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Suggestions pour renouveler et revivifier l’église

Le credo
N.D.L.R. Dans sa réflexion, le Forum André-Naud explore les avenues qui permettraient de reconstruire l’Église québécoise. Voici des suggestions formulées par un membre du Forum de Montréal qui sont alimentées par les discussions en cours. Jean Desrochers est un père de la congrégation de Sainte-Croix. Il a notamment été missionnaire en Inde.

Les mesures suivantes doivent évidemment être discutées, élaborées et précisées dans nos réunions. Comme les membres du FAN de Montréal connaissent mieux que moi ce qui se passe au Québec et au Canada, il serait intéressant de savoir si vous connaissez divers efforts et expériences pour mettre en œuvre de près ou de loin les suggestions 1 que je fais.

  1. Implication sociale
    Il y est nécessaire pour l’Église et ses membres de s’impliquer activement dans les problèmes sociaux et ainsi, de développer et faire connaître sa doctrine sociale, encore trop embryonnaire et qui est un secret bien gardé. C’est un secteur privilégié pour dialoguer et collaborer avec tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. C’est aussi un des impératifs les plus urgents et prophétiques pour répondre aux besoins et aux aspirations de notre temps. C’est probablement une approche mieux perçue par plusieurs jeunes et penseurs. Comme le mentionnait le Pape Jean XXIII 2, ce qui a été fait en ce domaine n’est presque rien en comparaison avec ce qui reste à faire. Pour cela, trois types inter-reliés d’initiatives et d’engagements sont requis:

    1. L’Église doit collaborer avec toutes les personnes de bonne volonté à travers le monde pour élaborer des enseignements sociaux pertinents 3. Des principes et des solutions appropriés seront ainsi être développés sur des questions importantes dans les domaines écologiques, socio-économiques, politiques, culturels et religieux.
    2. Il faut donc former des groupes de réflexion et des groupes de travail  à cet effet à différents niveaux.
    3. Des mouvements sociaux doivent aussi être organisés pour s’engager dans des tâches et projets bien concrets. Il est nécessaire et urgent de mettre en oeuvre un plan d’action !
  2. Décentralisation, diversification, inculturation et féminisation de l’Église. L’enseignement dogmatique et éthique de l’Église occidentale, ainsi que sa liturgie et son droit canonique, sont trop centralisés et uniformes pour répondre adéquatement aux aspirations et aux besoins majeurs du monde actuel. Ce manque de diversité et de flexibilité nuit énormément à la vie chrétienne à travers le monde. Elle réduit aussi, de façon catastrophique, la capacité de l’Église de dialoguer et de collaborer avec les femmes et les hommes de bonne volonté pour transformer le monde dans l’esprit de l’Évangile. L’Église doit donc devenir plus multiforme, diversifiée, et participative afin de mieux remplir sa mission dans les Églises et les cultures particulières.Plusieurs changements de mentalité et de législation sont nécessaires dans l’Église, par exemple pour effectivement mettre en pratique certains enseignements du Pape François (ex. : sur la fréquentation des sacrements par les divorcés remariés) et du Message des Évêques Canadiens de janvier 2016. Notre FAN pourrait réfléchir sur ce sujet et souligner certaines mesures pratiques. Chaque diocèse, et si possible chaque paroisse , devraient organiser un plan pastoral à différents volets, c’est-à-dire répondant de façon appropriée aux besoins de divers groupes de chrétiens et chrétiennes : les pratiquants réguliers, les non-pratiquants, les chrétiens instruits qui remettent plusieurs éléments de leur foi en question, les personnes sans connaissance religieuse et celles et ceux qui sont attirés par diverses sectes et religions.Chaque diocèse et paroisse devraient aussi offrir régulièrement un autre modèle de célébrations eucharistiques (ex.: dans une atmosphère plus familiale et « domestique », plus spontanée et participative) pour ceux et celles qui le désirent.
  3. Identité chrétienne
    De plus il est probablement impératif de redéfinir l’identité chrétienne, surtout dans le monde occidental. Dans le passé, cette identité était généralement exprimée par la prière familiale et communautaire, la fréquentation des sacrements, l’ensemble des « pratiques religieuses » , la profession du credo, et l’acceptation de certains principes éthiques. Dans ce contexte, la connaissance de Jésus et de l’Évangile était généralement présupposée. Cela demeure-t-il suffisant dans le monde actuel ? Cette identité ne doit-elle pas être repensée et révisée, transformée et expliquée, de nos jours ?

    1. Comme nous y avons fait allusion plus tôt, les responsabilités et les obligations sociales des chrétiens (et de tous les êtres humains !) dans les domaines de la protection de l’environnement, de l’écologie, de la consommation et du style de vie, de la justice sociale, de l’abolition de la pauvreté, du partage des richesses et du pouvoir, des droits humains, de la lutte contre les guerres et les armements, de la corruption et de la discrimination et pour une véritable solidarité, etc.  doivent être précisées et renforcées de diverses façons pour répondre aux besoins actuels.
    2. Comment la vie chrétienne peut-elle prendre racine, se perpétuer, se développer ? Comment peut-elle s’exprimer « communautairement » dans la société actuelle ? Une « connaissance fondamentale de Jésus et de l’Évangile » et même une « certaine expérience de Jésus dans la prière » ne sont plus généralement transmises dans de nombreuses et peut-être la plupart des familles, du moins dans les pays occidentaux… Comment assurer ce qui semble une « base essentielle pour être chrétien » quand elle n’existe pas ? Quelle sorte de catéchèse parait requise dans de telles circonstances ? Certaines mesures majeures ne devraient-elles pas être fortement encouragées et mises en pratique pour y arriver (ex.: un accompagnement prolongé, un programme substantiel de conférences, des lectures et des échanges communautaires, des périodes importantes de prière personnelle ou un partage dans des « communautés de base », des stages parmi des croyants, etc.) ? De telles mesures et expériences existent-elles en certains endroits ? Devraient-elles être généralisées ou même rendues obligatoires ?
      Au terme de cet approfondissement, certains engagements concrets ne devraient-ils pas être faits ? Cela ne serait-il pas une adaptation pertinente de la confirmation, une mise en œuvre des promesses baptismales ? Que pensez-vous de cette mesure ? Quels seraient les éléments essentiels de ces engagements ?
    3. Une certaine « dimension communautaire » n’est-elle pas requise dans la vie chrétienne ? Dans cette perspective, comment envisagez-vous la « pratique régulière » de notre vie chrétienne ? L’Église devrait-elle officiellement maintenir l’obligation à la messe dominicale ? Ne devrait-elle pas plutôt offrir une multiplicité de choix à ses fidèles ?
      Par exemple:

      1. La participation à l’eucharistie dominicale pour ceux et celles qui préfèrent cette option ;
      2. Le remplacement de cette option par quelques autres pratiques, libres ou obligatoires, notamment :
        1. 5-6 célébrations eucharistiques par an, incluant Pâque et Noël, et quelques éléments de b et c;
        2. Certaines prières ou lectures personnelles ou familiales, plus ou moins fréquentes ;
        3. Des « échanges et partages de vie et de foi » dans une « communauté de base » se réunissant environ 10 fois par année pour réfléchir à leur foi et à leurs engagements. D’autres possibilités pourraient aussi être incluses…

      L’Église ne devrait-elle pas aussi repenser et réorganiser profondément l’usage et la célébration des différents sacrements dans les diverses circonstances actuelles : le baptême, la confirmation, l’eucharistie, la pénitence-réconciliation, l’onction des malades, le mariage et l’ordre ?

      Que pensez-vous de ces suggestions ? (Quels changements ou additions aimeriez-vous y apporter ?) Ne permettent-elles pas une plus grande diversité répondant à différents besoins et aspirations ? Ne permettent-elles pas de reconnaître les éléments positifs d’une « religion et spiritualité à la carte » ?

    4. Une question spécifique demeure : la reformulation et l’expression de notre foi. Sans nier l’importance de la continuité avec la tradition, les chrétiens et les chrétiennes d’aujourd’hui ne devraient-ils pas apprendre à exprimer l’essentiel de leur foi (dans leurs Églises régionales, diocésaines et locales) d’une façon plus significative et pertinente ? Est-ce le cas présentement ? Les « credos » utilisés dans l’Église actuelle répondent-ils aux aspirations et besoins contemporains ? Comment réfléchir à ces credos, et à leurs diverses affirmations, et les ré-exprimer dans des perspectives et mots adaptés à notre temps ? Quelles ressources peuvent être utilisées pour le faire dans un contexte ouvert et non-polémique ? Comment revivifier et actualiser notre foi, et mieux la « comprendre », la pratiquer et l’exprimer ? Dans les évangiles, développer sa foi se fait en « devenant disciple de Jésus », « cheminant avec lui » et « vivant avec lui ». Comment réintégrer cette approche ?Les divers catéchismes catholiques contiennent sans doute beaucoup d’information sur le contenu des professions de foi. Et il y a tellement de publications sur la foi ! Mais la foi demeure une question particulièrement pertinente dans notre monde sécularisé. Nos communautés et nos célébrations chrétiennes nous aident-elles vraiment à vivre notre foi en profondeur ? Nous aident-elles vraiment à intérioriser et personnaliser notre foi ? Quelles mesures devons-nous prendre pour remédier cette situation ?

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1
 Mes suggestions énumèrent certaines mesures que j’espère pertinentes et même nécessaires pour revivifier l’Église actuelle à différents niveaux, surtout dans le monde occidental. Nos perspectives ne doivent pas en effet être étroites, car le renouveau des Églises régionales, diocésaines et locales ne peut se faire sans tenir compte de l’enseignement et la législation de l’Église universelle.

2 Mater et Magistra

3 Voir Paul VI, Octogesima Adveniens, 1971, no 4.

4 Voir Paul VI, Populorum Progressio, 1967, no 81, et OA, op. cit., no 48

5 Mentionnons deux écrits à ce sujet. En Mai 2013, la revue Prêtre et Pasteur a publié 6 articles sur « Le Crédo dans tous ses états ». Dans un de ces articles intitulé « Une hiérarchie des dogmes ? », P. Léger remarque que, « dans l’expérience de foi des apôtres, on peut clairement identifier des progrès, des reculs, des hésitations, de réelles incompréhensions » (p. 274). Les chrétiens contemporains ne vivent-ils pas des expériences assez semblables ? Comment tenir compte de telles réalités dans nos réflexions et les expressions de notre foi ? Dans son livre, « Ce que je crois, en quête d’un Dieu digne de foi » (Bellarmin, 2002), Joan Chittister réfléchit sur le sens des différentes affirmations du « credo ».

Les Makwanini-Algonquins de Trois-Rivières contre l’oléoduc Ënergie Est

Conférence de Denys Delâge (Département de sociologie)

Le 75e anniversaire de la revue Relations se poursuit à Québec

Midi-causeries « Carte-blanche à … »

Bibliothèque des sciences humaines et sociales de L’université Laval
Pavillon Jean-Charles-Bonenfant, 2345, Allée des Bibliothèques, Local 4429

Explorez différents enjeux chers à Relations avec des professeurs de l’Université lavai qui ont collaboré à la revue au cours des années.

Colloque – FMTL MONTRÉAL 2016

Un autre monde est nécessaire, ensemble il devient possible


Le FMTL est un espace œcuménique, dialogal et pluriel visant à stimuler la création de spiritualités et de théologies contextuelles à perspective libératrice à propos d’enjeux cruciaux de notre temps. Pour sa 7è édition, ce prochain FMTL se tiendra à Montréal du 8 au 13 août 2016. C’est la première fois que le FMTL se déroulera dans l’Hémisphère Nord. Cette édition est organisé par le Réseau œcuménique Justice, écologie et paix (ROJEP), par un Comité élargi de membres de divers organismes québécois, et par le Secrétariat général du FMTL établi à Porto Alegre (Brésil), lieu du premier FMTL tenu en 2005.

S’inscrivant dans le Forum social mondial, le FMTL en partage le même thème : « Un autre monde est nécessaire, ensemble il devient possible ». Il le déclinera en huit axes qui constituent des points de repères pour vos contributions :

  1. Les Autochtones, entre marginalisation et retour en force ;
  2. Le défi de l’espérance face à la crise écologique ;
  3. Lutte contre la militarisation et construction de la paix ;
  4. Terres, territoires, dépossessions et mobilisations ;
  5. Migrations, pluralisme, constructions identitaires et dialogue interreligieux ;
  6. Le féminisme, la question du genre et l’intersectionnalité des oppressions ;
  7. Économie et dépassement de l’homo economicus ;
  8. Décolonialisme: à la rencontre des épistémologies autochtones et du Sud.

Voilà autant de points d’ancrage de notre créativité pour concrétiser le monde transformé que nous visons. Le programme du FMTL sera réparti entre un forum théologique propre qui se tiendra pendant deux jours (lundi 8 août et samedi 13 août), et, entre ces deux dates, des ateliers autogérés à même la programmation du Forum social mondial.

Laudato si’ – juste à temps

André Beauchamp
Spécialiste en environnement

La planête entre vos mainsN.D.L.R. Voici un texte tiré du n° 34 du bulletin « Le Forum ». 

On attendait depuis longtemps un document d’ensemble du Vatican sur la question environnementale. Si on prend comme référence la date butoir de la Conférence de Stockholm de 1972 comme émergence de la question écologique au niveau mondial, il aura fallu plus de quarante ans pour avoir une réflexion globale de la part de l’Église catholique. Il y avait eu certes de nombreuses allusions chez les papes, surtout Jean-Paul II et Benoît XVI mais il s’agissait d’interventions ponctuelles. Paradoxalement, il s’était écoulé à peu près le même délai entre la parution du manifeste du parti communiste de Marx-Engels en 1848 et l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII sur la question ouvrière en 1891. Qui va piano va sano.

Laudato Si’ qui est une citation de la fameuse prière de saint François (Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes les créatures, spécialement messire frère soleil…) porte en sous-titre « Sur la sauvegarde de la maison commune ». Il semble que ce soit une allusion à Gorbatchev, ce qui correspond bien au style du pape François très ouvert au dialogue. C’est un fort document de 204 pages, divisé en six chapitres et 246 paragraphes1 .

Dès sa parution, le document a été salué par de nombreux commentateurs, y compris Edgar Morin alors qu’au Québec ce fut le silence plat. Ce silence me semble révéler la pauvreté de la réflexion écologique actuelle au Québec et également comme une retenue, une gêne de paraître vouloir encore lire un document venant de Rome. Laudato Si’ est un document immense qui témoigne d’une connaissance approfondie de l’écologie comme science et de la situation environnementale globale. C’est un document très politique et très engagé qui fourmille de réflexions croustillantes. Un exemple entre cent : « Souvent la politique elle-même est responsable de son propre discrédit, à cause de la corruption et du manque de bonnes politiques publiques. (…) Si la politique n’est pas capable de rompre une logique perverse, et de plus reste enfermée dans des discours appauvris, nous continuerons à ne pas faire face aux grands problèmes de l’humanité. » (no. 197).

Comme je dispose d’un espace restreint, je résume rapidement l’encyclique et je fais ensuite trois commentaires pour faire ressortir les caractéristiques originales du document. Cela donnera, j’espère, au lecteur, à la lectrice, le goût de lire Laudato Si’.

Le contenu de l’encyclique

En introduction, le pape évoque le souvenir de Jean XXIII et de sa lettre Pacem in terris (1963) adressée à tous les hommes de bonne volonté. Il salue l’effort de Paul VI (no. 4), Jean-Paul II (no. 5) Benoît XVI (no. 6) celui des autres Églises (no. 7) signalant la contribution du patriarche Bartholomée (nos. 8-9). Il se réfère à François d’Assise (nos. 10-12) et situe sa propre contribution. Le paragraphe 16 est très éclairant sur l’enchevêtrement des thèmes abordés.

Au chapitre 1 (Ce qui se passe dans notre maison), le pape François décrit quelques aspects de la crise écologique. Il ne le fait pas à partir de documents et d’études scientifiques, mais comme une réflexion de sagesse d’un observateur. Et pour ce faire, il s’appuie sur des documents issus de conférences épiscopales nationales ou régionales (épiscopat latino-américain et des Caraïbes, des Philippines, de Bolivie, d’Allemagne, de Patagonie-Comahue (Argentine), des États-Unis). Les thèmes abordés sont la pollution (il dénonce la culture du déchet qui finit par affecter la planète entière, no. 22) et le changement climatique, le climat étant pour lui un bien commun et son changement risquant d’affecter d’abord les pauvres (no. 25). Il aborde ensuite la question de l’eau (nos. 27-31) rappelant que « l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel » (no. 30). Suit une section très forte sur la biodiversité (nos. 32-42), y compris dans les océans. Il évoque ensuite la détérioration de la qualité de la vie humaine et la dégradation sociale, notamment dans les villes (no. 44). Il insiste sur les risques associés aux moyens de communication sociale et du monde digital qui favorisent peu la rencontre personnelle avec autrui (no. 47). Il évoque enfin l’inégalité planétaire (nos. 48-52), notamment la dette extérieure des pays pauvres (no. 52). Son jugement global est dur : « La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des sommets mondiaux sur l’environnement. » no. 54).

Le chapitre 2 « L’évangile de la création » est la partie théologique du document (nos. 62 à 100). En reprenant les récits de création, il insiste sur le caractère relationnel de l’être humain, avec Dieu, avec les autres, avec la nature. Il s’oppose donc à une conception de l’être humain dominateur et destructeur. « Alors que « cultiver » signifie labourer, défricher ou travailler, « garder » signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l’être humain et la nature » (no. 67). Vient une très belle section sur le mystère de l’univers (nos. 76-83). La nature s’entend comme un système, la création ne peut être comprise que comme un don. François reconnait la valeur intrinsèque de la nature (débat toujours âpre dans la philosophie environnementale), « chaque créature a une fonction et aucune n’est superflue » (no. 84), mais il s’oppose à une divinisation de la terre et à l’anti-humanisme (no. 90). Tout naturellement, en conformité avec la pensée sociale de l’Église, François rappelle la destination commune des biens (nos. 93-95).

Le chapitre 3 « La racine humaine de la crise écologique » (no. 101-136) constitue à mes yeux le cœur du document. Le pape dénonce certains aspects de l’explosion technologique, amenant le morcellement des savoirs, l’accroissement du pouvoir sur la nature et les autres humains et l’accélération du temps. « Le paradigme technocratique est devenu tellement dominant qu’il est très difficile de faire abstraction de ses ressources, et il est encore plus difficile de les utiliser sans être dominé par leur logique » (no. 108). « Le paradigme technocratique tend aussi à exercer son empire sur l’économie et la politique. (…) Les finances étouffent l’économie réelle. » (no. 107). Finalement, l’anthropocentrisme moderne, véritable perversion de l’anthropologie chrétienne, « a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité » (no. 115). Il n’est pas opportun non plus de glisser de l’anthropocentrisme au bio-centrisme (no. 118). L’important est l’être relationnel. « C’est pourquoi, pour une relation convenable avec le monde créé, il n’est pas nécessaire d’affaiblir la dimension sociale de l’être humain ni sa dimension transcendante, son ouverture au « tu » divin » (no. 119). Cette vision interdit aussi le recours à l’avortement (no. 120). Le pape complète sa vision anthropologique globale en insistant sur le travail humain et sa préservation (nos. 124-129) et sur les mutations génétiques. Il milite pour la prudence et insiste sur une discussion sociale large et globale avec toute l’information disponible (no. 135).

Le chapitre 4 propose « Une écologie intégrale » (nos. 137 à 162). Ce chapitre est un véritable petit traité d’écologie clair et simple. « L’écologie étudie les relations entre les organismes vivants et l’environnement (…). Cela demande de s’asseoir pour penser et pour discuter avec honnêteté des conditions de vie et de survie d’une société, pour remettre en question les modèles de développement, de production et de consommation » (no. 138). « Quand on parle « d’environnement », on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l’habite. Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés en elle » (no. 139). Le chapitre aborde l’écologie culturelle, en portant attention à la survie des cultures, surtout celles des aborigènes (no. 146). L’écologie de la vie quotidienne (nos. 147-155) fourmille de suggestions sur l’aménagement, l’esthétique, la relation à l’espace et au cadre visuel. Le chapitre se termine par deux sections qui vont de soi : le principe du bien commun (nos. 156-158) et la justice entre générations (nos. 159-162).

Le chapitre 5 « Quelques lignes d’orientation et d’action » (nos. 163-201), une section tout aussi étoffée que la précédente : « le dialogue sur l’environnement dans la politique internationale » fait le bilan de la collaboration internationale et déplore le manque de volonté politique assez flagrant pour mettre les conventions en œuvre. Il émet des doutes sur la stratégie d’achat et de vente de crédits de carbone (no. 171). La section suivante sur le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales est du même souffle avec un réalisme désarmant. « La continuité est indispensable parce que les politiques relatives au changement climatique et à la sauvegarde de l’environnement ne peuvent pas changer chaque fois que change un gouvernement. » (no. 181). La section du dialogue et la transparence dans les processus de décision (nos. 182 à 188) indique les paramètres qui doivent guider une étude d’impact. Et le principe de précaution est rappelé (no. 186). « La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie » (no. 189). Il faut ralentir le rythme de production et de consommation (no. 191) et même envisager des formes de décroissance (no. 193). Dans le dialogue pour trouver des voies d’avenir, les sciences et les religions peuvent devenir des partenaires. (nos. 199-201).

J’avoue que si j’étais ministre ou sous-ministre de l’environnement, j’extrairais les chapitres 3, 4 et 5 qui font environ 70 pages et je les ferais étudier et discuter par les fonctionnaires. Je souhaite qu’on fasse de même aux facultés d’aménagement des universités ainsi qu’aux HEC.

Le chapitre 6 porte sur l’éducation de la spiritualité. La section sur l’éducation est un peu générale. La section sur la conversion écologique (nos. 216-222) incite à développer une mystique nouvelle, personnelle et communautaire. Le pape insiste sur la joie, sur la sobriété heureuse (nos. 223-225), sur l’amour civique afin de développer « une culture de protection qui imprègne toute la société » (no. 231). C’est une finale toute en douceur axée sur la joie, la fête, l’amour.

Trois remarques

Nous voici en présence d’un document d’une immense importance qui mérite accueil et débat. J’espère que l’Église va la diffuser et procéder à un travail éducatif en profondeur avec ses fidèles. Il faudra aussi que l’on critique l’encyclique pour en montrer les faiblesses ou les oublis. J’aimerais signaler trois points importants à mes yeux.

Le pape François voit la question écologique à partir du regard des pauvres. Le rapport Brundtland, paru en 1987, avait le même type d’approche mais le concept opérationnel qu’il a mis de l’avant, le développement durable, a vite dévié de son objectif. Le mot développement a noyé le mot durable. Venu du Sud, sensible à la voix des évêques des régions pauvres, François associe inlassablement la question écologique et la question sociale. « Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale » (no. 139).

L’analyse anthropologique du paradigme technocratique est la clé fondamentale de la lettre et probablement la meilleure interprétation de la cause de la crise. Mais cela met en question d’abord l’économie qui se prétend la méga-science actuelle et qui entend soumettre toutes les sociétés (par-dessus les États) à ses diktats. Cela met en question aussi les universités qui développent de moins en moins la pensée critique. Et également la classe politique qui a abandonné la réflexion politique pour l’exercice éphémère du pouvoir.

Enfin, la grande astuce du pape François est de présenter une réflexion critique et explosive au sein d’une démarche spirituelle et contemplative. En insérant sa démarche dans le cadre du cantique de François d’Assise, il en appelle à la joie, à la beauté, à l’amour. Très souvent le discours écologique est triste et catastrophique, stressé. François pose un diagnostic tout aussi sévère, mais le ton est à l’espérance.

Le pape François est un vrai chrétien. Il fait passer la grâce et l’amour avant le péché et la crainte.

  1. Le texte a été édité en français en France par Bayard, Cerf et Mame et au Québec par Médiaspaul. La CECE (Comcacan) a aussi édité le texte en français.1