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Changer les religions

Les religions et en particulier les grandes religions occidentales affichent une image dictée par leurs extrémistes. C’est notamment le cas pour le Catholicisme, le Judaïsme et l’Islam. Les extrémistes de deux dernières religions sont d’ailleurs les protagonistes de guerres confessionnelles. Pourtant certains de leurs ministres, humblement, tentent de réformer leur religion afin de la rendre plus moderne et plus ouverte. Un documentaire québécois d’une heure en fait un portrait. À une plus grande échelle, un réseau mondial s’est constitué à l’occasion du 50e anniversaire du Concile Vatican II. Il s’est donné pour mission de susciter des réflexions et de faire des propositions  sur les réformes à entreprendre dans l’Église catholique. Voici ces démarches.

Ma foiThomas Rinfret, après une carrière éclectique en ski professionnel, s’est orienté en production cinématographique. Après avoir produit avec succès des films sur le ski extrême, il est désormais réalisateur à Télé-Québec. Âgé de près 35 ans, père d’un jeune enfant, Rinfret s’est interrogé sur la pertinence de faire baptiser son fils.

C’est cette question qui lui a inspiré le documentaire Ma Foi présenté en décembre 2016 à Télé-Québec. Il nous présente sa quête faite auprès d’un prêtre catholique, Pierre-Gervais Majeau, incidemment membre du Réseau des Forums André-Naud, de deux Imans,  dont un homosexuel et un… skieur et enfin, une Rabbin. Tous ces ministres religieux travaillent à réformer leur religion afin de les mettre à jour avec les exigences de nos sociétés contemporaines et afin de corriger l’image négative que ces religions transmettent dans l’opinion. Par ailleurs, un spécialiste présente des données factuelles sur l’État de ces religions.

Le documentaire permet ainsi de mieux comprendre l’état d’esprit avec lequel les Québécois nés après 1960 appréhendent la religion. Il donne aussi un aperçu des efforts déployés actuellement pour combler le retard qu’on pris les religions.

Par ailleurs, le Réseau conseil mondial s’est constitué à l’occasion du 50e anniversaire de Vatican II lors d’une rencontre qui s’est déroulé à Rome du 20 au 22 novembre 2015. Environ 100 délégués venant de 28 pays répartis dans les 5 continents se sont réunis pour entamer une démarche visant à réformer l’église catholique selon deux perspectives :

  1. la manière d’être de l’Église ( le peuple, y compris la hiérarchie ), son fonctionnement et son organisation afin de l’ améliorer, de sorte qu’elle soit au 21eme siècle ce qu’elle dit être ,
  2. le dire et le faire de l’Église afin de permettre à ses membres d’éclairer, avec l’Esprit de Jésus, notre monde en constante évolution, et de contribuer à sa transformation en un monde de paix, de justice sociale et économique, de solidarité, un monde luttant contre la pauvreté dans lequel chaque homme et chaque femme puisse se développer dans toutes les dimensions de son être.

Réseau conseil mondialInitié par le Réseau Européen Églises et Libertés et le Mouvement International Nous Sommes Eglise, le réseau est constitué et appuyé par des organisations comme le Réseau des Parvis de France, le Catholic Church Reform International (CCRI), le  Movimento Fé e Política brésilien ou le Réseau des Anciens Jecistes d’Afrique (RAJA) d’Afrique qui font partie des nombreuses organisations qui appuient la déclaration Council 50 adoptée à l’occasion de la réunion de Rome. La déclaration comporte des engagements des membres selon les perspectives évoquées plu tôt et sur différents thèmes :

  1. Dans le monde
    1. Paix et guerre
    2. Justice économique et sociale
    3. Environnement et développement durable
    4. Genre, sexualité et famille
  2. Dans l’Église
    1. Ministères et égalité entre les femmes et les hommes
    2. Communautés ecclésiales de base
    3. Dialogue au sein de l’Église et avec le mond
    4. Église des pauvres

Le réseau s’est donné un plan d’action qui vise notamment à identifier les réformes nécessaires et à tenir des « Synodes du peuples de Dieu ». Le premier Synode est prévu pour 2018 et devrait se tenir à Brasilia, Brésil. Les sujets traités par ce Synode devraient être :

  • mettre l’accent sur les insuffisances de la manière d’être et de l’organisation actuelle de notre Église;
  • présenter des alternatives à la lumière du Concile Vatican II, de l’Évangile, et des résultats des approches théologiques, y compris de la théologie de la libération;
  • exprimer une vision, fondée sur le message de Jésus, qui soit capable d’inspirer le monde entier pour la justice sociale et économique, la solidarité, les droits humains, la préservation de notre planète et de la paix.
  • restaurer l’espoir que l’esprit d’ouverture exprimé il y a plus de 50 ans dans les documents du Concile, ainsi que dans les écrits, les paroles et la pratique de notre pape François.

Il y a là une immense tâche à accomplir. Et il reste à savoir si cela suffira pour répondre aux besoins de celui qui est en quête de Foi.

Lendemains de Synode

Le rapport synodal final

Dans le numéro de janvier-février-2016 de la revue Relations, Marie-Andrée Roy fait le bilan du Synode de la famille de l’Église catholique qui s’est déroulé du 5 au 19 octobre 2014 et du 4 au 25 octobre 2015. Selon elle, les résultats sont mitigés compte tenu de l’ampleur des consultations faites auprès des Églises nationales. Elle souligne que l’absence des principaux intéressés, les couples et les familles, confirme « le caractère clérical et centralisateur de l’Église et son incapacité à faire corps avec le Peuple de Dieu – l’ensemble des baptisés. »
La revue Relations
Les pères synodaux ont, entre autres, reconnu une valeur aux unions libres mais ils ont été muets sur les couples de même sexe. Ils ont pris note « l’émancipation féminine requiert de repenser les devoirs des époux dans leur réciprocité » mais ils ont refusé d’ouvrir le diaconat aux femmes comme le proposait l’évêque de Gatineau.

Selon Marie-Andrée Roy, le Synode s’est buté à un cul-de-sac doctrinal. Sur la question du divorce, « l’Église semble ainsi incapable de tenir, pour notre temps, un discours de guérison et de réconciliation pour les échecs matrimoniaux. Aucune des solutions envisagées ne paraît d’ailleurs satisfaisante pour la majorité des catholiques. Une question demeure : comment se fait-il que l’Église soit parvenue à accueillir sans drame à la table eucharistique les prêtres qui ont quitté le sacerdoce – un sacrement indissoluble – et qui se sont mariés religieusement alors qu’elle est incapable de faire de même pour les divorcés remariés ? ». Le rapport synodal final comprenait 74 articles. Marie-Andrée Roy est professeure au Département des sciences religieuses à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).

L’exhortation post-synodale

Dans un texte de 260 pages publié le 8 avril 2016, le pape François confirme que l’Église catholique ne reconnaît qu’une seule forme de mariage : l’union traditionnelle entre un homme et une femme jusqu’au décès de l’un ou l’autre des conjoints. Tout autre forme de mariage est une union irrégulière et doit faire l’objet de miséricorde. Selon Isabelle Paré du journal Le Devoir, L’Exhortation apostolique sur la famille invite cependant prêtres et évêques à les « accompagner », et, « dans certains cas », permettre l’accès à la communion et de la confession les divorcés remariés.
Amoris Laetitia

L’exhortation demande que l’indissolubilité du mariage, ne doit pas être comprise « comme un « joug » imposé aux hommes, mais bien plutôt comme un « don » fait aux personnes unies par le mariage ». Cependant, Isabelle Paré relève que « l’exhortation papale surprend en valorisant « la dimension érotique de l’amour », et critique le discours historique de l’Église trop longtemps axé sur « le devoir de procréation » et « l’idéalisation excessive » ». Pour le journal Le Monde, le Pape affiche « un pragmatisme conforme à sa volonté de s’adresser à toutes ces « périphéries » humaines que l’Eglise a trop longtemps ignorées…. »

Dans son blogue, Sébastien Maillard, de La Croix résume pour sa part l’approche de François par le terme « flexisécurité » : sécurité doctrinale et flexibilité pastorale. Faisant un parallèle avec le marché du travail, le blogueur souligne qu’alors que « certains se retrouvent très peu disposés au sacrement du mariage, comme d’autres présentent une employabilité trop faible pour envisager un CDI. Ce qui n’interdit pas, dans un cas comme l’autre, d’en rêver, d’encourager ce rêve et de tout déployer jusqu’au bout, patiemment, pour le réaliser. » Selon lui, l’exhortation cherche à responsabiliser « chaque évêque, prêtre et agent pastoral. Il n’autorise, ni ne réfute l’accès aux sacrements, dont la discipline générale reste inchangée. » Il en conclue que la conséquence est une « inculturation » où Amoris laetitia vise une « décentralisation, dont la précédente exhortation, Evangelii gaudium, traçait déjà l’horizon », une sorte de « flexi-romanité » quoi !

Nouvelle évangélisation et Synode sur la famille

Gilles Gamache pour le FAN de St-Jérôme

(N.D.L.R.) Dans le cadre du Synode romain sur la famille tenu en 2014 et en 2015, le Forum André-Naud a demandé à des auteurs, parmi d’autres, de rédiger une opinion afin d’alimenter la réflexion sur le sort réservé à la famille en 2015. Voici un extrait de la « courtepointe » qui a été publiée dans notre dernier bulletin.Ce texte est une réflexion sur le rapport de la première séance de l’Assemblée Synodale Les défis pastoraux sur la famille dans le contexte de l’évangélisation qui a été publié en octobre 2014.
Famille recomposée
Il est très important de situer cette réflexion sur la façon d’évangéliser la famille dans la question fondamentale, plus globale, aujourd’hui soulevée : la nouvelle évangélisation.

Introduction

« Est-ce que les catholiques doivent être d’accord sur tout en raison de leur foi commune ? À supposer que cette unanimité soit réalisable, elle n’est pas toujours souhaitable. Il y a peu de vérités absolues sur la plupart des problèmes, surtout dans le domaine de l’éthique et de l’organisation de l’Église. L’absence de recherche et de débat est une carence sérieuse qui hypothèque l’avenir du christianisme. C’est pourquoi il devient urgent de favoriser des lieux ou des tribunes où les gens pourraient s’exprimer en toute liberté…

« Tous les baptisés jouissent du «sens de la foi», une sorte d’instinct chrétien leur permettant de saisir, d’assimiler et d’exprimer la vérité de l’Évangile. La libre expression des fidèles est un droit inaliénable s’enracinant dans le baptême, qui les rend membres à part entière de l’Église. Dans certains milieux, on pense que le charisme de la vérité n’est donné qu’au pape et partiellement aux évêques. Ce n’est pas la position de Vatican II. Au contraire, le Concile affirme que «la collectivité des fidèles, ayant l’onction qui vient du Saint ( … ), ne peut se tromper dans la foi» (Constitution sur l’Église, 12). Il existe donc, chez le peuple croyant, une infaillibilité dont le magistère devra toujours tenir compte…

« Il est remarquable de voir comment le document reprend les trois actions fondamentales de la pratique de l’Action catholique des années 50 : l’écoute (voir), le regard (juger) et la discussion (agir). » … « Si l’Église n’est pas sensible aux attentes, à la pensée et au vécu des gens, personne ne l’écoutera, même si ses réponses sont vraies. » (Normand Provencher, Prions en Église, 29 janvier)

L’écoute

Le portrait tracé par les Pères synodaux est assez juste. Il faut peut-être y ajouter le trop grand nombre de familles vivant sous le seuil de la pauvreté, l’accroissement de la longévité de l’existence et la peur de l’engagement à long terme.

Ils ont aussi raison d’insister sur les dangers de la montée de l’individualisme exacerbé dans la société de consommation.

Le regard sur le Christ

La pédagogie divine, telle que véhiculée par le Magistère, m’apparait trop codificatrice, canonique et légaliste. Jésus allait vers les gens et son approche était toujours empreinte de miséricorde, jamais de jugement. Même la pédagogie humaine met l’accent sur les forces de l’éduqué, non sur ses défauts et ses faiblesses. On mise surtout sur les forces pour encourager à des changements. Dans notre regard sur les défauts des gens de notre entourage, nous devons toujours veiller à juger les actes et jamais la personne ou la nature de cette personne. Il est remarquable, et tellement décevant, de débuter une célébration eucharistique en invitant les personnes présentes à se souvenir qu’elles sont pécheresses. Pourquoi ne pas leur demander de se rappeler qu’elles sont enfants de Dieu (ce qui est sa nature) et appeler à sa ressemblance? Jésus est toujours accueillant. Il fait confiance, ne juge pas la personne, mais les actes répréhensibles et, bonnement, il invite à la conversion, ex. Zaché, la femme adultère, la Samaritaine, l’enfant prodigue, etc. Dans les Évangiles, il est rarement question de « péché ».

Je crois que la hiérarchie de l’Église ne saisit pas vraiment la profondeur du mystère de l’Incarnation. Le Verbe a assumé « la condition humaine, hormis le péché », c’est-à-dire la « rupture de sa relation amoureuse avec le Père ». Comme Il est « la Voie, la Vérité et la Vie » et qu’il est destiné à retourner auprès du Père, nous aussi cela représente notre vocation : « Comme cette eau se mêle au vin, en signe du sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité » disons-nous à la messe. Il est venu dans notre monde pour le parfaire, sublimer notre évolution comme homme libre, nous soutenir dans notre collaboration à son œuvre créatrice, diviniser ce que nous sommes parvenu à rendre « sanctifiable » par nos efforts soutenus par sa grâce. Rappelons-nous qu’ « Il nous a aimé le premier » et « que nous avons du prix à ses yeux ». « L’Orient chrétien, dans la ligne des premiers siècles, a entraîné les fidèles dans la direction de leur croissance spirituelle, de leur « divinisation » d’un processus humano-divin qui, initié dès les premiers temps, nous destine à toujours davantage vivre et agir « à l’image de Dieu ». (Lytta Basset, p.64) L’influence de St-Augustin a lancé l’Église dans une tout autre direction dont nous portons encore le poids.

L’essentiel du message du Christ consiste en l’annonce de la Bonne nouvelle : nous sommes aimés du Père et il nous aime dans notre condition, inconditionnellement. Son Amour est fidèle. Faire sa volonté est un idéal à poursuivre. Que nous tombions en chemin, il sait que cela se produira, mais il compte sur le fait que, avec sa grâce, nous pouvons nous relever et poursuivre notre effort de ressemblance.

L’indissolubilité du mariage, la joie de vivre ensemble, les beautés de la vie en famille, l’aide mutuelle à grandir et à s’épanouir, le mariage entre un homme et une femme, sont à proposer par l’Église comme un idéal à atteindre, mais ne justifie aucunement l’exclusion de la fréquentation des sacrements qui ont été conçus pour soutenir le travail de conversion voulu par Dieu. « Conscient que la plus grande miséricorde consiste à dire la vérité avec amour, nous allons au-delà de la compassion. L’amour miséricordieux, attire et unit, et ainsi transforme et élève. Il invite à la conversion. (Rapport final # 28)

La discussion

Tout ce que le rapport final du Synode dit de la beauté du mariage, de son indissolubilité et de l’effort pastoral pour le proposer aux fidèles et les soutenir dans leur engagement matrimonial doit être maintenu. Il s’agit d’une proposition, vraiment source de bonheur, mais cet idéal a besoin d’une intériorisation, du secours de la grâce à rechercher dans la fréquentation des sacrements. Et la pastorale familiale doit être attentive à toutes les si-tuations qui rendent difficile le maintien de ce lien, v.g. maladie, changement de situation financière, accident grave, etc.

Il faut souligner aussi que l’attitude des ministres a longtemps fait fuir les fi-dèles en diffi-cultés (refus de l’absolution cavalièrement, prédications menaçantes, exclusions, etc.) et aujourd’hui il faut tenter de les rejoindre pour les aider à cheminer, leur dire que Dieu les aime toujours et qu’il souhaite qu’ils aient la vie en abondance. Ces fidèles, enfants de Dieu, ne courent pas après le mépris des ministres. Donc ils ne sont plus dans nos églises. Où faut-ils les rejoindre pour leur transmettre cette confiance nécessaire à des relations valorisantes et susceptibles d’être « sanctifiables »?

Un journaliste posait cette question au Cardinal Martini, celui qui disait « L’Église est 200 ans en retard », avant que celui-ci ne meure : Quels sont vos conseils pour revigorer l’Église?

« J’en vois trois, très puissants. Le premier, c’est la conversion. L’Église doit reconnaître ses propres erreurs et s’engager sur un chemin radical de changement, à commencer par le Pape et les évêques. Les scandales de pédophilie nous poussent à entreprendre un chemin de conversion. Les demandes sur la sexualité et sur le corps en sont un exemple. Nous devons nous demander si les gens écoutent encore les conseils de l’Église en matière de sexualité. Dans ce domaine, l’Église est-elle encore une autorité de référence ou juste une caricature pour les médias?

« Le deuxième, c’est la parole de Dieu. Le concile Vatican Il a rendu la Bible aux catholiques. Seul celui qui reçoit cette parole dans son cœur peut aider au renouvellement de l’Église et répondre avec justesse aux demandes personnelles. La Parole de Dieu est simple et cherche pour compagnon un cœur qui écoute [ … ]. Ni le clergé, ni le Droit canonique ne peuvent remplacer l’intériorité de l’homme. Toutes les règles extérieures, les lois, les dogmes, ne nous sont donnés que pour clarifier la voix intérieure et pour aider au discernement des esprits. (Je mets ici en note la vraie question à se poser : « Quel est le message authentique de l’Évangile ?» (Normand Provencher).

Enfin, les sacrements sont le troisième moyen de guérison. Ils ne sont pas des instruments de discipline, mais un secours pour les hommes dans les moments de cheminement et dans les faiblesses de la vie. Portons-nous les sacrements aux hommes qui ont besoin d’une nouvelle force ? Je pense à tous les divorcés et aux couples remariés, aux familles recomposées. Ils ont besoin d’une protection spéciale. L’Église soutient l’indissolubilité du mariage : c’est une grâce lorsqu’un mariage et une famille y parviennent. […] L’attention que nous portons aux familles recomposées déterminera la proximité de l’Église avec la génération de leurs enfants. Prenons une femme abandonnée par son mari qui trouve un nouveau compagnon qui s’occupe d’elle et de ses trois enfants. Ce second amour réussit. Si cette famille est discriminée, on se coupe non seulement de la mère, mais aussi de ses enfants. Si les parents se sentent hors de l’Église ou s’ils ne se sentent pas soutenus par elle, l’Église perdra les générations futures […] L’amour est une grâce. L’amour est un don. La question de l’accès à la communion des divorcés devrait être posée. Comment l’Église peut-elle venir en aide avec la force des sacrements à ceux qui vivent des situations familiales complexes ?

« Dieu est Amour… J’ai encore une demande à faire : et toi, que peux-tu faire pour l’Église? » (Publiée le  septembre dans le quotidien italien Corriere della Serra, cette entrevue a été réalisée le II août par le père Georg Spotschill, jésuite, trois semaines avant le décès du Cardinal. (Une sorte de testament spirituel. Le cardinal Carlo-Maria Martini a lu et approuvé ce texte », a-t-il indiqué.)

Cette dernière interrogation est lourde de sens pour le laïcat dans l’Église.

« Soyons suspendus à la bouche de tous les fidèles, car en tout fidèle souffle l’Esprit de Dieu » Les communautés chrétiennes sont donc invitées à devenir des communautés d’échange, de dialogue et de discussion, où chacun des membres donne et reçoit, au service d’une recherche continuelle de la vérité et du « vivre-ensemble » fraternel. Les prises de parole du plus grand nombre possible d’hommes et de femmes sont nécessaires dans l’Église pour que l’Évangile puisse déployer toutes ses richesses et ses virtualités dans le monde d’aujourd’hui. Voilà tout un défi pour notre pastorale! (Normand Provencher, Prions en Église, 29 janvier 2012)

Conclusion

Comme je le soulignais au début, cette réflexion doit être conduite à l’intérieur d’une interrogation plus large : la nouvelle évangélisation. Elle doit approfondir le sens réel de l’Incarnation du Christ. L’essentiel du message évangélique consiste en une proposition d’un idéal de vie épanouissante, sanctifiante, « divinisable », qui conduit au Bonheur. La poursuite de cet idéal se réalise dans un monde concret, humain, dans un processus lent et laborieux, qui exige efforts, patience, et ouverture à une aide d’un Dieu miséricordieux et aimant. Tout comme Il le fit à Emmaüs : il marche à nos côtés et nous explique tout ce qui nous est utile à progresser dans cette « voie, cette vérité et cette vie ».

Il est aussi urgent d’insérer l’Incarnation du Verbe comme un temps fort du processus de l’Évolution de l’Univers qui « fut fait par Lui et pour Lui ». Il s’est inséré pour nous aider par une union progressive à travers des purifications parfois douloureuses, Il marche avec nous, ses coopérateurs, dans la réalisation de son Corps mystique, œuvre entreprise avec l’Humanité. « Il est avec nous jusqu’à la pleine réalisation dans la parousie : le Christ toujours Grand. « Puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre Humanité ».

Sur la vocation et la mission de la famille dans l’église et dans le monde contemporain

Gilles Lagacé, FAN de Gatineau

(N.D.L.R.) Dans le cadre du Synode romain sur la famille tenu en 2014 et en 2015, le Forum André-Naud a demandé à des auteurs, parmi d’autres, de rédiger une opinion afin d’alimenter la réflexion sur le sort réservé à la famille en 2015. Voici un extrait de la « courtepointe » qui a été publiée dans notre dernier bulletin.Ce texte est une réflexion sur le rapport de la première séance de l’Assemblée Synodale Les défis pastoraux sur la famille dans le contexte de l’évangélisation qui a été publié en octobre 2014.

Le document comprend trois sections bien différentes

Première section: l’état des lieux

C’est un texte factuel qui reflète bien la réalité des gens d’ici et, semble-t-il, la réalité mondiale. Le vocabulaire est simple, compréhensible et la réalité est décrite avec nuances. On pourrait apporter des précisions à plusieurs paragraphes mais l’ensemble est satisfaisant parce qu’il accomplit ce qu’il se propose d’accomplir: décrire la réalité.

Par ailleurs, un thème revient à travers le texte: il faut approfondir en église locale nos perceptions de la réalité. Il ne s’agit pas, pour un groupe d’évêques, de faire un bilan entre eux puis de l’imposer à l’ensemble de l’Église, mais de tracer ce bilan ensemble en Église. On souligne deux raisons:

  1. C’est ainsi que la réalité sera perçue dans toute sa variété et jusque dans ses racines
  2. C’est ainsi que les pratiques pastorales (les solutions au diagnostic établi) seront comprises localement et exécutées efficacement.

Deuxième section: la théologie du mariage

La deuxième partie essaie de définir « l’Évangile de la Famille » et la théologie du mariage. Le vocabulaire y est tout à fait diffèrent, comme si cette partie avait été rédigée par une équipe différente. Le vocabulaire y est principalement symbolique, difficile à rattacher à la réalité vécue par les familles. L’anthropologie qui la sous-tend est désuète. L’exégèse des textes bibliques est contestable. Les multiples références à « saint Jean-Paul II » et aux papes récents, tous mâles et célibataires, sont indécentes. Je le dis franchement et sincèrement: ce texte semble avoir été rédigé entre bureaucrates ecclésiastiques mâles et célibataires. Il doit être entièrement réécrit. À cette fin, je trace plus loin les grandes lignes de ce que pourrait être une théologie du mariage.

Troisième section: les pistes pastorales à approfondir

Comme pour la 1ere partie, les pistes proposées sont variées et adaptées à la réalité. On propose aussi qu’elles soient approfondies par l’ensemble de la communauté chrétienne. C’est là un thème récurrent et essentiel.

Mais c’est aussi ce qui inspire le plus de crainte. Ces propositions sont faites au moment où, dans notre pays (et dans plusieurs autres), les communautés se dissolvent. Il n’y a pas de relève, à la fois chez les pasteurs et chez les membres des communautés. On ne peut jeter un regard réaliste sur la famille d’aujourd’hui sans aussi regarder l’avenir de nos communautés.

Il y a plus. Le déclin de nos communautés peut-il être relié au décalage de l’Église par rapport à la réalité de la famille? Alors que l’église affirme la grande dignité du mariage, celui-ci est, en pratique, facteur de discrimination dans la répartition des responsabilités et des pouvoirs dans cette même église. On ne pourra susciter davantage de participation des couples à la pastorale du mariage si ces mêmes couples continuent d’y être exclus des prises de décisions.

Le mariage chrétien

Le Mariage a une histoire

Au cours des siècles (avant Jésus Christ comme depuis le début du christianisme) les sociétés ont adapté les modes de vie à deux et de vie familiale à leurs besoins spécifiques. Selon leurs besoins, elles ont interdit ou encouragé le mariage endogame ou exogame, elles ont encouragé ou défendu la polygamie ou la polyandrie, elles ont soumis les mariages au contrôle des familles ou les en ont dégagés, elles ont formulé des rites et des codes plus ou moins rigides. Cette évolution se poursuit et il est hasardeux de prévoir comment le mariage et la famille évolueront encore dans le contexte culturel, technologique et juridique des siècles à venir.

Regard sur le Christ

Quoi qu’il en soit, toute réflexion théologique sur le mariage doit partir du regard du Christ. Or il faut, au point de départ, faire un immense acte d’humilité. Jésus est une faible source d’information « directe » sur le sens mariage. Lui-même ne s’est pas marié et n’a donc pas témoigné de sa propre personne sur la vie de conjoint ni sur celle de parent. Sa propre famille est atypique en ce sens qu’il n’a eu ni frère ni soeur, que son propre père est un père « putatif » et qu’on infère que ses parents n’ont jamais eu de relations sexuelles. Ses amis intimes (Marthe, Marie, Lazare, Marie-Madeleine…) ne semblent pas mariés et si nous savons que certains apôtres l’étaient, on ne mentionne rien de leur vie amoureuse ni de la façon dont ils ont dû concilier leur mission et leur vie familiale. Jamais les Évangiles ne citent Jésus discourant sur le sens du mariage, de la vie de famille, et encore moins sur la sexualité, la planification de naissance ou l’homosexualité. Il faut donc aborder avec prudence le seul texte où les ennemis de Jésus tentent de le piéger sur un sujet très particulier: le droit des hommes de répudier leurs femmes. Il ne faudrait pas, à notre tour, tomber dans le piège de ces pharisiens et élargir la portée de ce texte à tous les aspects de la morale conjugale. On étudiera ce texte plus loin.

Par ailleurs, il est clair qu’en accomplissant son premier miracle à Cana, Jésus montre l’importance qu’il accorde au mariage ainsi qu’aux institutions et coutumes qui le soutiennent. Mais, là encore, il n’y fait aucun discours sur le sens du mariage ou sur la morale conjugale.

Le mariage dans l’annonce du Royaume de Dieu

Pour comprendre le sens profond du mariage chrétien, il faut plutôt comprendre le message évangélique sur le Royaume, dans lequel ce mariage s’inscrit et, de là, en approfondir le sens. C’est sans doute pourquoi, il faut le rappeler, les premiers chrétiens n’ont pas établi de rite spécial pour le mariage ni même considéré le mariage comme un sacrement. Pour eux, c’est le baptême qui rendait chrétien le mariage traditionnel, quel que soient les rites ou les traditions familiales dans lesquels il était célébré. Il a fallu 12 siècles avant que la « théologie du mariage » n’atteigne sa pleine formulation et ce n’est qu’au Concile de Trente que la forme actuelle du mariage chrétien est devenue obligatoire (et même là, avec des exceptions jusqu’au début du 20e siècle!) Encore ici, donc, il faut aborder le sujet avec énormément d’humilité !

Par ailleurs, le Sermon sur la Montagne, le Notre Père, l’attitude de Jésus face aux pêcheurs et aux personnes rejetées, y compris les personnes impliquées dans des délits sexuels, parlent tous de la manière de vivre, dès maintenant, le Royaume de Dieu. À cet enseignement sur le Royaume, il faut ajouter la Résurrection de Jésus qui suit sa Passion. Or le défi de vivre à deux est, pour la majorité des gens, le plus important défi de leur vie en société, donc de leur vie en « Royaume de Dieu ». C’est donc dans cet enseignement sur le Royaume qu’il convient, en premier lieu, de chercher le sens de la vie conjugale des disciples du Christ. De fait, plusieurs éléments de l’enseignement sur le Royaume s’appliquent particulièrement bien au mariage:

  • L’égalité parfaite dans le couple, découlant de l’égalité parfaite de tous les enfants de Dieu.
  • L’amour profond et réciproque de l’autre qui est le signe auquel on reconnait les disciples du Christ.
  • Le pardon inconditionnel et sans compter comme Dieu notre père lui-même pardonne.
  • La dimension eschatologique du Royaume qui fait comprendre qu’au-delà des limites de la vie conjugale sur terre, c’est dans la parousie que l’amour atteindra sa pleine perfection.
  • Les vertus reliées aux béatitudes (humilité, miséricorde, douceur…) sont identiques à celles qui permettent au couple de s’épanouir
  • le souci des plus faibles, des plus pauvres à commencer par celui ou celle qui dans le couple et la famille, à chaque étape de croissance, a le plus besoin du soutien des autres.
  • Le besoin de l’aide du Dieu pour dépasser les limites de notre condition humaine.

C’est en constatant comment le Royaume de Dieu se réalise, en premier lieu, dans la famille et le couple, que se dégage le sens profond du mariage, comme le mentionne saint Paul.

Le mariage Sacrement

Il faut d’abord saisir ce qu’est un sacrement. C’est un signe sensible, visible, par lequel Dieu exprime sa grâce. Il relève de la « pédagogie » de Dieu, la manière dont Dieu nous révèle le sens profond de notre vie. Le premier et seul véritable sacrement est Jésus. C’est en lui que se révèle le sens profond de notre vie et l’intention de Dieu sur nous et sur le monde. Les sept autres sacrements ne font que reprendre à leur tour, en l’absence physique de Jésus « retourné au Père », les diverses dimensions du sacrement qu’était Jésus-parmi-nous. Autrement dit, les sept sacrements font mémoire, font revivre (au sens du Zikaron hébraïque) sept dimensions de la pédagogie de Dieu en Jésus.
Le mariage, quant à lui, témoigne de l’amour que Jésus avait (et a encore) pour les hommes et les femmes de « notre temps ». Et l’amour de Jésus pour son Église est lui-même témoignage de l’amour de Dieu pour l’humanité. Exprimé en mots tout simples, le sens du sacrement du mariage est le suivant:

L’amour vécu dans le couple est le reflet de l’amour de Jésus (et de Dieu) pour nous et vice-versa.
Pour comprendre le sens de notre vie, il suffit de mettre en parallèle ce que nous vivons comme couple et ce que Jésus a vécu avec son entourage. On comprend ainsi le sens véritable du pardon, celui de « donner la vie », celui de se soucier de l’autre sans pour autant « faire à sa place », celui de risquer de donner priorité au bonheur de l’autre pour atteindre son propre bonheur. Quand nous cherchons le sens profond de notre vie humaine, de notre naissance, de notre mort, de nos désirs, de nos succès comme de nos échecs, il suffit, comme chrétien, de décoder le sens de notre vie de couple et de parents.

Ainsi, pour comprendre comment Dieu est « Père (ou mère !) » pour nous, rien de mieux que de prendre conscience de notre propre paternité envers nos enfants. La paternité ou la maternité nous permettent de saisir de l’intérieur ce que ressent Dieu pour nous ! Ainsi prend tout son sens le texte de la Genèse, à savoir que Dieu, en nous créant homme et femme, nous a créés à son image.

De plus, le sacrement du mariage agit comme un reflet mutuel: ce que Jésus a vécu avec les siens illustre ce que nous pouvons vivre comme couple. Ce que nous vivons comme couple illustre, pour nous comme pour notre entourage, ce que Dieu éprouve pour nous.

Pour approfondir le sens du mariage

Pour poursuivre cet énoncé, plusieurs remarques peuvent être faites.

  1. La dimension d’égalité fondamentale entre l’homme et la femme dans le mariage risque d’être occultée par l’image débalancée de « l’amour du Christ pour son église ». Depuis le début de l’Église, cette image sert à définir le sens du mariage chrétien. Mais l’enveloppe anthropologique de cette comparaison doit être séparée de son sens théologique. À cette époque, l’homme marié était « le chef » de la femme, comme le Christ était le « chef » de son Église. Ce n’est plus vrai aujourd’hui où le mariage s’inscrit dans une parfaite égalité entre l’homme et la femme. Pourtant, la structure hiérarchique de l’Église maintient encore cette prémisse de l’homme chef en Église. Non seulement le pouvoir y demeure essentiellement masculin mais le mariage lui-même est un empêchement à l’exercice d’autorité en église. Le diaconat accessible à un homme marié mais pas à une femme mariée en est la plus anachronique illustration.
  2. Cette même image de « l’amour du Christ pour son église », et encore plus celle de la « Sainte Trinité » risque de masquer le caractère évolutif du mariage. Jésus aime parfaitement dès le point de départ. Toute l’anthropologie qui sous-tend la théologie traditionnelle du mariage suppose que le mariage commence et est accompli (donc « complet ») dès que les époux se promettent mutuellement fidélité et forme « une seule chair ». En réalité, et aujourd’hui plus que jamais, l’union d’un homme et d’une femme se fait progressivement. L’union financière, émotive, sexuelle, domestique, sociale, légale, psychologique des deux conjoints est un énorme défi qui se produit graduellement, comme le fait de devenir parent se fait également progressivement. Et, parfois, ne se réalise jamais complètement. « Ce que Dieu a uni » devrait peut-être se dire « Ce que Dieu aide progressivement à unir… »
  3. Si Jésus aime parfaitement l’Église, celle-ci est toujours sujette aux faiblesses et aux échecs, sans pour autant disparaître. Les faiblesses ou même l’échec du mariage humain ne rendent pas caduque la comparaison avec l’amour de Jésus pour son église. Ni la valeur du sacrement. Loin d’être un long fleuve tranquille, le mariage est souvent un tortueux apprentissage semé de difficultés, d’errances passagères et de réconciliations. On peut même comprendre que le mariage-sacrement est témoin de l’amour de Jésus autant dans ses déchirements que dans ses moments de pur bonheur. Bien que, légalement, le mariage soit dissous à la mort d’un des conjoints, ce n’est que dans la Parousie que l’union de conjoints atteint sa perfection et que le  mustérion  s’accomplit.
  4. Jésus n’a pas rédigé de Droit canon ni même défini de conditions pour qu’un mariage soit valide. On peut tirer de l’enseignement de Jésus des préceptes pour un mariage heureux: le choix libre de personnes adultes, l’engagement exclusif, la fidélité, la fécondité, la reconnaissance par la communauté ecclésiale et l’appel au soutien de Dieu. Le Droit canon peut en faire des exigences mais cela n’épuise pas l’éventail des situations dans lesquelles vivent les conjoints chrétiens. Il faut donc rappeler au sujet du mariage de ce que Jésus a souligné à plusieurs reprises au sujet de la Loi : l’homme n’est pas fait pour la loi mais la loi pour l’homme. Il est donc possible que plusieurs couples contemporains décident de ne pas contracter de mariage « selon la loi » et forment tout de même de véritables couples chrétiens, comme cela s’est fait fréquemment tout au long de l’histoire de l’Église (comme les « mariages clandestins » reconnus par le Concile de Trente).
  5. La fécondité et la planification des naissances vont de pair. La planification des naissances s’impose comme responsabilité dès qu’un couple a des relations sexuelles. Un dialogue en Église est encore à faire à ce sujet. En tant qu’encyclique papale à ce sujet, Humane vitae mérite respect. Mais elle a été écrite par un homme célibataire, conseillé principalement par des hommes célibataires et demeure, après bientôt un demi-siècle, en dissonance avec la réalité sexuelle des couples. Elle a été publiée sans tenir compte du Sensus Fidei et d’une manière qui excluait un dialogue pastoral sur un sujet qui est pourtant mis en oeuvre par la base. Elle ne doit pas être tenue pour « la position de l’Église » mais uniquement pour l’opinion de Paul VI, frère en Jésus-Christ et évêque de Rome. Continuer à l’inclure dans un chapitre sur « le regard du Christ » sur le mariage ne fait que prolonger la douloureuse maladresse de sa publication.
  6. Aucun couple ne se forme en ayant comme but de devenir « indissoluble ». L’indissolubilité est un concept légal. Ce n’est ni un idéal, ni une vertu, ni un « don ». Ce que le couple vise c’est la fidélité, la persévérance, la ténacité. C’est de se rappeler de la grâce des premiers amours tout en s’adaptant à une réalité constamment changeante. Et qu’arrive-t-il si, après plusieurs difficultés et malgré tous leurs efforts, les conjoints constatent que ces difficultés sont en train de détruire chacun d’eux ? Et s’ils ne voient d’autre solution que de se séparer ? Et qu’arrive-t-il si, après cette séparation et en se rappelant la grâce de leur premier amour, l’un ou l’autre ou les deux décident à nouveau de tenter la vie à deux avec un nouveau partenaire ?
    Certains citent la réponse de Jésus aux pharisiens. Il faut ici, avec toute l’humilité requise, se rappeler trois points:

      • La question qui est posée à Jésus ne concerne pas le divorce par décision mutuelle comme cela se produit de nos jours. Il concerne une réalité d’Israël au temps de Jésus: la répudiation d’une femme par un homme (puis, par extension dans le contexte romain, chez Marc uniquement: la répudiation d’un homme par une femme). Il est donc périlleux de présumer de la réponse que Jésus ferait au sujet du divorce de deux chrétiens d’aujourd’hui, compte tenu de la diversité des situations qui peut les mener au divorce.
      • La référence au « Commencement » n’est pas une référence à un commencement historique mais à un idéal à atteindre. Imaginer (comme le font les Lineamenta) qu’il y ait eu une époque originelle selon la volonté de Dieu puis un temps de compromis dû au péché puis un temps de rachat dans le Christ peut aider à illustrer le sens du mariage ; mais prendre ces trois étapes comme des faits historiques est un incompréhensible anachronisme.
      • Enfin, l’expression « ce que Dieu a uni » doit, lui aussi, être compris avec énormément… d’humilité. On a toujours considéré que ce sont les époux qui s’unissent. Ce sont eux les ministres du mariage. C’est plus vrai que jamais dans la réalité d’aujourd’hui. Diverses cultures se mélangent, les familles ont peu d’influence sur le mariage de leurs enfants, la vie privée est souvent en conflit avec la vie publique et l’avenir comporte d’innombrables incertitudes. La décision de vivre ensemble est un grand risque qu’un couple décide de prendre en étant conscient qu’il peut échouer. Dans ce contexte, que signifie « ce que Dieu a uni  »? Croit-on que c’est Dieu qui choisit, pour chacun des conjoints, la personne qui lui est assortie ? Croit-on plutôt que, dans le sacrement, Dieu endosse l’union des époux, ce qui devrait permettre le succès de leur mariage? Dans ces deux cas, on pourrait dire « Ce que Dieu a uni », mais cette vision de la Providence pose de sérieux problèmes théologiques en regard de la responsabilité humaine. Si, enfin, on croit que Dieu prend le « risque » d’accompagner les époux dans leurs succès comme dans leurs échecs, on devrait plutôt parler « des époux à qui Dieu s’est uni ».
  7. La fidélité et le pardon ont été répétés par Jésus à la femme adultère, à la Samaritaine, à Jachée ; ils font partie intégrante de la réalité sacramentelle du mariage. Il arrive, nous en avons de multiples témoignages, que des couples se séparent (avec ou sans divorce civil), continuent à collaborer étroitement à l’éducation de leurs enfants, puis forment de nouveaux couples tout en continuant à se soucier, mais différemment, de leur conjoint précédent. Ils réalisent ainsi une forme réelle de pardon et de fidélité. Est-ce possible qu’en de tels cas, même après un divorce, ce pardon et cette forme de fidélité soient un témoignage sacramentel, comme le Christ aime son Église très imparfaite ?
  8. Pour aborder la grâce de Dieu dans le mariage, comme pour toute discussion au 21e siècle sur la grâce, alors que les diverses sciences humaines nous ont tant appris sur l’apprentissage, la faiblesse humaine, les maladies mentales, la liberté, les contraintes génétiques et sociales, il faut comprendre le mot grâce avec… beaucoup d’humilité. Il faut distinguer une vision magique de la grâce qui a souvent prévalu dans l’histoire du christianisme et la présence ou absence de Dieu dans nos choix plus ou moins libres et responsables. Les époux prient et demandent à Dieu de les aider. Mais il est difficile de croire autrement que par la pensée magique, que par le mariage chrétien Dieu octroie aux conjoints une grâce effective qui pourrait leur permettre de traverser avec succès tous les périls que la vie leur réserve. Il faut ici rappeler que le défi de vivre à deux est le premier et le plus grand défi auquel font face la majorité des humains. La véritable grâce de Dieu est d’abord celle de la naissance sur terre, celle de la rencontre d’un semblable et celle de la vie éternelle.
  9. L’homosexualité. Jésus n’en a jamais parlé. Le Nouveau Testament n’en a jamais parlé sauf un seul texte de Paul qui ne traite pas spécifiquement d’homosexualité mais énumère une liste de déviations sexuelles. Les Pères de l’Église en parlent peu. Il est donc périlleux de faire appel à une tradition en Église qui n’existe pas et d’ignorer les études des sciences humaines contemporaines. Comment, dans ce contexte, discerner (…en toute humilité) ce qui relève du préjugé de ce qui relève de la réelle intention de Dieu ? Il faut reconnaître que les homosexuels et les hétérosexuels font face à un défi commun: apprendre à aimer et à vivre à deux. Et cela à de multiples niveaux dont la sexualité n’en est qu’un parmi plusieurs. Au lieu d’affirmer qu’il ne peut y avoir aucune comparaison entre le mariage et la vie d’un couple homosexuel, il faut plutôt chercher dans quelle mesure l’expérience sacramentelle des couples mariés peut offrir des points de repères aux homosexuels qui décident de prendre le risque de vivre à deux. La Bible affirme qu’il n’est pas bon que l’homme vive seul ! C’est aussi vrai pour les « personnes homosexuelles ».

Conclusion

Ayant approfondi le sens du mariage chrétien, on peut alors en dégager des propositions éthiques, des conseils pour soutenir les couples et même un cadre légal (dans le Droit canon). Le rôle premier de l’Église ne sera jamais de codifier des règles de mariage mais d’accompagner les couples et de les aimer comme le Christ aime son Église.