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Comment bâtir une nouvelle Église ?

N.D.L.R. Le Forum André-Naud de Trois-Rivières-Nicolet a demandé à Normand Provencher la permission de publier le texte d’une conférence prononcée le 15 octobre 2017. Voici le texte de cet exposé.
La place Sait-Pierre-de-Rome
Suis-je naïf ou encore téméraire pour vous entretenir sur l’avenir de l’Église d’ici et surtout pour suggérer comment en bâtir une nouvelle ? En raison de mon âge, la question de l’avenir ne m’appartient plus et il revient à d’autres, plus jeunes, de s’en occuper. Mais j’ose me situer parmi les « guetteurs d’aurore » et les artisans de demain avec la conviction que le présent l’avenir des sociétés et de l’Église est, pour une large part, entre nos mains
Dans plusieurs pays d’Europe et chez nous, dans les milieux francophones et, de plus en plus, dans les milieux anglophones, l’Église se montre fatiguée, à bout de souffle, un peu triste comme si elle était en train de vivre ses dernières heures. On ressent davantage le besoin d’en faire le deuil et de planifier les derniers moments, au lieu de mettre en œuvre des changements requis et d’investir dans de nouvelles voies d’avenir.

En 2002, j’ai alerté les autorités et aussi les gens sur le présent et l’avenir de l’Église d’ici en publiant : Trop tard ? L’avenir de l’Église d’ici. L’ouvrage a été bien reçu et plusieurs lecteurs m’ont fait savoir que je donnais des mots à ce qu’ils constataient et à leurs rêves. Certains, par contre, se demandaient si je n’étais pas en train de traverser une période dépressive ou encore ils me reprochaient de me limiter à des approches de la sociologie, laissant entendre un manque de foi et d’espérance.

En 2014, Novalis m’a demandé de publier un petit livre qui exprimerait mes idées à la suite de cette publication sur l’avenir de l’Église. Il aurait été possible de faire paraître une nouvelle édition, revue et augmentée, de Trop tard ?, puisque que bien des données présentées étaient encore très actuelles, même qu’elles s’étaient aggravées. Le seul changement se serait limité à mettre sur la page titre un point d’exclamation au lieu de celui d’interrogation. En 2002 je pensais qu’il était trop tard ; en 2015 j’affirme qu’il n’est pas trop tard, et sans le point d’interrogation. Suis-je devenu moins alarmiste, plus sage et plus confiant aux promesses du Seigneur Jésus qui a voulu l’Église ?

Ce bref exposé vise à dégager de la situation présente les implications pour l’avenir de l’Église et à exprimer mes convictions qui appuient mon regard de foi et d’espérance sur le présent et l’avenir de l’Église.

I. Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ?

Tout d’abord, jetons un regard lucide sur la réalité de l’Église d’ici et que personne ne peut contester : la baisse toujours grandissante de la pratique liturgique et sacramentelle (baptême, eucharistie, pardon), une pratique dominicale réduite de 4 % à 8 %; des communautés chrétiennes sans jeunes ; la rareté et le manque de prêtres et de religieux, de religieuses et presque l’absence d’une relève ; une coresponsabilité prêtres-laïcs timide et souvent maladroite ; une pastorale qui n’arrive plus à communiquer la foi chrétienne et l’hésitation à mettre en œuvre pour de bon le tournant de l’évangélisation. Mais au lieu de nous plaindre et de gémir sur les difficultés, de jeter le blâme sur les autorités de l’Église et sur la société devenue de plus en plus sécularisée, matérialiste, relativiste, éprise de liberté et d’autonomie, pourquoi ne pas chercher à y discerner et à y entendre des appels de la part des baptisés et de la société à s’engager dans une profonde transformation des structures ecclésiales et aussi à une herméneutique, une réinterprétation des données de la foi chrétienne.

« Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ? » Voilà la question qui m’habite, m’inspirant de l’exhortation La joie de l’Évangile du pape François. Ce dernier exhorte les communautés chrétiennes à avoir « l’attention constamment éveillée aux signes des temps », dans la ligne d’un «discernement évangélique » qui est « le regard du disciple missionnaire » (nos 50 et 51). « Nous sommes, poursuit le pape François, à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un pouvoir très souvent anonyme. » (no 52) Ce projet de mieux connaître notre monde afin « de clarifier ce qui est un fruit du Royaume et aussi ce qui nuit au projet de Dieu », (no 51) n’est pas nouveau. Car telle était l’approche théologique et pastorale, promue par le pape Jean XXXIII, qui a convoqué un concile œcuménique, Vatican II (1962-1965). Ce concile avait pour objectif, non pas de répéter la doctrine traditionnelle de l’Église, mais bien de discerner les besoins et les aspirations de l’humanité présente. Ces besoins et aspirations étaient considérés comme des signes et des appels de Dieu toujours à l’œuvre dans notre monde et dans l’Église par son Esprit. En conséquence, Jean XXIII a promu un aggiornamento, une mise à jour de l’Église. À l’époque, il donnait quelques exemples de signes de temps : la promotion de la classe ouvrière, la libération des peuples colonisés, la promotion de la femme, le souci de la liberté religieuse. Or, de nos jours d’autres signes des temps nous interpellent.

Sans faire intervenir Dieu trop facilement dans les événements et les mouvements de la société et de l’Église, il est nécessaire et urgent d’apprendre à écouter, à nous laisser remettre en question, à nous laisser interpeller et surtout à ne pas prétendre avoir toujours raison sur tout. Dieu nous parle souvent par des questions et nous invite à chercher les réponses dans l’événement Jésus Christ, attesté dans les écrits de la Nouvelle Alliance. Notre responsabilité consiste à déployer dans notre temps et nos espaces culturels les richesses et les virtualités de l’Évangile encore trop souvent prisonnier de nos traditions et de nos façons de penser et d’agir.

  • Qu’est-ce que les gens d’aujourd’hui tiennent à nous dire dans le fait que le message chrétien tel que présenté ne passe plus et qu’il ne rejoint plus les jeunes générations, et, de plus en plus, les générations plus âgées ?
  • Comment interpréter la situation évidente et alarmante de la rareté et de l’absence de candidats au ministère presbytéral et à la vie consacrée ?
  • Qu’est-ce que les baptisés tiennent à faire savoir à l’Église lorsqu’ils abandonnent la pratique dominicale et sacramentelle, même si on peut discerner un certain intérêt pour la spiritualité, souvent une spiritualité en marge de l’Église et non inspirée de la foi chrétienne ?
  • Pourquoi l’Église n’engendre plus ?
  • Pourquoi l’Église, si mal à l’aise à l’égard de la modernité, n’est plus tellement crédible notamment dans le domaine de l’éthique et même du religieux et qu’elle n’est plus inspiratrice de la culture, des arts, de la littérature, de la musique ?
  • Depuis quelques décennies, on ne cesse de promouvoir la nouvelle évangélisation. Mais que signifie ce retard de l’Église à mettre en œuvre ce qui est sa raison d’être et le cœur de sa mission ?

C’est à ces questions, que le petit livre « Il n’est pas trop tard ! » tente de répondre. Les réponses sont certes trop brèves et peu développées. Il est important de lire avec attention les encadrés qui terminent chacun des chapitres. C’est là que je trace des chemins d’avenir souvent en pointillés. Il ne faut pas s’attendre à ce que j’apporte des solutions concrètes pour bâtir une Église nouvelle, car il revient ni aux autorités ni aux penseurs mais bien aux ouvriers sur place de se familiariser avec la culture moderne et d’y discerner ce qui est à faire pour proposer l’Évangile, en tenant compte de l’Esprit qui est déjà à l’œuvre et qui nous devance.

II. Les convictions qui m’habitent pour pour jaillir un nouveau « type » d’Église

Mes réflexions sur le présent et l’avenir de l’Église s’appuient sur des convictions acquises tout au long de mes années d’enseignement, de recherche et de ministère pastoral. Voici les principales :

  1. Nous vivons dans un monde nouveau. Les responsables dans l’Église et tous ceux et celles qui sont impliqués dans la pastorale sont appelés à prendre conscience qu’ils sont en présence d’un nouveau monde, le monde moderne et postmoderne. Depuis un siècle, la société a beaucoup changé, grâce aux sciences, aux technologies transformatrices et à la communication. Le savoir est dominé non pas tant par une sagesse et une contemplation, mais par la raison, l’idéal du progrès continu, l’efficacité mesurable et rentable et par un certain refus de la gratuité. Ces réalités ont engendré la modernité à laquelle personne ne peut échapper, même le pape, et même les moines et moniales.L’Église d’ici ne vit plus en chrétienté où elle était agissante, notamment par les paroisses et les instituts religieux, présents dans toutes les sphères de la société : l’enseignement, la santé, les services sociaux, même dans les syndicats et les caisses populaires. Non seulement la place de l’Église était reconnue, mais elle était à l’aise dans la société qu’elle façonnait avec son emprise sur la grande majorité des gens qu’elle encadrait de la naissance à la mort, de la chambre à coucher aux engagements dans la société. Ce monde n’existe maintenant que dans nos souvenirs pour les plus âgés et il est devenu presque inconnu des jeunes générations. Or l’Église, dans sa doctrine, sa morale et sa pastorale, s’adresse à ce monde nouveau presque de la même manière qu’autrefois et dans les mêmes cadres et institutions qu’à l’ère de la chrétienté. D’où la nécessité pour l’Église d’être consciente de ce monde nouveau et de bien le connaître, ce monde marqué par une nouvelle manière d’être homme et femme ou même de choisir son genre, une nouvelle manière de réagir, de penser et d’aimer, de vivre en société, qui, pour une large part, est le fruit du christianisme selon le penseur Marcel Gauchet. Il est donc temps que l’Église accueille la modernité, qu’elle s’y insère, qu’elle dialogue avec elle, qu’elle accepte non pas seulement de donner mais de recevoir d’elle… avec discernement toutefois.
  2. Le regard de Dieu sur notre monde. Le regard de l’Église sur la société, sur la famille, sur les nouvelles manières de vivre et de penser, de mettre au monde des enfants et de planifier les derniers moments de l’existence humaine ici-bas, est trop souvent pessimiste et loin des réalités humaines vécues concrètement. L’Église ne semble pas convaincue qu’elle s’adresse à un monde que Dieu aime : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que toute personne qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jean 3. 16). Tous les humains, même ceux d’aujourd’hui, sont créés à son image et sont des reflets de son identité, tous sont appelés à vivre de sa vie. L’Église doit tenir compte de l’action de l’Esprit qui la précède dans toutes ses activités. Ce regard sur le monde, on ne l’avait pas autrefois et on considérait la mission de l’Église comme celle de sauver à tout prix le monde païen, perverti, et de l’arracher à l’emprise de Satan. La pastorale et l’activité missionnaire, si intense au XIXe siècle jusqu’aux années 1960, s’appuyaient sur la nécessité de tout mettre en oeuvre pour « sauver les âmes », car en dehors de l’Église il n’y avait pas de salut. La mission ou la raison d’être de l’Église est en train de se donner d’autres expressions qu’il nous faut approfondir et prolonger, car, ne l’oublions pas, il y plus de sauvés que de baptisés. Dieu veut le salut de tous les humains et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité (I Timothée 2, 4). Dieu sait rejoindre le cœur de tous les humains, au-delà de nos plans, de nos planifications et de nos comités.
  3. Vers une nouvelle manière d’être Église. L’Église a vécu des périodes sombres et d’autres plus lumineuses. Sans trop le reconnaître, elle a beaucoup changé et elle changera encore. En effet, peut-elle se reconnaître dans l’Église des origines où il n’y avait pas de missel et ni de lectionnaire, pas de code de droit canonique, pas de curie romaine, pas de laïcs ni de clergé. Il n’y avait que des disciples de Jésus, des frères et des sœurs, qui formaient de petites communauté qui se rassemblaient autour d’une table dans les maisons, en mémoire du Seigneur Jésus. L’Église tire son origine de très petits groupes de personnes devenues des disciples d’un nommé Jésus qui n’avait pas prévu l’organisation concrète d’une religion qui deviendra, avec Constantin au IVe siècle, et ses successeurs par la suite, la religion officielle de l’empire romain. Pour assurer la fidélité à ses origines, donc à son identité, l’Église est appelée à changer, à prendre un autre visage, à adopter d’autres langages, d’autres façons de célébrer ou d’autres organisations des ministères. On constate que les institutions de nos sociétés arrivent à changer dans les moments de crise profonde. Il en est ainsi pour l’Église. Serions-nous alors en train de vivre un moment de grâce, une refondation, un nouveau départ ? Il y a donc de l’avenir à la condition d’investir nos énergies dans des projets nouveaux en cherchant à être toujours fidèles à l’Évangile avec l’aide de l’Esprit Saint.
  4. Libérer l’Évangile de tout ce qui l’écrase. Depuis quatre décennies, on a promu la nécessité et l’urgence de l’évangélisation. On constatait que la pastorale d’entretien qui est surtout sacramentelle et qui concerne ceux et celles qui viennent encore à l’église, n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui de plus en plus éloigné de l’Évangile et du religieux, du moins selon nos critères traditionnels. Le mot Évangile, il ne faut pas le réduire à un message, et la doctrine de l’Église, à son catéchisme. L’Évangile exprime la personne même de Jésus Christ qui constitue la joyeuse nouvelle que Dieu adresse à toute l’humanité. Concrètement, pour beaucoup de gens, l’Évangile n’est plus Évangile, la joyeuse nouvelle de la part de Dieu, adressée à tous les humains. En conséquence, il devient urgent de « libérer l’Évangile ». Avec les siècles, l’Évangile est comme écrasé par des dogmes, des théologies, des dévotions, des manières de faire et de célébrer. Il est écrasé par la domination de la hiérarchie et la discrimination à l’égard des femmes. L’Évangile est prisonnier de son passé de chrétienté. C’est pourquoi, l’une des tâches de l’Église est de retrouver l’Évangile dans toute la fraîcheur de ses commencements. C’est à cette condition que l’Église prendra un visage d’Évangile. C’est le projet du pontificat du pape François qu’il exprime clairement dans son exhortation apostolique La joie de l’Évangile et aussi par ses paroles, ses attitudes et ses gestes qui ont une saveur évangélique et qui interpellent les catholiques et, de plus en plus, de gens en marge de l’Église. Cette exhortation, encore trop peu lue et étudiés dans nos milieux, est certainement la charte du renouveau de l’Église.
  5. Le vaste chantier de l’évangélisation. Pour que l’Église prenne un visage avec des traits d’Évangile, elle doit accepter de vivre un profond retour, une conversion, un changement d’orientation, moins centrée sur cette fameuse doctrine à maintenir à tout prix que sur la miséricorde et la compassion inspirées par Jésus. C’était l’enjeu du dernier synode, celui sur la famille, qui montre que des cardinaux et des évêques sont encore hésitants à mettre en œuvre une nouvelle manière d’être Église. On préfère encore s’en tenir à la doctrine, aux lois et aux manières de faire de la tradition que de se laisser façonner par l’Évangile et d’accepter de répondre aux nouvelles questions : l’accès des divorcés remariés aux sacrements, les couples non mariés sacramentellement, les personnes homosexuelles et transgenres ou l’aide médicale à mourir.On a beaucoup parlé de l’évangélisation depuis quelques décennies, mais sa mise en œuvre est encore frileuse et hésitante. La réflexion théologique ne va pas assez en profondeur sur le sujet et elle ne fait pas ressortir ce qui constitue le cœur de l’Évangile. Les autorités ont mis un frein à diverses expériences d’évangélisation, comme :
    • les mouvements de l’Action catholiques,
    • les prêtres ouvriers,
    • la théologie et de la pastorale de la libération en Amérique latine,
    • les expériences des petits groupes de partage ou des communautés de foi,
    • l’expérience concrètes des laïcs agents et agentes de pastorale.

    À deux évêques qui revenaient du synode d’octobre 2012 sur l’évangélisation avec un grand enthousiasme, je leur ai demandé si on avait discuté et suggéré quel serait concrètement ce ministère de la nouvelle évangélisation et surtout qui l’exercerait concrètement avec la diminution du personnel et un personnel non préparé à cette tâche. Leur réponse a été négative. Ce fait illustre que nous sommes encore loin d’une mise en œuvre sérieuse de ce projet missionnaire. Le document final du dernier synode sur la famille, à plusieurs reprises, mentionne le ministère des prêtres et aussi celui des laïcs dans l’accompagnement des fiancés et des couples, mais il n’aborde pas les questions suivantes : « Où trouver ces prêtres et ces laïcs ? Comment les former ? Qui va les former ? » L’élaboration de nos projets de pastorale et d’évangélisation demeure trop souvent de « pieuse abstraction », sans développer une véritable stratégie apte à susciter l’audace et la créativité.

    Dans cette perspective, il est urgent que les femmes prennent la place qui leur revient et que l’on tienne compte des études faites sur elles et par elles. Nous n’avons pas à leur dire comment prendre leur place. Ce serait encore une manière pour les hommes de les dominer. Au synode sur la famille, quelques femmes ont été invitées comme auditrices et à témoigner, mais elles n’ont pas été autorisées à élaborer les orientations et les propositions, ni à voter. Comment le synode sur la famille peut-il être crédible aux yeux de l’ensemble de l’Église et de la société sans la contribution des femmes, car ce sont elles qui permettent concrètement à l’Église et à la société d’exister. Sans les femmes, il n’y aurait pas de pape, ni d’évêques, ni de prêtres. Il n’y a pas de vie sans les femmes, pas de nouveauté, pas de renouvellement sans elles. Dans la réalisation du dessein de salut, elles sont les premières dans la venue du Fils de Dieu en Jésus, de sa conception jusqu’à la résurrection et au début de l’Église. Une société sans les femmes s’éteint, de même l’Église. Un éminent théologien jésuite, le père Joseph Moingt affirme que les femmes sauveront l’Église. Centenaire, ne lui reprochons pas de tenir des propos en l’air.

Pour conclure

Devons-nous conclure que l’Église a fait son temps et qu’elle est sans avenir ? Nous sommes les témoins et aussi les responsables de la fin d’une manière d’être Église que nous aimons et dans laquelle nous avons travaillé. Son avenir n’est certes pas dans un retour au passé, à l’époque d’avant Vatican II, dont certains entretiennent une nostalgie, souvent sans le connaître. Pour ces derniers, la tradition est celle du XIXe et du début du XXe siècle. Des groupes, des mouvements et des jeunes prêtres, même des évêques et des cardinaux sont de cette tendance et ils sont très actifs et même influents. Sans exagération et sans pessimisme, nous pouvons affirmer que nous sommes les témoins de la fin d’une réalisation d’Église mais non de la fin de l’Église, encore moins de la fin de l’Évangile qui n’a pas encore porté tous ses fruits et qui est toujours une source loin d’être tarie. Or, à l’invitation du pape François, pourquoi ne pas favoriser une Église de l’écoute et de la sortie vers les périphéries ? Là, Dieu nous attend et le terreau semble favorable à l’éclosion d’une nouvelle manière d’être l’Église du Christ, à la condition de s’y engager concrètement.

En acceptant de faire du nouveau pour la cause de l’Évangile, l’Église prend des risques et on peut s’attendre à des égarements. Le pape François est conscient que les changements qu’il promeut ne se réaliseront pas sans bouleversements. «Je préfère, affirme-t-il, une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie sur les chemins, plutôt qu’une Église malade de son enfermement et qui s’accroche confortablement à ses propres sécurités… Plus que la peur de se tromper, j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que dehors, il y a une multitude d’affamés, et Jésus qui nous répète sans arrêt : ‘Donnez-leur vous- mêmes à manger (Mc 6, 37).» (La joie de l’Évangile, 49) Les pistes d’avenir surgiront des expériences sur le terrain, non pas en se limitant à déplacer nos vieux meubles avec une nouvelle couche de verni. D’où l’urgence de créer des «laboratoires», de promouvoir des expériences, de les partager et de les évaluer. Même si nous sommes moins nombreux que jadis et surtout plus pauvres qu’autrefois, il n’est pas trop tard, – mais ne tardon pas, -, à nous engager dans de nouveaux sentiers, à tâtons et même dans la nuit, en se soutenant mutuellement mais toujours dans la joie, celle de l’Évangile.

Décadence : comment faire peur au monde

L’évocation du « bon vieux temps » par les plus âgés suscitent parfois des jugements associant le mode de vie contemporain à une décadence. Deux livres, deux approches culturelles tentent de cerner la décadence contemporaine. Le premier, écrit par un Français, Michel Onfray, décrète la fin de la civilisation Judéo-Chrétienne. Le deuxième, d’un Québécois, Manuel Dorion-Soulié, décrit la mission que se sont donnés les néo-conservateurs américain pour sauver leur « empire » de la décadence.

Décadence de Michel OnfrayMichel Onfray, philosophe polémiste français, décrète que « l’Occident est en phase terminale ». Son « Occident » est cependant circonscrit à l’Europe et le Judéo-Christianisme qu’il évoque est celui de l’Église Catholique. Notre civilisation, dit-il, succombe sous les assauts des deux barbarismes : « le sanglant songe califat des terroristes, d’un côté ; le rêve scientiste et glacé de la posthumanité, de l’autre ». La chroniqueuse Marie Lemonier de l’Obs, à la lecture de ce livre, dit de Michel Onfray « qu’après avoir été hédoniste et vitaliste, le voilà décliniste ». Elle en conclue que de philosophe de gauche, Onfray est devenu une « scie réactionnaire ». La chroniqueuse reconnaît l’érudition de l’auteur, mais elle met en doute la qualité des sources qui ont inspiré l’ouvrage.

À propos de l’ouvrage d’Onfray, Henri Tincq, spécialiste des questions religieuses à la Croix et au Monde de 1985 à 2008, est encore moins complaisant en parlant du «  regard partial et partiel porté sur l’histoire chrétienne par le philosophe athée  ». Le journaliste y va d’un charge à fond de train dans sa chronique, en relevant contre-vérités et mensonges. Il  reproche à l’auteur de ne pas tenir compte de la portée du concile Vatican II sur l’orientation actuelle de l’Église Catholique. Il en conclue que : « les parti pris du philosophe, sa haine de l’Église, la partialité de son analyse historique menacent, sinon la pertinence de son livre, au moins la crédibilité de sa thèse. »

Titre: Décadence
Auteur: Michel Onfray
Année de publication: 10 janvier 2017
Maison d’édition: Flammarion
ISBN: 9782081399204
Format : Epub, papier
Prix: Epub : 26,99 $, papier :  36,95

Décadence des néo-conservateurs américainsDans « Décadence, empire et guerre. Le militarisme moralisateur des néoconservateurs américains », Manuel Dorion-Soulié aborde la question sous un tout autre angle. C’est plutôt le compte-rendu d’une enquête fouillée sur le « néo-conservatisme américain » qu’il nous livre. Selon Louis Cornellier, du Devoir, l’auteur constate que si tous les dirigeants américains ont mené une « politique étrangère impériale », les néo-conservateurs   vont plus loin  en prétendant que « l’expansionnisme impérial… vise le maintien de l’armature morale des citoyens ».

Le néo-conservatisme serait né du traumatisme provoqué par « l’émergence de la Nouvelle Gauche contre-culturelle, individualiste, féministe, pacifiste et hédoniste. » Cornellier retient de la conclusion de Dorion-Soulié sur les néo-conservateurs américains que « leur projet impérial belliciste trahit même l’esprit républicain américain de liberté, menacé par le militarisme. Souvent brillants, ces penseurs n’en demeurent pas moins dangereux. » Manuel Dorion-Soulié est un chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec.

Titre: Décadence, empire et guerre : le militarisme moralisateur des néoconservateurs américains
Auteur: Manuel Dorion-Soulié
Année de publication: 10 janvier 2017
Maison d’édition: Athéna
ISBN: 9782924142363
Format : Papier
Prix: 24,95 $

 

 

L’église du Québec expliquée aux Russes


Dans un reportage produit par la chaîne RT-America, le reporter Alex Mihailovich décrit le déclin rapide du catholicisme québécois. Robert Gendreau, directeur du Service de pastorale liturgique à l’Archevêché de Montréal rappelle qu’avant les années 1960, 96 % de la population assistait à la messe du dimanche. « C’était phénoménal », dit-il, mais ce n’était que sociologique : les gens ne se rendaient pas compte de la portée de leur gestes.

Lucien Lemieux, prêtre du diocèse de St-Jean-Longueuil, docteur en histoire de l’Église et membre fondateur du Forum André-Naud, identifie parmi les profonds changements vécus à cette époque, la prise en charge par l’État de l’éducation et des soins des santé. Selon Mihailovich , à cela s’est ajouté la réforme de l’Église définie par le Concile Vantican II.

Pour sa part, le frère Marc-Abraham Babski, de la Fraternité monastique de Jérusalem, Français d’origine, et arrivé au Québec depuis quelques années, croit que l’Église détient des réponses sur les questions de vie, de mort et d’expérience spirituelle que se posent les gens.

Le reportage souligne que si des changements importants ont été vécus depuis 50 ans au Québec, dans le seul Archidiocèse de Montréal, le nombre de prêtres est passé de 257 en 1966 à 169 en 2013. En 2014 seulement, 72 églises ont été fermées au Québec. Alain Pronkin, chroniqueur spécialisé en actualité religieuse et lui aussi, membre du Forum André-Naud, croit pour sa part que c’est l’attitude face à l’Église qui a changé. Selon lui, les Québécois demeurent Chrétiens mais c’est l’Église qui n’est devenue qu’un rituel et c’est insuffisant. Alex Mihailovich signale que les faits tendent à donner raison à Pronkin puisque plus de 80 % de la population québécoise se dit catholique alors que seulement 6 % disent fréquenter la messe dominicale. Michael Coren, chroniqueur canadien-anglais affirme que la fréquentation dominicale est un problème déterminant pour l’Église parce que les dogmes chassent en plus ceux qui fréquenteraient normalement l’Église.

Alex Mihailovich ajoute que si l’Église est en train de s’effondrer, sa présence architecturale continue de s’imposer avec ses nombreuses Églises et Basiliques. Il constate de plus, à Montréal, une présence importante d’immigrants à l’Église. Robert Gendreau confirme que l’immigration « maintient » l’Église. Et, de conclure, le reporter d’origine russe : « Les voies du Seigneur sont impénétrables ».

La chaîne RT est une chaîne d’information continue financée par l’État russe. Elle affirme rejoindre sept cents millions de personnes dans plus de cent pays. Elle diffuse en Anglais, en Français, en Espagnol et en Arabe.

Identitaire, un débat… catholique ?

Identitaire
Alors que Satistiques Canada confirme le recul démographique du Québec dans la société canadienne à cause d’un déficit migratoire, que Donald Trump refoule à ses frontières des personnes jugées « indésirables » et qu’à Québec on pleure des morts guinéens et maghrébins, le débat sur « l’identité » connaît en France ses heures de gloire. Alimenté par la candidature à la Présidence d’un François Fillion qui affiche son catholicisme sans complexe, le débat inquiète la droite catholique modérée.

Ainsi, en janvier dernier, Erwan Le Morhedec publiait « Identitaire – le mauvais génie du christianisme » (Editions du Cerf), qui est, selon le journal Libération, « ce catholique évoluant dans une droite plus modérée qui s’inquiète d’une peur « mortifère » exploitée selon lui par une extrême droite aux connexions néo-païennes. Une manipulation qui, juge-t-il, « agresse l’Eglise et subvertit » le message de fraternité évangélique. »

Le journal Le Monde précise : « Erwan Le Morhedec, auteur du blog Koztoujours.fr, dépeint comment les réseaux identitaires de l’extrême droite issus du néo-paganisme mettent à profit le malaise de certains catholiques face à la crise migratoire, à l’enracinement de l’islam et à la prise de conscience qu’ils seraient aujourd’hui une minorité parmi d’autres, pour instrumentaliser leur foi et la réduire à un attribut identitaire à visée essentiellement politique. « Ici et là, des catholiques cohabitent avec des identitaires, imaginent parfois les évangéliser quand ce sont eux qui les identitarisent », écrit-il. Sa critique a d’autant plus de poids qu’elle n’émane pas de la gauche catholique. »

Dans un débat organisé par le Journal La Croix, Erwan Le Morhedec résume sa pensée :

Au mot « identité », je préfère l’expression « culture chrétienne ». J’ai voulu comprendre ce que cachait la défense acharnée de l’identité chrétienne de la France par certains groupes, en réalité une forme de récupération politique, à laquelle certains catholiques peuvent se rallier de bonne foi. Quand j’entends des militants d’extrême droite se dire catholiques tout en brandissant des slogans comme « Nous avons cessé de croire que Kader pouvait être notre frère (…) et l’humanité notre famille  », je me demande si nous professons vraiment la même foi et si nous avons lu le même Évangile.

Titre: Identitaire, le mauvais génie du Christianisme
Auteur: Erwan Le Morhedec
Année de publication: 13 janvier 2017
Maison d’édition: Editions du Cerf
ISBN: 9782204115360
Format : Epub
Prix: 10,99 $,