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Réflexions sur Dieu : qui est-il ?

I- Histoire des dieux

Depuis les débuts de l’humanité, les êtres humains ont essayé de comprendre l’origine et le nature de l’univers, le pourquoi du mal, le sens de la vie, etc., en les attribuant souvent à des êtres supérieurs ou des divinités. Certaines de ces visions du monde sont restées sommaires, d’autres ont donné lieu à des doctrines philosophiques et théologiques raffinées. On peut distinguer à cet effet quatre grandes lignes de pensée.

Le polythéisme

Neptune
Les uns ont personnifié et divinisé les forces de la nature (tonnerre, soleil, lumière, pluie, moisson, etc.) ou les passions humaines (amour, haine, force, ambition). On les a appelés polythéistes (du grec poly : beaucoup et théos : dieu) : croyance en plusieurs dieux. Tout le monde connaît le panthéon des dieux grecs, repris en bonne partie par les Romains : Apollon le dieu de la lumière, Poséidon le dieu de la mer, Cronos le dieu du temps, surtout Zeus le père des dieux; et dans un autre registre Aphrodite (Vénus) la déesse de la beauté et de de l’amour, Cupidon (Éros) le dieu de l’amour, etc.

Le panthéisme

Ce système diffère du panthéisme (du grec ancien pan : tout et théos : dieu) affirmant l’identité substantielle de Dieu et du monde. Dieu est une substance infinie dont tous les êtres sont des modalités. L’univers entier est le seul Dieu. D’après cette vision du monde, l’univers, la nature et Dieu sont une même chose. On retrouve cette vision dans l’Indouisme, chez des stoïciens anciens et des philosophes plus récents comme Spinoza au XVIIe siècle.

L’animisme

Pour l’animisme (du latin animus : âme, esprit), Dieu est l’âme du monde. L’animisme est la croyance en un esprit, une force vitale, qui anime les êtres vivants (humains et animaux), mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu’en des génies protecteurs. C’est une conception fréquente chez les Autochtones nord-amérindiens.

Le monothéisme

Le monothéisme (du grec monos : un, et théos : dieu) désigne la croyance en un seul Dieu ou une théorie philosophique analogue. Il a été développé dans le mazdéisme, au temps du prophète Zarathoustra en Perse au VIIe siècle avant notre ère. Il correspond à la vision des philosophes grecs Platon et Aristote. Il est professé par trois grandes religions encore florissantes : le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Voyons maintenant l’évolution de la croyance du peuple juif qui a culminé dans le monothéisme, après des détours par des positions intermédiaires.

II – L’évolution chez les Juifs

Les lointains ancêtres des Juifs étaient polythéistes. Ils deviennent ensuite monolâtres : ne reconnaissant et n’adorant qu’un seul dieu (tout en reconnaissant qu’il en existe plusieurs), celui de leur peuple, celui qui les protégeait. Quand Abraham quitte la Mésopotamie, c’est le Dieu de sa tribu qui l’appelle et lui promet terre et descendance. Sa femme apporte, d’ailleurs, avec elle, en cachette, plein d’amulettes d’autres dieux. Moïse était probablement lui-même monolâtre. Le premier commandement du Décalogue dit bien : « Tu n’adoreras qu’un seul Dieu » (Exode 20, 3) et non : « il n’y a qu’un seul Dieu ».

Ce n’est vraisemblablement que pendant l’exil en Babylonie, au VIe siècle avant notre ère, que le peuple devient monothéiste, sous l’influence possible du mazdéisme. La monolâtrie et le monothéisme étaient d’ailleurs surtout le fait des élites et des prêtres. De retour d’exil, le prêtre et haut fonctionnaire Esdras essaie de l’imposer à tous : la réforme sera lente. La prédication des prophètes témoigne, par la négative, des pratiques polythéistes du peuple : Yahvé porte d’autres noms à consonance païenne (Élohim, Adonaï); il y a même dans le Temple une statue de la déesse Ashera, épouse de Yahvé. Reconnaissant ces pratiques polythéistes comme courantes, voire justifiées, certains historiens ont inventé le terme d’hénothéisme pour désigner la croyance en un Dieu principal qui n’exclut pas le culte rendu à des dieux subalternes ou des avatars du Dieu majeur.

L’après-exil est probablement la période où le peuple juif invente ou commence à rédiger son histoire, avec le récit de la création, du paradis terrestre, du déluge, des voyages d’Abraham, voire de l’histoire de Moïse, puis de la conquête du pays de Canaan… en transposant à l’origine de l’histoire sa conception nouvelle de Dieu. Dieu, Yahvé, est unique; et il est un Dieu personnalisé qui régit le monde, un Dieu qui fait alliance avec un peuple, le peuple élu auquel tous les hommes et femmes sont invités à s’intégrer. C’est un Dieu jaloux qui n’apprécie pas le culte aux autres divinités; un Dieu vengeur, qui condamne les Juifs à errer au désert pendant 40 ans parce qu’ils ont manqué de foi; un Dieu cruel qui ordonne de tuer les ennemis, selon les mœurs du temps; un Dieu qui punit :  l’exil et les défaites militaires sont des punitions pour les péchés du peuple ou du roi. Mais, Yahvé est aussi un Dieu qui se repent, qui pardonne et se reprend. N’a-t-il pas facilité le passage de son peuple dans la « mer des Joncs » grâce à son souffle puissant (Exode 14, 21). Puis ne l’a-t-il pas nourri de la manne au désert (Exode16, 21). Et des prophètes, comme Ézéchiel et le Deutéro-Isaïe, parlent d’un Dieu plein de tendresse, lent à la colère, agissant comme un bon berger.

Au temps de Jésus, les Juifs sont explicitement monothéistes, y compris les Samaritains (les frères mal-aimés), quoique les premiers adorent Dieu dans le Temple de Jérusalem et les seconds dans un autre construit sur le mont Gerizim (ou Garizim), près de Samarie. Le monothéisme juif s’approfondira théologiquement aux Ve et VIe siècles, puis au XIIe grâce à Maïmonide par exemple.

Puis, il y a eu le Dieu de Jésus.

III – Le Dieu de Jésus

Tout en s’inscrivant dans la tradition juive, Jésus présente un Dieu très différent. C’est un Dieu universel, Dieu de tous les hommes et femmes, quels que soient leur race ou peuple (et non celui du seul peuple élu). Il est surtout un Dieu père, bon, aimant et miséricordieux, prenant soin de tous les êtres humains, appelant tout un chacun à l’amour, amour concret, agissant, artisan de justice et de paix.

Le Dieu révélé par Jésus est, en effet, un Dieu Père, un Dieu bon, miséricordieux (malgré quelques affirmations difficiles à comprendre, comme Matthieu 25, 14-30), un Dieu qui a confié le monde à la responsabilité des hommes et des femmes. Plusieurs affirmations de Jésus le présentent comme père : « mon père » et « votre père ». Révélatrice à cet effet la prière qu’il a enseignée à ses disciples : « Quand vous priez, dites : Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel… » (Matthieu 6, 9-15).
La croix
Ce trait apparaît dans de nombreuses paraboles. Comme celle de l’enfant prodigue où le père se réjouit du retour de son fils cadet qui a dilapidé son héritage. Celle de la brebis perdue où le maître laisse tout de côté pour aller à sa recherche. La scène du Jugement dernier, si on y regarde bien, est elle-aussi révélatrice. Tout se joue sur l’attitude que les hommes ont eu envers leurs semblables. Les bons (les bénis de Dieu) sont ceux qui ont nourri les affamés, vêtu les pauvres, consolé les affligés, fait œuvre de justice et de paix. Car, conclut Jésus, « Quand vous l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 31-46).

S’inspirant de certains textes de l’Ancien Testament comme le psaume 26, 19-20, Jésus, dans certaines paraboles, présente parfois Dieu sous les traits d’une mère. Par exemple, la parabole de la pièce de monnaie perdue que la femme cherche avec une lampe jusqu’à ce qu’elle la retrouve (Luc 15, 8-10). Ou celle du levain que la femme met dans sa farine pour faire lever le pain (Luc, 13, 33).

Le sommet est cependant chez saint Jean. « Dieu est amour, proclame-t-il, et partout où il y a amour, il y a Dieu » (Jean 4, 8). Puis, « Dieu a tant aimé les hommes qu’il leur a envoyé son fils unique » (Jean 3, 16). Et le premier commandement est conséquent : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jean 15, 12). Il y a dans les épîtres, en particulier de Paul et de Jean plusieurs éloges touchants de l’amour.

Les religions parlent beaucoup de Dieu et prennent donc pour acquis son existence. La philosophie peut-elle le confirmer ?

IV – Les preuves de l’existence de Dieu

Au-delà des croyances religieuses, existe-t-il des preuves de l’existence de Dieu ? Si oui, pourquoi tous les hommes ne croient-ils pas ? De tout temps, philosophes et théologiens se sont penchés sur la question.

Déjà Socrate, au Ve siècle avant J.-C., a été condamné parce qu’il refusait le polythéisme de ses contemporains pour ne retenir que l’existence d’un Dieu unique, transcendant. Le philosophe Aristote, réfléchissant sur le mouvement et le changement dans le monde, concluait que s’il y a un tel mouvement perpétuel, il faut présupposer l’existence d’un premier moteur, immobile, Dieu. Mais c’était un principe bien abstrait.

Au XIe siècle, le théologien saint Anselme développait l’idée que si on peut imaginer un être parfait, celui-ci existe effectivement parce que l’existence fait partie de la notion de perfection. Au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin a développé cinq preuves de l’existence de Dieu, qui ont eu une influence énorme dans la chrétienté : à partir du mouvement et de l’immobile, du rapport effet-cause, du rapport entre le contingent et le nécessaire, du rapport entre le contingent et la transcendance, de l’ordre du monde. Beaucoup plus tard, Pascal a élaboré sa théorie du pari : Dieu existe ou pas. Ne pas y croire nous range parmi les mécréants éternellement; aussi bien donc y croire.

Avec le développement des sciences, on a compris qu’il n’y avait pas de preuves physiques de l’existence de Dieu. La science se tient par elle-même. Elle élabore diverses théories pour expliquer le monde, comme celle de l’évolution des espèces, ou celle du Big bang originel, ou encore des multiples Big bang. En sorte que l’on distingue de plus en plus les deux champs de connaissance : la science et la foi. Ainsi certains auteurs récents peuvent-ils conclure : « On peut être agnostique et croyant » : agnostique au point de vue scientifique (je ne sais pas si Dieu existe) et croyant sur le plan existentiel. La foi est d’un autre ordre de connaissance, comme la connaissance philosophique, l’intuition, l’amour, l’amitié, la confiance que l’on fait à quelqu’un (encore que certains scientifiques pensent que tout se passe préalablement dans le cerveau neurologique !).
L'univers
Mais avant d’aborder la question de la foi, réfléchissons sur la connaissance philosophique ou sur le rapport entre connaissance scientifique et philosophique.

V – Retour sur les divers modes de connaissance

Notre monde moderne magnifie la connaissance scientifique. Celle-ci pourtant change régulièrement. Et elle ne détrône pas la connaissance philosophique. Cette dernière, en effet, quoique d’un autre ordre, est tout aussi ferme, nécessaire, essentielle.

Jean-Paul Sartres, par exemple, le philosophe phare du milieu du XXe siècle, écrivait ceci sur les fondements de la morale centrée pourtant sur l’autonomie pratiquement absolue de l’homme : « Ma liberté est l’unique fondement des valeurs et […] rien, absolument rien ne justifie d’adopter telle ou telle valeur, telle ou telle échelle de valeurs. En tant qu’être par qui les valeurs existent, je suis injustifiable, [mais l’homme] en se choisissant choisit tous les hommes [et] ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut être bon pour nous sans l’être pour tous ». (L’existentialisme est un humanisme)

Cela rejoint le philosophe actuel André Comte-Sponville, qui ne cache pas du tout son athéisme : « Philosopher [de même que croire ou théologiser, c’est moi Guy Durand qui ajoute cette incise], c’est penser sans preuves (s’il y avait des preuves, ce ne serait plus de la philosophie), mais point penser n’importe quoi (penser n’importe quoi, d’ailleurs, ce ne serait plus penser), ni n’importe comment ». La raison commande, comme dans les sciences, mais sans vérification ni réfutation possibles. Pourquoi ne pas se contenter alors des sciences ? Parce qu’on ne le peut : elles ne répondent à aucune des questions essentielles que nous nous posons, ni même à celles qu’elles nous posent. La question « Faut-il faire des mathématiques ? » n’est pas susceptible d’une réponse mathématique. La question « Les sciences sont-elles vraies ? » n’est pas susceptible d’une réponse scientifique. Et pas davantage, cela va de soi, les questions portant sur le sens de la vie, l’existence de Dieu ou la valeur de nos valeurs… Or comment y renoncer ? « Il s’agit de penser aussi loin qu’on vit, donc le plus loin qu’on peut, donc plus loin qu’on ne sait. […] La chose est plus difficile, et plus nécessaire qu’on ne le croit ». (Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995, p. 236)

En réalité, écrit de son côté le théologien Xavier Thévenot, la vie morale n’existe que basée sur un acte de foi, un acte de foi en soi, en l’homme et en la vie. Elle intègre toujours une forme de pari sur l’avenir, malgré les démentis que apportent la souffrance et le mal; et par-delà les démentis apportés par les excès de la liberté humaine quand celle-ci cherche à dominer ou à exploiter l’autre. (Une éthique au risque de l’Évangile, p. 17-18).

Connaissance scientifique, connaissance philosophique, foi : trois modes de connaissance, valables, complémentaires. Qu’est-ce donc que la foi, la foi religieuse ?

VI – La foi en Dieu

Le mot foi peut avoir une sens large : avoir foi en la technologie, par exemple. Le mot vient du latin fides, c’est-à-dire confiance. Comme dans l’expression « avoir foi en quelqu’un », c’est-à-dire avoir confiance en lui, lui faire confiance. Le plus souvent, le mot est d’ordre religieux : avoir la foi, la foi en Dieu, croire en Dieu. Qu’en est-il alors ?

Il n’y a pas de preuves formelles de l’existence de Dieu, ai-écrit précédemment. Mais il existe d’autres modes de connaissance que la connaissance scientifique, comme la connaissance philosophique, l’intuition, la connaissance esthétique, l’amour, l’amitié. La foi relève d’une connaissance de ce genre, fondée sur une décision (un acte de volonté) qui n’est cependant pas dénuée d’intelligence parce que appuyée sur des raisonnements valables sans être concluants, sur le témoignage de multiples générations, sur des miracles, sur des expériences mystiques de certains contemporains, comme l’écrivain très connu Éric-Emmanuel Schmidt (voir son livre Ma nuit de feu), quand ce n’est pas sur nos propres expériences spirituelles.

Dans le film documentaire québécois de Guillaume Tremblay Heureux naufrage, le même Éric-Emmanuel Schmidt dit : « Il n’y a pas de preuve que Dieu existe. Certains font le choix qu’il n’existe pas, je fais le choix contraire : je suis croyant ». (Dans le même documentaire, son contemporain le philosophe André Comte-Sponville fait le même raisonnement et conclut par l’athéisme). La foi est un choix.

La foi est donc un choix, un choix raisonné, un acte d’adhésion personnelle. Croire en Dieu, c’est reconnaître qu’il existe, reconnaître qu’il est présent dans nos vies et dans le monde, et qu’il y donne sens. Qu’on l’appelle Père comme Jésus, ou autrement : l’Absolu, le Transcendant, la Plénitude, Lumière et Paix (la différence est alors bien minime entre cette vision et le panthéisme, mais elle existe). Ça reste des mots humains qu’il s’agit de comprendre.

La foi n’exclut pas le doute, les heures sombres. Bien des saints l’ont avoué, y compris Thérèse de l’Enfant-Jésus, Mère Teresa et évidemment saint Jean-de-la-Croix, au XVIe siècle, qui a écrit un livre marquant sur les Nuits de la foi.

On dit souvent que la foi est un don de Dieu. L’expression peut surprendre. Car ce don est offert à tous. Pourquoi certains l’acceptent-ils, d’autres non ? On est renvoyé à la question principale, celle de la nature de la foi : un choix, une confiance, une adhésion.

Oui pour la foi. Mais les dogmes eux ne viennent-ils pas tout compromettre ?

VII – Les dogmes

Et les dogmes ? La Trinité, la divinité de Jésus, la Résurrection des corps, l’Immaculé conception, l’Assomption de Marie, le péché originel, etc. ? Dans un livre exceptionnel, écrit à la fin de sa vie en s’inspirant de la grande philosophe et mystique Simone Weil, le théologien québécois André Naud répond à la question en faisant état de son propre cheminement intellectuel et spirituel. L’Église a raison de proposer des dogmes, explique-t-il. Ceux-ci sont nécessaires, mais l’Église devrait changer sa manière de les dire, et le fidèle doit de son côté changer sa manière de les recevoir. (Les dogmes et le respect de l’intelligence, Fides, 2002).
La Bible
Les dogmes sont nécessaires, précieux comme des diamants, explique André Naud, pour amener à réfléchir, pour échanger entre humains, et pour prier et méditer; mais l’Église doit davantage proposer qu’imposer. Et le chrétien doit y prêter une attention respectueuse : se laisser interpeller par la précision des formules dogmatiques et même des condamnations, tout en faisant œuvre d’intelligence. Et cela au nom de la vérité de l’intelligence humaine et de la conscience individuelle (dont le respect doit être absolu) de même que de la vérité des dogmes (qui ont aussi quelque chose de repères absolus).

D’où les quatre repères herméneutiques suivants :

  1. Il y a une hiérarchie des vérités … et des dogmes. La divinité du Christ, par exemple, est plus importante que l’Assomption de Marie, absente des Évangiles.
  2. La vérité ne porte jamais sur la formulation. Les mots sont forcément liés à la culture d’une époque et à une philosophie : la foi n’est liée à aucune culture; et aucune philosophie n’est révélée.
  3. En théologie, on parle depuis des siècles de l’analogie de la foi : Dieu est comme un père, comme un roi, etc. De telle sorte qu’on peut aussi bien dire : Dieu n’est pas un père (sous-entendu, comme nous l’imaginons), il n’est pas tout-puissant (comme nous percevons la puissance), il n’est pas bon (comme nous percevons la bonté), etc. parce qu’il n’est jamais comme nous le disons, ni comme nous le pensons. Nos mots humains sont impuissants à dire correctement Dieu, le mystère, la transcendance.
  4. D’où tout le courant traditionnel de la théologie négative, exprimé par de nombreux mystiques et théologiens chrétiens : De Dieu on ne peut rien dire.

Les dogmes sont des indicateurs, des repères, des flèches vers la transcendance, le mystère : ceux-ci sont toujours au-delà des mots et des formulations. À vouloir trop en préciser le contenu, les enfermer dans une formule, on trahit ce pourquoi ils existent. Si le dogme pointe la transcendance, il ne peut l’enfermer. Un dogme n’est pas donné comme étant la vérité, mais comme étant quelque chose derrière quoi se trouve la vérité. Le mystère ne correspond pas à ce que nous ne connaissons pas ou pas encore, mais à ce qu’on n’a jamais fini de questionner et méditer. Il n’est pas de l’ordre des faits ; il n’en est pas moins réel. Il ne s’adresse pas à l’intelligence de la même manière que les faits, mais à celle des valeurs.

La difficulté du sujet rend-elle impossible de parler de Dieu aux enfants ?

VIII – Dieu expliqué aux enfants

D’où vient l’univers avec toute sa diversité et sa beauté ? – Du Big bang ?  Du hasard? – Mais, au-delà de Big bang et du hasard, comment ne pas pressentir une Intelligence qui a présidé à cet élan initial et mystérieux ? Comme il y a un artiste derrière un tableau, un architecte derrière un édifice, un musicien derrière une partition musicale, un inventeur derrière une technologie. Intelligence infinie, sans commencement – car il faudrait alors l’expliquer elle-aussi – ni fin, pour la même raison, donc un Être ou un Esprit qui préside encore à cette évolution du monde, en somme Dieu. On ne peut le représenter, ni l’imaginer. Il est au-delà de toute représentation et compréhension.
Les fleurs

Plutôt que de le voir comme une Intelligence froide, indifférente à son œuvre – donc à nous –, on peut se fier à Jésus et voir Dieu comme un Être ou un Esprit généreux, plein de sollicitude, même s’il y a des cataclysmes naturels et des comportements haineux. Un Être qui espère que les hommes s’entraideront et découvriront comment s’en prémunir ou préserver. Un Être paternel, maternel – pourquoi pas cette comparaison avec nos expériences. C’est, en partie, ce que les chrétiens veulent dire quand ils affirment que Dieu est Père, Fils et Esprit. Il est à la foi comme un père qui aime, comme un fils solidaire avec nous, comme un esprit qui nous inspire et dynamise.

La physique nous apprend qu’il y a une communication entre toutes choses. « Le froissement d’aile d’un papillon à l’Équateur peut être ressenti au Québec ». À plus forte raison, l’interrelation entre les humains doit-elle exister. C’est proche de ce que les chrétiens appellent la communion des saints. « Une âme qui s’élève, élève le monde », traduit un slogan populaire. La prière n’est peut-être pas une façon de changer matériellement quelque chose, mais une façon de me situer moi-même, voire de me changer moi-même pour que je change quelque chose dans le monde ?  Question de circulation d’énergie spirituelle.

 

Dimanche des Rameaux :
La prière de l’âne

L’Évangile des Rameaux mentionne avec soin l’animal sur lequel Jésus a fait son entrée à  Jérusalem. Pas un cheval piaffant et majestueux, mais un petit âne.

L’âne n’est qu’une bête de somme, un moyen de transport à la portée du plus grand nombre. Il porte les charges lourdes, il accompagne son maître. On le dit entêté et paresseux, lent et besogneux. Cela peut nous ressembler, non ? Il a pour particularité à accompagner l’homme à son pas. Nous savons bien que ce n’est pas si simple que cela !
Un âne
Abraham a pris un âne pour aller sacrifier son fils unique (Gn 22). Le fils de David est aussi le fils d’Abraham… Anne Lécu disait :

« Voilà toute la prière de l’âne : être disponible, libre pour l’unique Maître, qui a besoin de chacun de nous sans exception et ne craint pas de nous détacher de nos piquets et de nos chaînes pour le servir et pour l’aider. » 1

Et le cardinal Etchegaray écrivait :2

« J’avance comme un âne de Palestine,

Oui, j’avance comme l’âne de Jérusalem
dont le Messie, un jour des Rameaux,
fit sa monture royale et pacifique.

Je ne sais pas grand chose,
mais je sais que je porte le Christ sur mon dos !

Je le porte,
mais c’est lui qui me mène !

Je sais qu’il me conduit vers son Royaume
où je me prélasserai sur de verts pâturages.

J’avance à petits pas
par des chemins escarpés,
loin de ces autoroutes de la vie moderne
où on ne reconnaît plus ceux qu’on dépasse.

Quand je bute sur une pierre,
mon maître doit bien en être secoué,
mais il ne me reproche jamais rien.

J’avance en silence.
C’est fou comme on se comprend sans se parler,
lui et moi.

C’est peut-être mieux ainsi,
car ses paroles me semblent souvent bien étranges.

La seule que j’aie comprise, c’est :
« Mon joug est facile à porter
et mon fardeau léger. »  (Mt 11,30)
On aurait dit qu’il l’avait dite pour moi tout seul ! »

1 Sr Anne Lécu, Prions en Église décembre 2017
2 Etchegaray, R. (2006). J’avance comme un âne: A temps et à contretemps (nouv. édition). Fayard.

L’homme-Dieu et Dieu, le psychothérapeuthe

L’automne dernier, la revue l’Express donnait le sommet du palmarès des ventes des essais à trois ouvrages : Homo deus et Sapiens de l’Israélien Yuval Noah Harari, ainsi que Psychothérapie de Dieu, de Boris Cyrulnik. Il faut croire que Dieu continue à faire recette.

Homo deusDans Sapiens, l’auteur avait fait une synthèse des étapes de l’évolution de l’espèce humaine depuis 100 000 ans : la création des villes et des royaumes, l’invention des religions, des nations, des droits de l’homme, de l’argent, des livres et des lois, de la bureaucratie et de la consommation de masse. Dans Homo deus, l’auteur tente de décrire ce que sera le monde lorsque « les mythes collectifs tels que les dieux, l’argent, l’égalité et la liberté, s’allieront de nouvelles technologies démiurgiques. Et que les algorithmes, de plus en plus intelligents, pourront se passer de notre pouvoir de décision. »

Selon le Figaro, l’auteur de Homo deus, «Harari a un réel talent pour vulgariser, faire réfléchir en faisant marcher l’imagination de son lecteur. » L’auteur a aussi le mérite de faire une synthèse des changements importants et déterminants que l’humanité a connus surtout au cours du dernier siècle. C’est rare.

Il n’est cependant pas toujours heureux lorsqu’il s’aventure à dresser des perspectives sur l’avenir de l’humanité. Il évoque par exemple l’immortalité physique probable de l’être humain : c’est plutôt présomptueux pour qui ne connait pas l’ensemble des conséquences du vieillissement. Après tout, l’auteur n’a que quarante ans. Il appréhende la domination de « l’algorithme » sur l’être humain : si on en juge par les performances du système de paie Phénix du gouvernement du Canada, le risque est plutôt ténu dans un avenir prévisible.

Titre: Homo deus : une brève histoire de l’avenir
Auteur: Yuval Noah Harari
Année de publication: septembre 2017
Maison d’édition: Albin Michel
ISBN: 9782226393876 (22263938711)
Format : Epub, papier
Prix: Epub : 26,99 $, papier :  36,95

La psychothérapie de Dieu
Boris Cyrulnik est neuro-psychiatre. Lui aussi explore les recherches bio médicales récentes. Il tente de décrire l’effet de la foi sur le comportement humain. Selon son éditeur, l’ouvrage est « un merveilleux texte, lumineux, tendre et original sur le rôle majeur que joue l’attachement dans le sentiment religieux. » Renaud-Bray résume ainsi le contenu du livre : « Le neuropsychiatre propose une psychothérapie du sacré et analyse les liens entre l’attachement religieux individuel ou collectif et les conditions sociales, économiques, politiques, ou historiques, mais aussi le sentiment de sécurité. »

Geneviève Delaisi de Parseval, de Libération conclue sa critique par : « On sort un peu sonné de la lecture de ce livre truffé de plus de mille références en bas de page. C’est une somme qui confortera croyants comme non-croyants – mais pas pour les raisons auxquelles ils avaient spontanément pensé… »

Le quotidien La Croix, sous la plume de Élodie Maurot, reconnaît que le propos de l’auteur est efficace bien que certains rapports à Dieu soient négligés. Maurot déplore une certaine superficialité là où les prétentions scientifiques sont avancées.

Titre: Psychothérapie de Dieu
Auteur: Boris Cyrulnik
Année de publication: août2017
Maison d’édition: Odile Jacob
ISBN: 9782738138873 (273813887X)
Format : Papier
Prix: 34,95

Retour à Tamanrasset, dans le Sahara algérien…

 N.D.L.R. Jean-Pierre Langlois, membre du Forum André Naud, prêtre, est parti à l’automne 2016 pour 3 ans en mission à Tamanrasset, au sud de l’Algérie et à la porte du Sahara. Jean-Pierre Langlois, de retour d’un séjour au Québec, a transmis cette autre correspondance de Tamanrasset.

Le SaharaBonjour !

Voilà maintenant un an que je vis à l’extérieur du pays, plus précisément à Tamanrasset, dans le Sahara algérien… Une belle expérience, malgré mon gros handicap linguistique : je ne réussis pas à baragouiner arabe, encore moins à le lire. J’ai pratiquement fait un X sur cet effort qui me rapprocherait des gens ordinaires que je croise.

Par ailleurs, la communauté chrétienne est minuscule, à peine une quinzaine de personnes, dont la majorité sont des personnes migrantes venues du sud du Sahara, du Cameroun au Sénégal. La plupart d’entre elles cherchent à rejoindre d’une façon ou d’une autre l’Europe, mirage d’aisance financière et espoir de pouvoir aider la famille restée en arrière. Elles ne font donc que passer, et nos liens sont par le fait même assez réduits.

Mon retour s’est fort bien déroulé. Je vais très bien, et je suis doucement à l’œuvre ici, sans problème. À part l’Eucharistie quotidienne, je rends visite aux prisonniers une fois semaine, le jeudi après-midi ; ces semaines-ci, ce sont surtout des femmes, de jeunes femmes migrantes, prises en flagrant délit de transporter de la drogue… Les deux dernières arrivées n’ont pas 21 ans… Et leurs familles ne semblent pas savoir ou pouvoir réagir, là où elles habitent. J’essaie de faire passer des messages par cellulaire. Jusqu’à maintenant, mes « textos » n’ont pas obtenu beaucoup de réponses…

Je lis tout mon saoul. Je viens de terminer une histoire globale sur Les traites négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau – un nom comme celui-là, ça ne s’invente pas !  Et j’ai parcouru le témoignage de Sébastien de Courtois : Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions. Je me suis aussi intéressé aux reportages du journal La Croix sur les chrétiens d’Orient ces 2 dernières semaines. Peu à peu, je continue à m’inculturer…

J’ai encore dévoré avec beaucoup d’intérêt un petit fascicule publié par Adrien Candiard, intitulé Comprendre l’islam. Ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien, publié en 2016. Simple et très ajusté à nos questions d’Occidentaux. En plus c’est publié dans une collection de poche, chez Flammarion. Plus qu’une aubaine, un petit bijou pour qui s’intéresse au sujet ! Et je viens de commencer un assez gros bouquin sur Jésus avant les Évangiles de Bart D. Ehrman, théologien américain. Les souvenirs sur Jésus qui ont donné naissance aux Évangiles, comment les percevoir aujourd’hui ? Sont-ils fiables ?

Les nuits commencent à fraîchir, mais les jours restent toujours aussi chauds. Je vais pouvoir ménager les ventilateurs qui ont beaucoup fonctionné depuis mon retour, jour et… nuit. Exemple ? La nuit, il fait autour de 20-22 degrés Celsius, et 31-33 degrés le jour. Donc, pour la chaleur, bienvenue au désert le jour !

Les jours raccourcissent, et cela paraît déjà.

À part cela, tout va bien. Je prépare plus spécialement des célébrations (textes et chants), car c’est mon tour, chaque mercredi et dimanche, à 19h. Puis le dimanche, on prendra le repas ensemble, les petits frères de Jésus de Tam, la petite sœur du Sacré-Cœur et moi. Un heureux moment de convivialité.
Un oued
Mercredi le 4 octobre, nous sommes allés à quatre marcher une petite heure dans le désert à l’est de la ville, en remontant un oued (gros ruisseau ou petite rivière) asséché jusqu’à une source où on pouvait se saucer. L’eau paraissait d’autant plus froide que le vent et le soleil nous chauffaient la couenne.

La vie, quoi ! J’ai du temps pour prier et me cultiver l’esprit. Quant au jardin, il est déjà pratiquement en jachère, si ce n’est le citronnier qui tarde à faire mûrir ses fruits. Quelques betteraves, 1 ou 2 plants de carottes, des oignons. Le jacaranda, planté en janvier, a si bien poussé qu’il me dépasse dorénavant. Son tronc est encore bien tendre et petit, mais il commence à avoir fière allure. Quant au bougainvillier, il continue de grimper le long du mur et va s’étendre peu à peu. Ses fleurs mauves répondent au laurier rose.

Je me considère souvent en préretraite, mais mon activité sur place me suffit. Comme il faut ici un réseau de relations humaines pour quoi que ce soit, je sais que cela arrivera peut-être si je suis patient et m’investit à ma mesure et selon les occasions du moment, acceptant les désirs des autorités locales, plutôt réticentes à voir l’implication sociale des chrétiens en pays musulman. De ce côté, j’ai encore tout à apprendre.

Je vous propose d’écrire sur ma session de réflexion théologique vécue à Alger, juste avant de rentrer à Tam. Ce fut excellent et nourrissant. Mais je viens juste d’obtenir, ces derniers jours, une partie minime des réflexions échangées. Je vais me mettre au travail, car vous êtes quelques-uns à me faire signe.

Cette session interdiocésaine des prêtres du pays portait sur le sens de notre mission en Algérie, et nos relations avec les chrétiens évangéliques, surtout présents en Kabylie (à l’est d’Alger). Belle session, exigeante par le nombre d’entretiens et des partages en plénière, mais inspirante aussi.

La session s’est mieux déroulée que je ne l’anticipais. Nous étions près de 70 participants, en plus des invités théologiens et quelques personnes bien engagées tels Jan Heuft le frère blanc hollandais ou Daniel le frère mariste kabyle. 9 ateliers ou carrefours ont dû être constitués. Malheureusement le travail en atelier n’a pas été très privilégié, de préférence aux réactions en plénière, où, à mon humble avis, se démarquent surtout les grandes « gueules » !

Mais le contenu abordait 2 aspects différents, qui pouvaient se compléter pour ce qui est de l’Algérie : notre mission spécifique s’adresse-t-elle d’abord à la petite communauté chrétienne que nous desservons, ou comment s’articule-t-elle aussi avec notre témoignage de vie, de partage de l’existence, de dialogue et d’amitié au sein du monde musulman, de la société algérienne ? Comment le Nouveau Testament et quelques textes magistériels depuis Vatican II nous éclairent-ils sur ce chemin, dans notre questionnement ? Henri-Jérôme Gagey, théologien français déjà venu accompagner ce type de rencontre en Algérie et vicaire général d’un diocèse en banlieue de paris (Créteil), s’est montré à ce sujet à la fois amical et incisif, invitant à des remises en cause opportunes. J’ai hâte de relire ses communications bien étoffées.

D’un autre côté, Michel Mallèvre o.p. nous a aidés à digérer le témoignage d’un pasteur évangélique d’Ouargla très sympathique, le pasteur Mourad. Il s’est montré très ouvert face à la présence des catholiques, mais aussi à son vécu personnel et aux exigences de son apostolat face aux autorités et à ses conséquences pour lui et sa propre famille. Bien plus que la moyenne des chrétiens évangéliques d’Algérie…

Le P. Michel nous a fait remarquer que le thème du salut des péchés est bien plus présent chez les évangéliques, et que tous n’insistent pas de la même manière sur les prières de guérison ou d’exorcisme. Lui aussi nous fera parvenir ses textes de réflexion.

Pour nous stimuler à intégrer tout cela, on nous a demandé de rédiger par atelier une lettre à un jeune prêtre de l’extérieur afin de l’inviter à nous rejoindre et à s’insérer à son tour dans notre mission ecclésiale en Algérie. Le dernier matin, nous avons écouté ces 9 lettres dont plusieurs étaient inspirantes, bellement écrites et remplies d’affection pour les gens d’ici. Cela m’a beaucoup touché et a si bien conclu la session dans un temps de prière apaisée. Je vous en transmets deux, un peu comme devaient se transmettre les lettres de saint Paul aux diverses communautés chrétiennes d’Asie mineure ou d’Europe.

Cher ami,

L’Algérie est un vaste pays très contrasté avec des réalités très variées entre un sud désertique et un littoral très peuplé. Les chrétiens y sont très minoritaires et l’Église y est minuscule comme au début des Actes des apôtres. Ce pays est ainsi tout à la fois aride et appelant, décapant pour la foi en tout cas.

Nous y sommes à peine 80 prêtres pour quatre diocèses, dans le plus grand pays d’Afrique. Le service du peuple algérien, musulman en sa quasi-totalité reste notre principale mission. Ce peuple est jeune, avide de beaucoup de choses et appelle comme peuvent le faire des brebis sans berger.

D’autres réalités nous sollicitent aussi : des étudiants subsahariens chrétiens heureux de trouver une maison où ils peuvent se retrouver pour prier et grandir ; des migrants qui traversent le désert pour tenter de franchir ensuite la Méditerranée avec tout ce que ce parcours comporte d’épreuves ; des Algériens aussi qui découvrent Jésus Christ dans les médias ou dans des rêves et qui ont besoin d’être accompagnés ; il y a encore des travailleurs expatriés loin de leurs pays, avec ou sans leur famille, des personnes nées en Algérie aussi et qui ne l’ont jamais quittée… La moisson est donc abondante et les ouvriers peu nombreux.

Si le peuple algérien est accueillant et porte à l’aimer, il te faudra du temps pour te faire à la culture et aux langues du pays. Si le quotidien est parfois lourd à porter car beaucoup de choses ne fonctionnent qu’à peu près, tu pourras y faire l’expérience de la Providence et de solidarités concrètes. Ici, comme en beaucoup d’endroits, ce sont les amis qui permettent de durer. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.

Voilà, nous sommes une Église petite et fragile, mais belle aussi. Notre histoire ancienne sur la terre de saint Augustin comme notre histoire récente est riche de témoins mais aussi d’adaptations successives. Une nouvelle page est en train de s’écrire, avec l’Église catholique d’Algérie, et avec de petites Églises autonomes. Tu peux y apporter ta pierre.

Merci en attendant de ta prière, et bienvenue à toi pour une visite découverte.

Fraternellement

Les prêtres des 4 diocèses réunis en session sacerdotale.

Lettre à un jeune prêtre

Tu vas rejoindre notre Église dans un beau pays de foi et de culture musulmanes où le quotidien n’est pas toujours facile, où modernité et tradition s’affrontent, où des blessures des années douloureuses demeurent. Mais les difficultés que nous avons rencontrées nous ont conduits à l’aimer davantage.

Le trésor de notre Église est sa vocation : se nourrir de ce qui habite le cœur des gens, en rendre grâce et se mettre humblement à son service. Nous le faisons actuellement dans diverses plateformes de rencontre : bibliothèques, soutien scolaire, formation artisanale, … et cela prend sens dans notre prière et nos eucharisties.

Tu vas chercher à connaître et aimer ce pays de l’intérieur, chercher à connaître et aimer ce que les gens vivent. Pour cela tu devras te lancer dans le rude apprentissage des langues et des cultures et tu verras le visage de tes interlocuteurs s’éclairer; et tu découvriras que le langage du cœur permet de s’écouter et de se comprendre en profondeur.

Tu vas rencontrer des hommes et des femmes qui vivent une existence juste et droite en fidélité à leur islam. Tu auras la surprise de rencontrer des hommes et des femmes saisis par le Christ et tu auras à les accompagner.

Tu vas rencontrer aussi des hommes et des femmes qui ne veulent pas de toi. Cela ne te découragera pas si tu partages leurs aspirations et compatis à leurs blessures, si tu te ressources dans la prière, l’évangile et la vie fraternelle.

En persévérant dans la durée, tu pourras connaître le bonheur de notre petite Église si fragile : amitiés solides, partage de vie, conscience d’être là où l’Esprit du Seigneur nous devance.

Tes frères à qui, pendant cinquante ans et plus, le Seigneur a donné cette joie.

Au plan personnel, j’ai fait plus ample connaissance avec les prêtres issus de la Fraternité sacerdotale Jesus Caritas en Algérie, au nombre de quatre : Albert Gruson, Bernard Janicot et mon prédécesseur à Tam, Bertrand Gournay. Nous manquait Jean-Paul Kaboré, retenu à la maison par une attaque de paludisme. Taher, petit frère de Jésus vivant à Tam mais de passage à Alger, s’est fait présent à plusieurs reprises durant la session. J’ai aussi côtoyé d’autres prêtres, mais leur nombre important a fait en sorte que ces contacts ont eu quelque chose de superficiel.

Nous avons abordé par ailleurs et avec franchise un sujet délicat : l’éventuelle béatification des 19 martyrs chrétiens de la décennie noire (1992-2002). Ce fut un bel échange à cœur ouvert, chacun exprimant ses joies et / ou ses craintes quant à la réaction de l’Église locale et de la nation algérienne qui a tant souffert durant cette époque relativement récente. Comment préparer cet événement dans nos communautés, le faire partager à la population ? Et comment être peut-être même l’occasion d’un début de mouvement de vérité et réconciliation au sein de la société ? Comment ne pas tout centrer sur les 7 moines de Tibhirine et Mgr Pierre Claverie qui sont plus connus, mais donner à chaque personne martyrisée le sens de sa fidélité à la mission tel qu’il ou elle l’a souvent bien exprimé ?

Vous percevez comme ce fut enrichissant, même si bien des enjeux m’ont passé bien au-dessus de la tête !

Voilà. je vous salue tous et toutes, en vous remerciant de votre accueil si chaleureux lors de mon séjour de trois semaines au Québec au mois d’août. Cela m’a fait chaud au cœur. Maintenant, au travail !

Félix Leclerc écrivait dans Pieds nus dans l’aube : « On n’a pas sitôt bâti une chose qu’il faut en recommencer une autre, dans le fond, semblable. La mer n’a pas sitôt posé une vague sur le rivage, qu’elle court en chercher une autre. Les fourmis n’arrêtent pas de transporter les grains de sable. Dans cent ans, les feuilles de tremble trembleront encore, et la chanson de l’oiseau ne sera pas terminée. L’homme n’arrête pas de charroyer les jours. »

Alors, chaque jour, recommençons ! Cent fois sur le métier…

Amitié