La fin du réseau des forums André-Naud

Bref bilan de 12 ans

Le point de départ du mouvement fut la publication dans le journal La Presse, le 26 février 2006, d’une lettre ouverte aux évêques du Québec, signée par 19 agents presbytéraux de cinq diocèses. Ils s’opposaient à deux documents : le Mémoire de la Conférence des évêques catholiques du Canada du 18 mai 2005 déposé au Comité législatif du Gouvernement canadien, chargé du projet de loi C-38, la Loi sur le mariage civil, et l’Introduction du 4 novembre 2005 de la Congrégation vaticane pour l’éducation catholique. Aucune porte n’était ouverte aux couples homosexuels dans le premier document ni aux homosexuels aspirant au ministère presbytéral dans le second.

La fondation du Forum

Dès le 14 mars, l’option fut prise par 13 des 19 signataires de poursuivre l’élan, malgré les menaces du Vatican, transmises par leurs évêques respectifs. Des agentes et des agents de pastorale sont invités à se joindre à leurs collègues ordonnés au ministère presbytéral. Le 15 novembre, 40 de ces personnes, provenant de neuf diocèses, se rassemblent et fondent le Forum André-Naud. André Naud était un sulpicien qui avait accompagné le cardinal Paul-Émile Léger, comme personne ressource, lors des quatre sessions du concile Vatican II de 1962 à 1965. Se référant à ce concile, à la Parole de Dieu et aux écrits du théologien André Naud, professeur à l’Université de Montréal, les adeptes du Forum s’engagent à « promouvoir la liberté de pensée et d’expression en Église ». Pour cela, ils ont comme objectifs de « s’habiliter à développer une pensée éclairée et une parole libre, de proposer le message chrétien comme étant une parole ouverte et libre, pertinente et crédible pour notre culture, ainsi que de susciter l’espérance au sein des populations locales. »

Forums diocésains et thèmes de réflexion

Dès l’assemblée générale de 2007, un réseau de Forums diocésains est formellement reconnu. Ce sont ceux-ci : Nicolet, Joliette, Saint-Jérôme, Gatineau-Hull, Montréal, Saint-Jean-Longueuil. Chacune des assemblées générales annuelles traitera, grâce à l’apport d’au moins une personne ressource invitée, extérieure au Réseau, d’un thème particulier :

  • à table (à propos de l’eucharistie);
  • un plaidoyer pour la liberté baptismale;
  • un Dieu dissident de Dieu;
  • se laisser interroger et interroger à son tour;
  • la pertinence de la théologie de la libération;
  • la conscience comme règle de la moralité;
  • faut-il baisser les bras ou voir plus loin.

Le mois de juin 2011 fut assombri par le décès de Claude Lefebvre. Il avait été ordonné au ministère presbytéral comme membre de l’institut des Fils de la charité. Il était l’initiateur de la lettre de 2006 et un accompagnateur dynamique de l’équipe nationale. Les futures nominations de nombreux évêques québécois le préoccupaient, compte tenu des orientations vaticanes du pape Benoît XVI et du préfet de la Congrégation des évêques, le cardinal Marc Ouellet. Plusieurs forums locaux sont d’ailleurs intervenus sur ce sujet.

Autonomie, égalité, décentralisation et liberté

La rencontre générale automnale de 2011 a eu comme thème : Un monde et une Église à l’envers, voilà notre espérance. Les 64 personnes présentes ont désiré la réalisation d’un projet d’action commun qui n’excluait pas les initiatives locales déjà en cours à chaque année. Ainsi fut adopté, à l’assemblée de 2012, le texte du « Manifeste pour une Église dans le monde de ce temps ». Quatre souhaits y étaient exprimés :

  • l’autonomie de l’être humain et l’importance de sa conscience;
  • l’égalité des femmes et des hommes;
  • la décentralisation de l’institution ecclésiale catholique romaine;
  • une plus grande liberté des évêques vis-à-vis du Vatican en même temps qu’une plus grande implication de toutes les personnes baptisées au sein de l’institution.

Il s’ensuivait six engagements concrets de la part des membres du Réseau :

  • favoriser des communautés chrétiennes à taille humaine;
  • accueillir « eucharistiquement » des personnes sexuellement exclues »;
  • revenir à l’absolution collective du pardon;
  • laisser des laïques faire des homélies;
  • relancer des presbytères qui ont délaissé leur ministère;
  • ordonner des femmes et des hommes mariées au diaconat et au presbytérat.

Le manifeste fut signée par 1 600 personnes, grâce aux Forums locaux. Une conférence de presse le rendit public en octobre 2013. Un long article de Jean-Claude Leclerc, intitulé « La contestation s’invite dans l’Église du Québec » le répercuta dans Le Devoir.

Une courtepointe pour la famille

Un autre projet collectif survint en vue d’un synode annoncé par le pape François pour 2014-2015. L’ébauche vaticane, intitulée « Les défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation », fit l’objet d’une vaste consultation par les Forums locaux. Leurs commentaires et leurs réponses à un questionnaire ont été envoyés à leurs évêques respectifs et à la Conférence des évêques catholiques du Canada. À l’automne 2014, l’équipe nationale a recueilli les commentaires et les réflexions des forums locaux à la suite du rapport synodal préliminaire. Le tout fut transmis au secrétariat du synode au Vatican. Une synthèse parvint aux évêques de Québec et au secrétariat de la CECC. Le tout s’est concrétisé par la rédaction d’une « courtepointe ». Son lancement officiel eut lieu à la Librairie Paulines, à Montréal, le 13 octobre 2015. Conçue pour réchauffer l’espérance et marquée par l’intérêt aux familles, la courtepointe promouvait le dialogue, l’amour vrai,l’égalité entre hommes et femmes, une conscience évolutive, la tendresse, la réconciliation, le tout en mode d’apprentissage constant.

L’année 2015-2016 est apparu comme un temps de répit. Un certain essoufflement local et national laissait entrevoir un avenir incertain pour quelques forums locaux. Il en fut question de façon réaliste lors de l’assemblée générale du 12 octobre 2016. Les membres actifs des forums locaux, incluant depuis longtemps des personnes autres que des agentes et des agents de pastorale, sont en grande partie septuagénaires. Le recrutement est inexistant. Les activités locales, au début prédominantes et diversifiées, se raréfient. Les forums de Joliette, de Saint Jérôme, de Gatineau-Hull se disloquent en quelque sorte. Ceux de Montréal et de Saint-Jean-Longueuil reconnaissent ne plus pouvoir vraiment intervenir localement. Celui de Trois-Rivières-Nicolet « a connu un creux », mais veut « redémarrer ».

Un dernier élan : les femmes et l’avenir de l’Église

L’Assemblée générale de 2017 s’est avérée celle d’un dernier élan. Des problèmes de santé avaient obligé le coordonnateur du Réseau, André Gadbois, à démissionner. François Lemieux lui avait succédé de façon intérimaire. Aucune autre action commune n’avait surgi, car aucun forum n’en avait suggéré. Seules vingt personnes sont présentes à cette rencontre où le sujet principal concerne l’avenir du Réseau. Le nombre des membres a diminué à 53, le tiers de ce qu’il avait déjà été. De nombreuses femmes n’en font plus partie. Compte tenu d’un certain réaménagement de son fonctionnement, incluant la cessation du Bulletin, après sa 37e publication, il y est tout de même décidé de poursuivre. Le site web requiert cependant des auteurs et des communicateurs plus nombreux.

L’équipe nationale, réduite à cinq membres, dont deux annoncent leur départ après avoir tenu sept réunions en 2017-2018, a convoqué une assemblée générale le 19 octobre 2018. La table ronde de trois personnes invitées sur Le rôle de la femme dans l’avenir du christianisme au Québec a attiré près de 50 personnes durant l’après-midi. Il leur fut cependant dit au départ que la vingtaine de membres du Réseau avaient opté à la fin de l’avant-midi en faveur de la dissolution du Réseau, proposée par l’équipe nationale. De fait, le Forum de Montréal annoncera la cessation de ses activités le 6 novembre et celui de Sain-Jean-Longueuil aura sa dernière rencontre le 19 mars 2019. Les deux forums ne se considéraient plus aptes à poursuivre leurs échanges d’expériences et de réflexion, sans trahir la mission originelle des forums et de son Réseau.

Un archivage pris en charge

Heureusement, le centre Justice et Foi devrait prendre en charge l’archivage du site Internet et des documents numériques disponibles. Le modeste montant d’argent accumulé, surtout grâce à la succession d’Hélène Bournival, longtemps secrétaire trésorière du Réseau, sera réparti entre les trois derniers forums locaux. Celui de Montréal le versera au Centre Justice et Foi. Celui de Saint-Jean-Longueuil n’a pas encore pris sa décision. Dernier étendard du mouvement, celui de Trois-Rivières-Nicolet s’en servira pour des activités futures, car il continue de survivre de façon active. Leur groupe d’une quinzaine de membres a réussi, lors du 5e anniversaire du pontificat du pape François, à recueillir 3 500 signatures, constituant autant de « bouquets de prières ». Il a rassemblé 70 personnes bravant une « tempête des sucres » pour une rencontre avec une personne ressource sur le gouvernement actuelle de l’Église. Ils ont « la volonté ferme de continuer à tenir ces temps uniques du support et d’éclairage » sur ce qui se passe dans l’Église et dans notre société.

À ce propos, ce bilan n’inclut malheureusement pas toutes les initiatives prises par chacun des forums depuis douze ans. Des lettres ont été adressées aux évêques respectifs et au nonce apostolique à Ottawa, pour ce qui concerne le profil d’un évêque à venir. Des conférences publiques et des échanges sur divers sujets :

  • une prise de parole pour une conscience éclairée;
  • à propos des personnes divorcées remariées;
  • quelle Église sommes-nous ? Quelle Église souhaitons-nous ?

Au sein même de chaque forum, dont les membres se réunissaient huit ou neuf fois par année, que dire des ressourcements qu’ils se donnaient à partir de textes d’André Naud, d’autres auteurs, du concile Vatican II ou de la Bible. Il faut ajouter leur partage d’expériences vécues depuis leur rencontre précédente ? Dans l’Outaouais, des cafés-rencontres étaient fréquents. Bien plus, chaque personne témoignait dans son milieu de son appartenance à un forum André-Naud et au Réseau. Ce genre d’influence ne se calcule pas, mais il n’en est pas moins important dans l’Église et dans notre société.

Lucien Lemieux, le secrétaire du groupe initial des 19.

Une réflexion sur “La fin du réseau des forums André-Naud

  1. Dans le bilan, bien triste que l’engagement sans compter d’André se résume à une seule ligne…
    Ne me reste plus qu’à consoler mon bien-aimé.

    Diane Latour
    Son épouse depuis 44 ans.

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