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La brunante – Benoît Lacroix, un esprit libre, nous quitte

André Gadbois, au nom des membres du Réseau des Forums André-Naud

« La brunante m’impressionnera toujours, disait Benoît Lacroix. La brunante, c’est le jour en train de faire la paix avec la nuit… La brunante a toujours été pour moi un temps d’espérance… Si la brunante est un peu troublée, mon père prédit : – Demain c’est pas du temps clair –. Si le brun s’attarde, tant mieux !  Le brun, c’est ma couleur préférée : celle de la terre qu’on bêche au printemps à St-Michel-de-Bellechasse et ailleurs, laboure à l’automne, travaille avec nos mains, remercie pour ce qu’elle donne généreusement d’elle-même. Un jour l’organisme pour lequel je militais depuis 20 ans afin qu’il soit brun terre est passé au bleu ciel grâce à la nouvelle directrice qui raffolait du bleu… du bleu ciel. J’ai quitté. »

Dans la brunante depuis quelque temps, le brun s’attardait et le père dominicain, théologien et rassembleur Benoît Lacroix a dû sourire dans son lit et se dire : « Bon ! Tant mieux ! Ça va être clair maintenant! » Oui, le sage Benoît Lacroix a rejoint l’Éternel à l’âge de 100 ans.

J’ai téléphoné à quelques personnes et leur ai demandé d’exprimer un mot pour qualifier cet homme. Quel hommage lui fut rendu : « Papi, yeux ouverts, patience, accueil, blagueur, un vrai pasteur, Jésus; un sage érudit, fou de sa terre ancestrale, des yeux rieurs, faiseur de liens, poète, constructeur d’espérance, homme de grande culture, amant du silence, un puits culturel…! » Envahi par la spiritualité du prophète de Nazareth, il a passé sa vie à rassembler, lier, réconcilier : la spiritualité autochtone le nourrissait et il est décédé à l’Hôpital juif de Montréal.

Dominicain, il a appris à enseigner; il fut un grand pédagogue. Un grand pédagogue très critique et tellement doux et attentif. J’imagine le dominicain Benoît Lacroix et le sulpicien André Naud se rencontrer et se la serrer joyeusement, eux qui au nom de l’Évangile furent rebelles chacun à leur façon. Audacieux et très humbles. Courageux dans leurs démarches pour que tous soient un, créatifs et conscients de leurs talents.

Le Réseau des Forums André-Naud offre ses condoléances à la famille de Benoît Lacroix, à la famille des Dominicains et à la famille de ses grands et nombreux amis et veut remercier Benoît pour la fraîcheur du Souffle qu’il n’a cessé de répandre partout où il passait… un Souffle qui poussait dans le dos pour parcourir les villes et les cités afin d’annoncer de bonnes nouvelles.

En mémoire de lui, voici l’entrevue qu’il donnait à Anne-Marie Dussault dans le cadre de l’émission 24|60 le 23 décembre 2015 et celle accordée à Alain Crevier dans le cadre de l’émission Second Regard, le 23 novembre 2014.

Il ne portait aucun signe distinctif

Il ne portait aucun signe distinctif

Il ne portait aucun signe distinctif, n’avait fréquenté aucune école rabbinique, ne s’est  affublé d’aucun titre clérical. Il a fustigé le formalisme religieux de son époque, dénoncé tous les profiteurs qui rôdaient autour du temple, refusé d’être associé à ceux qui détiennent le pouvoir et menacent au nom d’une quelconque divinité. Parfois il se présentait à la synagogue pour se nourrir de la Parole du premier testament. Il a ébranlé les autorités religieuses de son temps en se réclamant du prophète Amos : « Ce n’est pas la peine de célébrer vos sacrifices! Je ne veux plus entendre vos cantiques, ils me cassent les oreilles!… Car ce que je veux, dit Dieu, c’est que la justice coule comme un torrent intarissable. » (5, 12-13) Il a déclaré qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Il a affirmé en pleine place publique que la religion est au service de l’homme et non l’inverse. Il a écarté la couronne de ses projets, ce qui a plu à César timoré. Et comme le religieux et le politique n’étaient pas séparés, ils se sont alliés, chacun selon leurs intérêts respectifs, pour l’éliminer et avoir la paix. On le nomme dans l’histoire de l’Humanité Jésus de Nazareth, le Christ, le prophète de Nazareth. Un homme libre « qui a vécu au cœur des villes Avec ce petit cœur fragile Qui aimait tant et tant et tant. » (1) Et cet homme vivait comme un laïc dans la société, rempli d’un « Dieu vivant, désirant, gracieux, nourrissant et enivrant comme le pain et le vin, ardent comme un berger ou un fiancé. » (2) Un laïc discret, attentif au prochain, recherchant sans cesse la justice et la réconciliation. Un laïc livré à la réussite de l’Humanité. Un critique du pouvoir, du divertissement qui endort, de la richesse qui produit guerre et pauvreté.  Car lui était pauvre, doux, compatissant, juste, miséricordieux, faiseur de paix.

Dans une société où, avec raison, nous nous méfions du religieux, de la religiosité et de ses dérapages, l’Humanité a besoin d’un laïc comme ce Jésus de Nazareth et besoin de… laïcité. La laïcité n’implique pas la disparition de la religion de l’espace public. L’État est une institution humaine, le résultat d’un développement historique, le produit du travail des femmes et des hommes désireux de bien vivre ensemble sur un même territoire. L’État n’est plus sacré parce que « la culture politique moderne ne lui reconnaît plus la compétence de nous dire si un dieu existe ou non. L’État ne sait pas et ne peut pas savoir s’il y a une vie ou non après la mort. L’État n’a finalement pas la compétence nécessaire pour nier le sacré au nom de la science… Il en résulte que l’État laïque ne se fait le promoteur d’aucune conviction en matière religieuse, pas plus l’athéisme qu’une croyance religieuse, et n’en favorise aucune. » (3)

Le rêve est perché haut

Jésus fut rarement là où on l’attendait (par exemple au temple), où c’était prévu (donc avec les purs, les forts, les gagnants), où il pourrait donner un show. Il se déplaçait, prenait la route, observait et consacrait tout le temps nécessaire à la personne rencontrée. Il préférait les rencontres aux réunions. Jésus avait le rêve perché haut, pour reprendre une expression de Richard Séguin : il désirait que « ce peu et ce beaucoup que nous sommes, bonté et méchanceté, paix et guerre, révolte et douceur » (4) deviennent conscients en nous et soient utilisés comme des outils de Pentecôte. Jésus avait une visée de développement et de rapprochement qu’il tenait de Celui qu’il appelait « abba ». Le développement de la dignité et des ressources de chacun et chacune. La mise en commun pour qu’aucun(e) ne se perde. Quel merveilleux défi pour les chrétiennes et les chrétiens que de se redéfinir dans une société laïque : se redéfinir non en fonction de l’église, du passé et de la doctrine, mais en fonction des pauvres négligés par l’institution politique, du partage de l’environnement menacé et de l’audacieuse Parole du prophète de Nazareth! Se redéfinir en fonction du projet de Dieu notre Père.

« Sans valeur transcendante à laquelle se raccrocher, sans modèle de société à poursuivre, sans vie exemplaire à imiter, chacun est réduit à l’étroitesse de sa quotidienneté… Ce que nous vivons, c’est un processus général d’effritement de toute l’existence. » (5) Pourquoi vivre? Comment vivre ensemble? Des questions incontournables et angoissantes qu’hommes et femmes d’un Québec laïque se posent… et auxquelles les chrétiennes et chrétiens peuvent apporter des morceaux de réponses en autant que leur foi redevienne gaillarde et aventureuse… loin de la secte timorée et de la religiosité égoïste.

Notes et références

(1) Georges Dor, entre autres… (disque Gamma) GS122
(2) Y. Prégent, dans Société laïque et christianisme, J. Grand’Maison, Novalis 2010 p. 165
(3) Guy Rocher, dans Le Québec en quête de laïcité, Écosociété 2011, p. 24 2t 25.
(4) José Saramago, L’évangile selon Jésus-Christ, Seuil 1993, p. 67.
(5) Jean-Marc Piotte, La communauté perdue, VLB 1987, p. 127.