Archives de mot-clé : Église

Comment bâtir une nouvelle Église ?

N.D.L.R. Le Forum André-Naud de Trois-Rivières-Nicolet a demandé à Normand Provencher la permission de publier le texte d’une conférence prononcée le 15 octobre 2017. Voici le texte de cet exposé.
La place Sait-Pierre-de-Rome
Suis-je naïf ou encore téméraire pour vous entretenir sur l’avenir de l’Église d’ici et surtout pour suggérer comment en bâtir une nouvelle ? En raison de mon âge, la question de l’avenir ne m’appartient plus et il revient à d’autres, plus jeunes, de s’en occuper. Mais j’ose me situer parmi les « guetteurs d’aurore » et les artisans de demain avec la conviction que le présent l’avenir des sociétés et de l’Église est, pour une large part, entre nos mains
Dans plusieurs pays d’Europe et chez nous, dans les milieux francophones et, de plus en plus, dans les milieux anglophones, l’Église se montre fatiguée, à bout de souffle, un peu triste comme si elle était en train de vivre ses dernières heures. On ressent davantage le besoin d’en faire le deuil et de planifier les derniers moments, au lieu de mettre en œuvre des changements requis et d’investir dans de nouvelles voies d’avenir.

En 2002, j’ai alerté les autorités et aussi les gens sur le présent et l’avenir de l’Église d’ici en publiant : Trop tard ? L’avenir de l’Église d’ici. L’ouvrage a été bien reçu et plusieurs lecteurs m’ont fait savoir que je donnais des mots à ce qu’ils constataient et à leurs rêves. Certains, par contre, se demandaient si je n’étais pas en train de traverser une période dépressive ou encore ils me reprochaient de me limiter à des approches de la sociologie, laissant entendre un manque de foi et d’espérance.

En 2014, Novalis m’a demandé de publier un petit livre qui exprimerait mes idées à la suite de cette publication sur l’avenir de l’Église. Il aurait été possible de faire paraître une nouvelle édition, revue et augmentée, de Trop tard ?, puisque que bien des données présentées étaient encore très actuelles, même qu’elles s’étaient aggravées. Le seul changement se serait limité à mettre sur la page titre un point d’exclamation au lieu de celui d’interrogation. En 2002 je pensais qu’il était trop tard ; en 2015 j’affirme qu’il n’est pas trop tard, et sans le point d’interrogation. Suis-je devenu moins alarmiste, plus sage et plus confiant aux promesses du Seigneur Jésus qui a voulu l’Église ?

Ce bref exposé vise à dégager de la situation présente les implications pour l’avenir de l’Église et à exprimer mes convictions qui appuient mon regard de foi et d’espérance sur le présent et l’avenir de l’Église.

I. Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ?

Tout d’abord, jetons un regard lucide sur la réalité de l’Église d’ici et que personne ne peut contester : la baisse toujours grandissante de la pratique liturgique et sacramentelle (baptême, eucharistie, pardon), une pratique dominicale réduite de 4 % à 8 %; des communautés chrétiennes sans jeunes ; la rareté et le manque de prêtres et de religieux, de religieuses et presque l’absence d’une relève ; une coresponsabilité prêtres-laïcs timide et souvent maladroite ; une pastorale qui n’arrive plus à communiquer la foi chrétienne et l’hésitation à mettre en œuvre pour de bon le tournant de l’évangélisation. Mais au lieu de nous plaindre et de gémir sur les difficultés, de jeter le blâme sur les autorités de l’Église et sur la société devenue de plus en plus sécularisée, matérialiste, relativiste, éprise de liberté et d’autonomie, pourquoi ne pas chercher à y discerner et à y entendre des appels de la part des baptisés et de la société à s’engager dans une profonde transformation des structures ecclésiales et aussi à une herméneutique, une réinterprétation des données de la foi chrétienne.

« Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ? » Voilà la question qui m’habite, m’inspirant de l’exhortation La joie de l’Évangile du pape François. Ce dernier exhorte les communautés chrétiennes à avoir « l’attention constamment éveillée aux signes des temps », dans la ligne d’un «discernement évangélique » qui est « le regard du disciple missionnaire » (nos 50 et 51). « Nous sommes, poursuit le pape François, à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un pouvoir très souvent anonyme. » (no 52) Ce projet de mieux connaître notre monde afin « de clarifier ce qui est un fruit du Royaume et aussi ce qui nuit au projet de Dieu », (no 51) n’est pas nouveau. Car telle était l’approche théologique et pastorale, promue par le pape Jean XXXIII, qui a convoqué un concile œcuménique, Vatican II (1962-1965). Ce concile avait pour objectif, non pas de répéter la doctrine traditionnelle de l’Église, mais bien de discerner les besoins et les aspirations de l’humanité présente. Ces besoins et aspirations étaient considérés comme des signes et des appels de Dieu toujours à l’œuvre dans notre monde et dans l’Église par son Esprit. En conséquence, Jean XXIII a promu un aggiornamento, une mise à jour de l’Église. À l’époque, il donnait quelques exemples de signes de temps : la promotion de la classe ouvrière, la libération des peuples colonisés, la promotion de la femme, le souci de la liberté religieuse. Or, de nos jours d’autres signes des temps nous interpellent.

Sans faire intervenir Dieu trop facilement dans les événements et les mouvements de la société et de l’Église, il est nécessaire et urgent d’apprendre à écouter, à nous laisser remettre en question, à nous laisser interpeller et surtout à ne pas prétendre avoir toujours raison sur tout. Dieu nous parle souvent par des questions et nous invite à chercher les réponses dans l’événement Jésus Christ, attesté dans les écrits de la Nouvelle Alliance. Notre responsabilité consiste à déployer dans notre temps et nos espaces culturels les richesses et les virtualités de l’Évangile encore trop souvent prisonnier de nos traditions et de nos façons de penser et d’agir.

  • Qu’est-ce que les gens d’aujourd’hui tiennent à nous dire dans le fait que le message chrétien tel que présenté ne passe plus et qu’il ne rejoint plus les jeunes générations, et, de plus en plus, les générations plus âgées ?
  • Comment interpréter la situation évidente et alarmante de la rareté et de l’absence de candidats au ministère presbytéral et à la vie consacrée ?
  • Qu’est-ce que les baptisés tiennent à faire savoir à l’Église lorsqu’ils abandonnent la pratique dominicale et sacramentelle, même si on peut discerner un certain intérêt pour la spiritualité, souvent une spiritualité en marge de l’Église et non inspirée de la foi chrétienne ?
  • Pourquoi l’Église n’engendre plus ?
  • Pourquoi l’Église, si mal à l’aise à l’égard de la modernité, n’est plus tellement crédible notamment dans le domaine de l’éthique et même du religieux et qu’elle n’est plus inspiratrice de la culture, des arts, de la littérature, de la musique ?
  • Depuis quelques décennies, on ne cesse de promouvoir la nouvelle évangélisation. Mais que signifie ce retard de l’Église à mettre en œuvre ce qui est sa raison d’être et le cœur de sa mission ?

C’est à ces questions, que le petit livre « Il n’est pas trop tard ! » tente de répondre. Les réponses sont certes trop brèves et peu développées. Il est important de lire avec attention les encadrés qui terminent chacun des chapitres. C’est là que je trace des chemins d’avenir souvent en pointillés. Il ne faut pas s’attendre à ce que j’apporte des solutions concrètes pour bâtir une Église nouvelle, car il revient ni aux autorités ni aux penseurs mais bien aux ouvriers sur place de se familiariser avec la culture moderne et d’y discerner ce qui est à faire pour proposer l’Évangile, en tenant compte de l’Esprit qui est déjà à l’œuvre et qui nous devance.

II. Les convictions qui m’habitent pour pour jaillir un nouveau « type » d’Église

Mes réflexions sur le présent et l’avenir de l’Église s’appuient sur des convictions acquises tout au long de mes années d’enseignement, de recherche et de ministère pastoral. Voici les principales :

  1. Nous vivons dans un monde nouveau. Les responsables dans l’Église et tous ceux et celles qui sont impliqués dans la pastorale sont appelés à prendre conscience qu’ils sont en présence d’un nouveau monde, le monde moderne et postmoderne. Depuis un siècle, la société a beaucoup changé, grâce aux sciences, aux technologies transformatrices et à la communication. Le savoir est dominé non pas tant par une sagesse et une contemplation, mais par la raison, l’idéal du progrès continu, l’efficacité mesurable et rentable et par un certain refus de la gratuité. Ces réalités ont engendré la modernité à laquelle personne ne peut échapper, même le pape, et même les moines et moniales.L’Église d’ici ne vit plus en chrétienté où elle était agissante, notamment par les paroisses et les instituts religieux, présents dans toutes les sphères de la société : l’enseignement, la santé, les services sociaux, même dans les syndicats et les caisses populaires. Non seulement la place de l’Église était reconnue, mais elle était à l’aise dans la société qu’elle façonnait avec son emprise sur la grande majorité des gens qu’elle encadrait de la naissance à la mort, de la chambre à coucher aux engagements dans la société. Ce monde n’existe maintenant que dans nos souvenirs pour les plus âgés et il est devenu presque inconnu des jeunes générations. Or l’Église, dans sa doctrine, sa morale et sa pastorale, s’adresse à ce monde nouveau presque de la même manière qu’autrefois et dans les mêmes cadres et institutions qu’à l’ère de la chrétienté. D’où la nécessité pour l’Église d’être consciente de ce monde nouveau et de bien le connaître, ce monde marqué par une nouvelle manière d’être homme et femme ou même de choisir son genre, une nouvelle manière de réagir, de penser et d’aimer, de vivre en société, qui, pour une large part, est le fruit du christianisme selon le penseur Marcel Gauchet. Il est donc temps que l’Église accueille la modernité, qu’elle s’y insère, qu’elle dialogue avec elle, qu’elle accepte non pas seulement de donner mais de recevoir d’elle… avec discernement toutefois.
  2. Le regard de Dieu sur notre monde. Le regard de l’Église sur la société, sur la famille, sur les nouvelles manières de vivre et de penser, de mettre au monde des enfants et de planifier les derniers moments de l’existence humaine ici-bas, est trop souvent pessimiste et loin des réalités humaines vécues concrètement. L’Église ne semble pas convaincue qu’elle s’adresse à un monde que Dieu aime : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que toute personne qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jean 3. 16). Tous les humains, même ceux d’aujourd’hui, sont créés à son image et sont des reflets de son identité, tous sont appelés à vivre de sa vie. L’Église doit tenir compte de l’action de l’Esprit qui la précède dans toutes ses activités. Ce regard sur le monde, on ne l’avait pas autrefois et on considérait la mission de l’Église comme celle de sauver à tout prix le monde païen, perverti, et de l’arracher à l’emprise de Satan. La pastorale et l’activité missionnaire, si intense au XIXe siècle jusqu’aux années 1960, s’appuyaient sur la nécessité de tout mettre en oeuvre pour « sauver les âmes », car en dehors de l’Église il n’y avait pas de salut. La mission ou la raison d’être de l’Église est en train de se donner d’autres expressions qu’il nous faut approfondir et prolonger, car, ne l’oublions pas, il y plus de sauvés que de baptisés. Dieu veut le salut de tous les humains et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité (I Timothée 2, 4). Dieu sait rejoindre le cœur de tous les humains, au-delà de nos plans, de nos planifications et de nos comités.
  3. Vers une nouvelle manière d’être Église. L’Église a vécu des périodes sombres et d’autres plus lumineuses. Sans trop le reconnaître, elle a beaucoup changé et elle changera encore. En effet, peut-elle se reconnaître dans l’Église des origines où il n’y avait pas de missel et ni de lectionnaire, pas de code de droit canonique, pas de curie romaine, pas de laïcs ni de clergé. Il n’y avait que des disciples de Jésus, des frères et des sœurs, qui formaient de petites communauté qui se rassemblaient autour d’une table dans les maisons, en mémoire du Seigneur Jésus. L’Église tire son origine de très petits groupes de personnes devenues des disciples d’un nommé Jésus qui n’avait pas prévu l’organisation concrète d’une religion qui deviendra, avec Constantin au IVe siècle, et ses successeurs par la suite, la religion officielle de l’empire romain. Pour assurer la fidélité à ses origines, donc à son identité, l’Église est appelée à changer, à prendre un autre visage, à adopter d’autres langages, d’autres façons de célébrer ou d’autres organisations des ministères. On constate que les institutions de nos sociétés arrivent à changer dans les moments de crise profonde. Il en est ainsi pour l’Église. Serions-nous alors en train de vivre un moment de grâce, une refondation, un nouveau départ ? Il y a donc de l’avenir à la condition d’investir nos énergies dans des projets nouveaux en cherchant à être toujours fidèles à l’Évangile avec l’aide de l’Esprit Saint.
  4. Libérer l’Évangile de tout ce qui l’écrase. Depuis quatre décennies, on a promu la nécessité et l’urgence de l’évangélisation. On constatait que la pastorale d’entretien qui est surtout sacramentelle et qui concerne ceux et celles qui viennent encore à l’église, n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui de plus en plus éloigné de l’Évangile et du religieux, du moins selon nos critères traditionnels. Le mot Évangile, il ne faut pas le réduire à un message, et la doctrine de l’Église, à son catéchisme. L’Évangile exprime la personne même de Jésus Christ qui constitue la joyeuse nouvelle que Dieu adresse à toute l’humanité. Concrètement, pour beaucoup de gens, l’Évangile n’est plus Évangile, la joyeuse nouvelle de la part de Dieu, adressée à tous les humains. En conséquence, il devient urgent de « libérer l’Évangile ». Avec les siècles, l’Évangile est comme écrasé par des dogmes, des théologies, des dévotions, des manières de faire et de célébrer. Il est écrasé par la domination de la hiérarchie et la discrimination à l’égard des femmes. L’Évangile est prisonnier de son passé de chrétienté. C’est pourquoi, l’une des tâches de l’Église est de retrouver l’Évangile dans toute la fraîcheur de ses commencements. C’est à cette condition que l’Église prendra un visage d’Évangile. C’est le projet du pontificat du pape François qu’il exprime clairement dans son exhortation apostolique La joie de l’Évangile et aussi par ses paroles, ses attitudes et ses gestes qui ont une saveur évangélique et qui interpellent les catholiques et, de plus en plus, de gens en marge de l’Église. Cette exhortation, encore trop peu lue et étudiés dans nos milieux, est certainement la charte du renouveau de l’Église.
  5. Le vaste chantier de l’évangélisation. Pour que l’Église prenne un visage avec des traits d’Évangile, elle doit accepter de vivre un profond retour, une conversion, un changement d’orientation, moins centrée sur cette fameuse doctrine à maintenir à tout prix que sur la miséricorde et la compassion inspirées par Jésus. C’était l’enjeu du dernier synode, celui sur la famille, qui montre que des cardinaux et des évêques sont encore hésitants à mettre en œuvre une nouvelle manière d’être Église. On préfère encore s’en tenir à la doctrine, aux lois et aux manières de faire de la tradition que de se laisser façonner par l’Évangile et d’accepter de répondre aux nouvelles questions : l’accès des divorcés remariés aux sacrements, les couples non mariés sacramentellement, les personnes homosexuelles et transgenres ou l’aide médicale à mourir.On a beaucoup parlé de l’évangélisation depuis quelques décennies, mais sa mise en œuvre est encore frileuse et hésitante. La réflexion théologique ne va pas assez en profondeur sur le sujet et elle ne fait pas ressortir ce qui constitue le cœur de l’Évangile. Les autorités ont mis un frein à diverses expériences d’évangélisation, comme :
    • les mouvements de l’Action catholiques,
    • les prêtres ouvriers,
    • la théologie et de la pastorale de la libération en Amérique latine,
    • les expériences des petits groupes de partage ou des communautés de foi,
    • l’expérience concrètes des laïcs agents et agentes de pastorale.

    À deux évêques qui revenaient du synode d’octobre 2012 sur l’évangélisation avec un grand enthousiasme, je leur ai demandé si on avait discuté et suggéré quel serait concrètement ce ministère de la nouvelle évangélisation et surtout qui l’exercerait concrètement avec la diminution du personnel et un personnel non préparé à cette tâche. Leur réponse a été négative. Ce fait illustre que nous sommes encore loin d’une mise en œuvre sérieuse de ce projet missionnaire. Le document final du dernier synode sur la famille, à plusieurs reprises, mentionne le ministère des prêtres et aussi celui des laïcs dans l’accompagnement des fiancés et des couples, mais il n’aborde pas les questions suivantes : « Où trouver ces prêtres et ces laïcs ? Comment les former ? Qui va les former ? » L’élaboration de nos projets de pastorale et d’évangélisation demeure trop souvent de « pieuse abstraction », sans développer une véritable stratégie apte à susciter l’audace et la créativité.

    Dans cette perspective, il est urgent que les femmes prennent la place qui leur revient et que l’on tienne compte des études faites sur elles et par elles. Nous n’avons pas à leur dire comment prendre leur place. Ce serait encore une manière pour les hommes de les dominer. Au synode sur la famille, quelques femmes ont été invitées comme auditrices et à témoigner, mais elles n’ont pas été autorisées à élaborer les orientations et les propositions, ni à voter. Comment le synode sur la famille peut-il être crédible aux yeux de l’ensemble de l’Église et de la société sans la contribution des femmes, car ce sont elles qui permettent concrètement à l’Église et à la société d’exister. Sans les femmes, il n’y aurait pas de pape, ni d’évêques, ni de prêtres. Il n’y a pas de vie sans les femmes, pas de nouveauté, pas de renouvellement sans elles. Dans la réalisation du dessein de salut, elles sont les premières dans la venue du Fils de Dieu en Jésus, de sa conception jusqu’à la résurrection et au début de l’Église. Une société sans les femmes s’éteint, de même l’Église. Un éminent théologien jésuite, le père Joseph Moingt affirme que les femmes sauveront l’Église. Centenaire, ne lui reprochons pas de tenir des propos en l’air.

Pour conclure

Devons-nous conclure que l’Église a fait son temps et qu’elle est sans avenir ? Nous sommes les témoins et aussi les responsables de la fin d’une manière d’être Église que nous aimons et dans laquelle nous avons travaillé. Son avenir n’est certes pas dans un retour au passé, à l’époque d’avant Vatican II, dont certains entretiennent une nostalgie, souvent sans le connaître. Pour ces derniers, la tradition est celle du XIXe et du début du XXe siècle. Des groupes, des mouvements et des jeunes prêtres, même des évêques et des cardinaux sont de cette tendance et ils sont très actifs et même influents. Sans exagération et sans pessimisme, nous pouvons affirmer que nous sommes les témoins de la fin d’une réalisation d’Église mais non de la fin de l’Église, encore moins de la fin de l’Évangile qui n’a pas encore porté tous ses fruits et qui est toujours une source loin d’être tarie. Or, à l’invitation du pape François, pourquoi ne pas favoriser une Église de l’écoute et de la sortie vers les périphéries ? Là, Dieu nous attend et le terreau semble favorable à l’éclosion d’une nouvelle manière d’être l’Église du Christ, à la condition de s’y engager concrètement.

En acceptant de faire du nouveau pour la cause de l’Évangile, l’Église prend des risques et on peut s’attendre à des égarements. Le pape François est conscient que les changements qu’il promeut ne se réaliseront pas sans bouleversements. «Je préfère, affirme-t-il, une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie sur les chemins, plutôt qu’une Église malade de son enfermement et qui s’accroche confortablement à ses propres sécurités… Plus que la peur de se tromper, j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que dehors, il y a une multitude d’affamés, et Jésus qui nous répète sans arrêt : ‘Donnez-leur vous- mêmes à manger (Mc 6, 37).» (La joie de l’Évangile, 49) Les pistes d’avenir surgiront des expériences sur le terrain, non pas en se limitant à déplacer nos vieux meubles avec une nouvelle couche de verni. D’où l’urgence de créer des «laboratoires», de promouvoir des expériences, de les partager et de les évaluer. Même si nous sommes moins nombreux que jadis et surtout plus pauvres qu’autrefois, il n’est pas trop tard, – mais ne tardon pas, -, à nous engager dans de nouveaux sentiers, à tâtons et même dans la nuit, en se soutenant mutuellement mais toujours dans la joie, celle de l’Évangile.

L’Église, la pédophilie et la sexualité

Unis pour le meilleur et pour le pireDes allégations de pédophilie frappent au cœur même du Vatican. Le cardinal australien est peut-être innocent. Ce ne serait pas la première fois qu’on détruirait une réputation à coup d’accusations fausses et difficilement vérifiables. Mais ce ne serait pas la première fois, non plus, qu’un « homme d’Église » aurait réellement commis des actes incompatibles avec l’Évangile.

Comme bien d’autres catholiques engagés dans nos communautés chrétiennes, nous allons devoir consacrer de l’énergie pour nous défendre d’être associés malgré nous aux errements possibles d’un membre éminent de l’Église. On condamne bien des musulmans par association. On ne va pas se priver de nous condamner, comme chrétiens, par association. Depuis le tout début de l’Église, des chrétiens sont ainsi condamnés par association.

Il serait toutefois dommage que cette nouvelle crise dans l’Église nous empêche de mettre sur la table et d’affronter le problème le plus profond et le plus grave que traverse notre église en matière de sexualité : la compréhension même de la place de la sexualité dans la gouvernance de l’Église. Le tabou des tabous qui, par notre silence, nous rend complices.

Quand je parle d’Église, je parle du magistère. Cette partie très restreinte de l’Église qui se réserve le pouvoir ultime de prise de parole et de gouvernance.

  1. Les femmes diacres

    L’Église tarde à accepter que des femmes deviennent diacres pour le seul fait qu’elles soient des femmes. Il n’y a clairement aucune raison théologique ou rationnelle pour l’empêcher. Mais on le fait sans que cela soulève de tollé. Après tout, ce n’est qu’une question disciplinaire.

    Et puis, est-ce vraiment une question sexuelle ? Mais si la seule et unique raison pour laquelle une femme ne peut devenir diacre est le fait qu’elle soit une femme et si le fait d’être une femme n’est pas une question sexuelle, qu’est-ce que la sexualité ?

    Le problème est abyssal.

    Oubliez toutes les belles choses qu’on dit sur la féminité et sur la sexualité: il faut revenir au B.A. Ba de la nature humaine.

  2. Les femmes prêtres

    L’Église n’accepte pas qu’une femme puisse devenir prêtre. Pire, elle n’accepte même pas qu’on puisse en discuter. C’est Joseph Ratzinger qui l’a affirmé et a fait signer sa prise de position par Jean-Paul II. Ici, il y a un débat théologique. Mais, l’église le répète : ce n’est pas un problème de sexualité. C’est simplement parce que Jésus n’a choisi aucune femme comme apôtre.

    Et si aucune femme ne peut devenir prêtre par le seul fait qu’elle soit une femme et que le fait d’être femme n’est pas une question de sexualité, qu’est-ce vraiment que la sexualité ?

    Le problème est abyssal.

  3. Les prêtres mariés

    L’Église n’accepte pas qu’un homme marié puisse devenir prêtre. Uniquement dans certains cas particuliers: quand un prêtre anglican déjà marié se convertit au catholicisme, quand un homme marié devient veuf ou obtient une déclaration de nullité de mariage. Autrement dit, quand l’administration de l’Église réussit à faire techniquement abstraction du fait qu’un homme ait été marié. On dira que ce n’est pas un problème de sexualité, mais simplement le fait d’être célibataire ou marié.

    Et si le fait d’être célibataire ou marié n’est pas une question de sexualité, qu’est-ce vraiment que la sexualité ?

    Impasse abyssale.

  4. Les homosexuels

    L’Église n’accepte pas que des homosexuels puissent se marier ni que des homosexuels célibataires puissent devenir prêtres. Bien sûr, le problème, ici, est sexuel mais c’est parce qu’on a établi que l’homosexualité est une grave déviation. Ça sème l’incompréhension chez les mères et les pères des enfants qui sont homosexuels. C’est moins un problème de sexualité que de paternité.

    Comment des parents hétérosexuels peuvent-ils engendrer des enfants homo-sexuels ? Problème profond surtout que la qualité première de Dieu qui, pour un Chrétien, c’est d’être père. Mais la procréation n’est-elle pas intimement liée à la sexualité ?

    Il faudrait y réfléchir.

  5. La direction asexuée

    L’église restreint la plupart des postes de direction aux prêtres. Ainsi aucune femme, mariée ou non, aucun homme marié ne peuvent être responsable de paroisse, faire une homélie, être nonce apostolique ou être électeur du pape. Ce n’est pas une question de sexualité. C’est purement la suite logique du fait de réserver certains pouvoirs aux prêtres. Et la nature même de ces pouvoirs n’a rien à voir avec la sexualité : faire une homélie ou diriger une paroisse n’a, en soi, aucune dimension sexuelle. L’exclusion de telle ou telle personne est une pure conséquence administrative.

    Ça, ce n’est pas un problème abyssal mais un simple nœud gordien administratif.

    Sauf que…

  6. Le magistère abstinent

    L’église lorsqu’elle se prononce officiellement sur des questions strictement sexuelles comme, par exemple, la contraception, l’homosexualité, l’avortement, elle le fait par des hommes célibataires et présumés hétérosexuels. Bien sûr, pour pouvoir se prononcer sur un sujet, il n’est pas nécessaire d’avoir soi-même exercé toutes les fonctions relatives à ce débat, que ce soit en matière de sexualité ou non. Sauf que dans ce cas-ci, la (quasi) totalité des personnes qui décident de règles à suivre, qui les rédigent et qui les administrent sont des personnes qui n’exercent pas ces fonctions.

    Là, il y a un problème. Comment un groupe peut-il bien comprendre les dimensions de la sexualité qu’aucune personne du groupe n’exerce ?

    Problème profond.

  7. Les divorcés eunuques

    L’Église permet à tout le monde, une fois le pardon obtenu, de communier. Mais, ce n’est pas le cas pour les divorcés qui se remarient. Deux époux peuvent se divorcer, puis se pardonner l’un l’autre, puis communier. Mais s’ils prennent le risque de l’amour conjugal pour une deuxième fois, ils ne peuvent plus communier. Ici, c’est clairement une question de sexualité. L’église précise même qu’un homme et une femme divorcés qui vivent ensemble « comme frère et sœur » peuvent communier. Ils ne peuvent pas s’ils ont des relations sexuelles. Enfin une question claire : ce n’est pas une question d’amour mais de sexualité.

    Mais si l’amour et la sexualité n’ont rien à voir ensemble, quel est le sens profond de la sexualité ?

    Problème abyssal.

  8. La famille vierge

    L’Église propose comme modèle de famille, celle de Joseph et de Marie. Elle insiste sur le fait qu’ils n’ont jamais eu de relations sexuelles. Marie est « La Sainte Vierge ». Elle serait demeurée vierge avant et après la naissance de Jésus. L’église l’affirme comme si l’intimité la plus profonde d’une femme était de compétence publique. Sans en faire la démonstration théologique, on laisse entendre que Marie aurait été moins pure, moins parfaite, si elle avait eu des relations sexuelles avec Joseph. Moi, je crois que la question est posée de travers : l’affirmation de la virginité de Marie n’est pas un discours sur la sexualité ni sur Marie mais une façon simple (et sans doute symbolique) d’exprimer que Jésus est bel et bien le Fils de Dieu.

    Sinon, on affirme que l’exercice de la sexualité rend quelqu’un moins parfait.

    Dilemme abyssal.

  9. Les saints célibataires

    L’Église a nommé une quantité importante de Saintes et de Saints pour nous les offrir comme modèles. Pourtant, je ne connais aucune personne mariée qui ait été déclarée sainte au cours du dernier siècle. Encore moins un couple marié. Sauf, comme Sainte Marguerite d’Youville (qui m’est, effectivement, une source d’inspiration), une femme devenue sainte malgré son mariage et non à cause de son mariage. Une étude approfondie risque de démontrer que ce n’est pas la sexualité qui est en cause ici mais le processus de canonisation qui favorise les personnes soutenues par des groupes bien organisés comme les communautés religieuses.

    Et là, évidemment, ça n’a rien à voir avec la sexualité.

    Est-ce qu’une évidence m’échappe ?

  10. Les pédophiles solitaires

    L’église condamne les agressions sexuelles commises par les prêtres ou des religieux (surtout des hommes) commis dans l’exercice de leur ministère, notamment les agressions pédophiles. Qu’elle l’ait fait avec moins d’insistance dans le passé ne me scandalise pas quand on sait que l’ensemble de la société gérait tout aussi mal les cas d’inceste, de pédophilie et même de viol. On comprend aussi qu’il y a probablement eu des agression dans les organismes sportifs, sociaux et éducatifs laïcs qui exercent leurs activités dans des contextes comparables à ceux des organismes d’Église. Mais y a-t-il des facteurs particuliers à l’Église qui ont favorisé les errements ? Comme le fait de n’avoir que des célibataires ensemble, ou qu’il n’y ait eu que des hommes ou que des femmes.

    L’église a vite fait d’écarter le contexte sexuel du questionnement sur les errements sexuels.

    Profond malaise.

Quand  je parle du magistère. je ne parle pas des nombreux prêtres, religieux et religieuses que j’ai fréquentés, que je fréquente encore et qui ont vécu leur célibat comme moi j’ai vécu mon mariage. Et aussi mon propre célibat, car je n’ai pas toujours été marié ! Je parle ici d’un véritable célibat et d’un véritable mariage, dépouillé d’une trop grande idéalisation, avec ses limites, ses contraintes mais aussi ses moments de grâce. Si une véritable amitié peut exister entre nous tous, c’est que nous assumons tous notre sexualité selon les circonstances et les engagements que nous avons pris. Évidemment, on pourrait dire qu’une amitié entre un homme marié et une religieuse, ou entre deux femmes mariées (de mariages différents) n’a rien à voir avec la sexualité. Mais alors, quel est le sens profond de la sexualité ?

Tant que l’église n’aura pas tenu un synode ou mieux un concile sur le sens profond de la sexualité chrétienne, avec des hommes et des femmes, célibataires et mariés, et même divorcés, hétérosexuels et homosexuels, jeunes fiancés sans enfant et grands-parents dans une proportion raisonnablement comparable au nombre de baptisés dans les mêmes situations, alors les vraies questions de sexualité ne seront pas abordés. Ce sont les cas de pédophilie qui occuperont les manchettes. Le malaise de la sexualité dans l’Église restera et ce malaise continuera d’éloigner nos enfants et nos petits-enfants de cette institution déconnectée. Désexualisée.

Et tant que nous resterons silencieux et éviterons de confronter les autorités de l’Église sur ces questions de sexualité, le problème demeurera abyssal.

Le scandale de la pédophilie est un Kairos, un moment-clé qui pourrait nous faire avancer. Mais ce sera peut-être un autre boisseau sous lequel nous cacherons la lumière.

Agressions sexuelles sur les enfants : le cas de l’Église de Belgique

Les allégations, accusations et condamnations de prêtres pour agressions sexuelles dans le monde catholique se sont multipliées au cours des dernières décennies. Afin de comprendre le phénomène, nous présentons ici le cas de l’Église belge qui  est particulièrement bien documentée en Français. Il y a notamment une commission gouvernementale qui a bien circonscrit la situation. Après bien des résistances et devant la multiplication des scandales, l’Église a finalement adopté une attitude acceptable. Mais tout est loin d’être réglé dans le monde catholique.

Protéger les enfants
© Serprix.com

La Belgique compte 11,3 millions d’habitants. Près de 75% de la population se dit catholique, mais, étonnamment, seuls 43% croit en Dieu. Durant les années 1990, une sordide affaire d’enlèvement, de séquestration, de tortures, d’agressions sexuelles et de meurtres sur des enfants, l’affaire Dutroux, avait traumatisé la société belge tout entière. Est-il besoin de dire que les premières allégations d’agressions sur des enfants par des clercs catholiques ont causé tout un émoi dans le Royaume.

Un prêtre catholique réagit

En 1992, un prêtre catholique, Rik Devillé, publie un livre, La Dernière Dictature – Plaidoyer pour une paroisse sans pape. Cela lui vaut un torrent de réactions et une pluie de plaintes à propos d’agressions sexuelles commises par des clercs lui sont transmises. Afin de donner suite à ses plaintes, il met sur pied le groupe Droits de l’homme dans l’Eglise. Le groupe a recueilli 427 signalements de 1992 à 2010. Les signalements ont été portés à la connaissance des Évêques et Supérieurs des communautés concernées par des rencontres, des communications téléphoniques et des courriels. La réponse de l’Église est lapidaire : nous prions pour eux. La riposte de l’Église : une poursuite pour diffamation et calomnies devant un tribunal civil où le groupe est acquitté et une poursuite devant un tribunal canonique où l’action est jugée non-fondée.

Une commission inter-diocésaine

Devant l’ampleur du phénomène en Belgique et ailleurs dans le monde, l’Église belge consent à mettre sur pied une Commission inter-diocésaine pour le traitement des plaintes pour abus sexuels commis dans l’exercice de relations pastorales. L’objectif officiel : « Admettre la matérialité des faits et de reconnaître le mal causé aux victimes en est une première étape. Éviter dans toute la mesure du possible la répétition de pareils faits en est la seconde. » L’objectif inavoué est : « obtenir des victimes leur pardon à l’endroit de leurs agresseurs ». La commission est présidée par l’ancienne magistrate Godelieve Halsberghe et entre en fonction en 2001. Mais, des désaccords se multiplient avec l’épiscopat. La présidente, notamment, juge nécessaire d’aborder la question des indemnisations. L’épiscopat refuse énergiquement de s’engager sur cette voie. Halsberghe démissionne, la commission est dissoute. Mais 33 plaintes ont été reçues. L’Épiscopat doit trouver une façon de leur donner suite et la conjoncture a évolué.

Une autre commission de l’Église

La Commission pour le traitement des plaintes d’abus sexuels dans une relation pastorale est instituée en 2010 et présidée par un pédopsychiatre indépendant, Peter Adriaenssens. Le modèle de la commission doit s’inspirer de la commission réconciliation mise sur pied en Afrique du Sud après la fin de l’apartheid. Le 30 mars 2010, ses statuts sont finalisés. En une seule semaine, la commission reçoit 120 signalements. Parmi celles-ci, il y a celle d’un neveu d’un Évêque qui porte plainte contre son oncle : l’Évêque de Bruges Mgr Roger Vangheluwe démissionne le 23 avril. D’autres agressions seront imputées plus tard à cet évêque, dont une avec un autre neveu et une commise avec la complicité d’un curé.

Le nombre de plaintes et la gravité des faits sont tels que le Ministère de la justice n’en peut plus. Des perquisitions sont lancées pour saisir les dossiers de la commission le 24 juin. C’est l’opération « Calice ». Les commissaires démissionnent le 28 juin. La commission aura duré 8 semaines. En septembre 2010, le professeur Adriaenssens publie néanmoins un rapport. Selon lui, « c’est le dossier Dutroux de l’Église », 124 témoignages à l’appui. Trop c’est trop. Le gouvernement belge décide d’intervenir.

Une commission parlementaire spéciale

Le 28 octobre 2010, la Chambre des Représentants de Belgique convoque une commission parlementaire spéciale pour évaluer la situation et formuler des recommandations. Elle porte le nom de « Commission spéciale relative au traitement d’abus sexuels et de faits de pédophilie dans une relation d’autorité, en particulier au sein de l’Eglise ». Son rapport, publié en mars 2011 dressera un tableau étoffé de la situation et comptera 70 recommandations.

Un centre d’arbitrage

Parmi ces recommandations, il y a la mise sur pied d’un « Centre d’arbitrage en matière d’abus sexuels ». Après plusieurs mois de négociations et de réflexion, l’Église de Belgique accepte, en 2011, de participer à un mécanisme d’arbitrage qui permette enfin « aux victimes d’être reconnues dans leur statut, leurs souffrances, leur solitude et leur abandon ». Les victimes dont les faits sont prescrits pourront désormais obtenir « une réparation et le rétablissement dans leur dignité sous la forme d’une compensation financière, d’excuses, de reconnaissance de leur souffrance… ». De 2012 à 2017, Le centre a donné suite à 507 demandes. 3 millions d’euros ont été versés. La Suisse s’est inspirée de ce centre pour créer en 2016 une Commission Ecoute-Conciliation-Arbitrage-Réparation. L’Église a finalement mis en place une procédure de dénonciation de faits récents à la justice ou de collaboration avec des services d’aide à la jeunesse.

L’attitude de l’Église catholique romaine

Rik Devillé, prêtre catholique a témoigné devant la Commission spéciale. Selon lui, l’attitude de l’Église est « scandaleuse » en prenant pour preuve une lettre du Vatican où il est écrit : « Rome considère qu’il vaut mieux aller en prison que de dénoncer un prêtre ». Il en conclu’un « sentiment de supériorité s’est développé dans l’Église autour de la fonction de prêtre » et que pour l’Église, être « violé par un prêtre n’est pas la même chose que d’être violé par un boucher par exemple… L’idéologie catholique veut que le prêtre soit une personne unique en qui l’on doit avoir croyance et confiance. »

Un autre prêtre catholique, un américain, Thomas Doyle, est venu témoigné devant la Commission spéciale. Selon ses propos, rapportés dans le rapport de la Commission, il y a eu « un privilège de juridiction qui existait au Moyen-âge et qui prévoyait une justice à part pour le clergé. Si ce privilège n’est évidemment plus applicable aujourd’hui, l’attitude et les mentalités, qu’il a créées, perdurent chez les autorités catholiques. » Il ajoute : « Il existe de trop nombreux témoignages authentifiés de victimes ayant été sérieusement intimidées par les autorités ecclésiastiques, en vue de passer les faits sous silence, et que dès lors, même si le document (De delictis gravioribus) n’était pas connu, la culture du silence de l’Église travaillait et tendait vers le même objectif. » Selon un collectif de jeunes journalistes indépendants qui a publié un livre, Église, la mécanique du silence, « Rien n’a vraiment bougé jusqu’en 2016 » du côté de l’Église catholique.

La suite…

Si la situation a finit par se régulariser en Belgique, c’est loin d’être la cas ailleurs dans le monde. L’Église catholique a été ainsi le sujet d’étude de plusieurs commissions publiques d’enquête et elle a fait l’objet de poursuites criminelles et civiles un peu partout dans le monde catholique : Irlande, Pays-Bas, Australie, États-Unis, Suisse… Des centaines de religieux ont été écroués et condamnés. Selon les diverses études, rapports et sondages, on estime de 5 % à 10 % la proportion de clercs qui se seraient livrés à des agressions sexuelles à travers le monde. Le Vatican et le Pape lui-même font l’objet de poursuites judiciaires. Ainsi, La Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH) de Strasbourg, a jugé recevable la plainte de plusieurs dizaines de victimes belges pour abus sexuels commis au sein de l’Eglise. La procédure est une « action collective intentée à l’encontre des évêques de Belgique et du Saint-Siège ».

Au Québec, les victimes ont pour recours… leurs avocats qui affrontent les avocats de l’Église.

Décadence : comment faire peur au monde

L’évocation du « bon vieux temps » par les plus âgés suscitent parfois des jugements associant le mode de vie contemporain à une décadence. Deux livres, deux approches culturelles tentent de cerner la décadence contemporaine. Le premier, écrit par un Français, Michel Onfray, décrète la fin de la civilisation Judéo-Chrétienne. Le deuxième, d’un Québécois, Manuel Dorion-Soulié, décrit la mission que se sont donnés les néo-conservateurs américain pour sauver leur « empire » de la décadence.

Décadence de Michel OnfrayMichel Onfray, philosophe polémiste français, décrète que « l’Occident est en phase terminale ». Son « Occident » est cependant circonscrit à l’Europe et le Judéo-Christianisme qu’il évoque est celui de l’Église Catholique. Notre civilisation, dit-il, succombe sous les assauts des deux barbarismes : « le sanglant songe califat des terroristes, d’un côté ; le rêve scientiste et glacé de la posthumanité, de l’autre ». La chroniqueuse Marie Lemonier de l’Obs, à la lecture de ce livre, dit de Michel Onfray « qu’après avoir été hédoniste et vitaliste, le voilà décliniste ». Elle en conclue que de philosophe de gauche, Onfray est devenu une « scie réactionnaire ». La chroniqueuse reconnaît l’érudition de l’auteur, mais elle met en doute la qualité des sources qui ont inspiré l’ouvrage.

À propos de l’ouvrage d’Onfray, Henri Tincq, spécialiste des questions religieuses à la Croix et au Monde de 1985 à 2008, est encore moins complaisant en parlant du «  regard partial et partiel porté sur l’histoire chrétienne par le philosophe athée  ». Le journaliste y va d’un charge à fond de train dans sa chronique, en relevant contre-vérités et mensonges. Il  reproche à l’auteur de ne pas tenir compte de la portée du concile Vatican II sur l’orientation actuelle de l’Église Catholique. Il en conclue que : « les parti pris du philosophe, sa haine de l’Église, la partialité de son analyse historique menacent, sinon la pertinence de son livre, au moins la crédibilité de sa thèse. »

Titre: Décadence
Auteur: Michel Onfray
Année de publication: 10 janvier 2017
Maison d’édition: Flammarion
ISBN: 9782081399204
Format : Epub, papier
Prix: Epub : 26,99 $, papier :  36,95

Décadence des néo-conservateurs américainsDans « Décadence, empire et guerre. Le militarisme moralisateur des néoconservateurs américains », Manuel Dorion-Soulié aborde la question sous un tout autre angle. C’est plutôt le compte-rendu d’une enquête fouillée sur le « néo-conservatisme américain » qu’il nous livre. Selon Louis Cornellier, du Devoir, l’auteur constate que si tous les dirigeants américains ont mené une « politique étrangère impériale », les néo-conservateurs   vont plus loin  en prétendant que « l’expansionnisme impérial… vise le maintien de l’armature morale des citoyens ».

Le néo-conservatisme serait né du traumatisme provoqué par « l’émergence de la Nouvelle Gauche contre-culturelle, individualiste, féministe, pacifiste et hédoniste. » Cornellier retient de la conclusion de Dorion-Soulié sur les néo-conservateurs américains que « leur projet impérial belliciste trahit même l’esprit républicain américain de liberté, menacé par le militarisme. Souvent brillants, ces penseurs n’en demeurent pas moins dangereux. » Manuel Dorion-Soulié est un chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec.

Titre: Décadence, empire et guerre : le militarisme moralisateur des néoconservateurs américains
Auteur: Manuel Dorion-Soulié
Année de publication: 10 janvier 2017
Maison d’édition: Athéna
ISBN: 9782924142363
Format : Papier
Prix: 24,95 $