Consentir au mystère

N.D.L.R. Jean-Pierre Langlois, membre du Forum André Naud, prêtre, est parti à l’automne 2016 pour 3 ans en mission à Tamanrasset, au sud de l’Algérie et à la porte du Sahara. Jean-Pierre Langlois, de retour d’un séjour au Québec, a transmis cette autre correspondance de Tamanrasset.

Ce titre m’a accroché lorsque je l’ai lu il y a quelques jours. Je crois que je vais tenter d’en faire mon leitmotiv, ma résolution de Carême. Je vous explique.

Jeune, on nous disait que le Mystère, c’est quelque chose qu’on ne peut pas comprendre. Puis, lors de mes études supérieures, le Mystère est devenu quelque chose de si riche que nous n’avons jamais fini de le découvrir et de le comprendre. Je devrais sans doute ajouter que le Mystère, c’est surtout Quelqu’un !

Le Mystère, c’est si souvent l’autre que je côtoie…

Consentir à l’autre, y consentir tel qu’il est : cela a toujours été un défi pour moi. Là où j’habite, je partage le terrain avec un migrant camerounais qui a échoué à Tamanrasset, terrassé par une tumeur cancéreuse qui menaçait sa vie. On l’a opéré et il suit des traitements médicaux ayant des effets secondaires bénins mais persistants et souvent désagréables. En plus, il ne réussit pas à travailler de façon régulière.

Comme si tout cela n’était pas suffisant, il a développé une sorte de paranoïa qui lui fait craindre tout et rien. Je l’écoute, mais pas assez. Je lui donne de petits boulots, mais il végète et vit dans la précarité. J’essaie de préserver son amour-propre et de relativiser ses angoisses. Consentir à sa présence, c’est blaguer avec lui et souligner ses bons coups. Ce sera ma façon de jeûner que de me faire plus proche de lui.
Cierges à la main
Combien de personnes peuplent notre existence ? Les prenons-nous trop facilement pour acquis ? Au lieu de tenter de les orienter, sommes-nous assez confiants en elles pour leur faire confiance et les encourager ? Le thème du Carême au Québec n’est-il pas cette année « oser la confiance » ?

Vous savez bien que la société n’est pas la simple juxtaposition d’individus. Les réseaux sociaux nous le démontrent bien. Pour le meilleur et pour le pire. Consentir au Mystère, c’est aussi pour moi vivre un engagement qui tente d’améliorer la société, ici et/ou ailleurs. Peu de justice sociale, peu d’humanité. Nous avons l’embarras du choix, mais faisons quelque chose ! Est-ce l’occasion d’un don, d’une participation à une cause, du temps accordé à une personne âgée ou isolée…

Le Mystère, c’est aussi la nature et ce qu’elle laisse deviner

Lorsque sont publiées des photos prises par les astronautes de notre planète, je ne peux qu’être dans l’admiration devant cette immensité… habitée. L’océan me fait le même effet. Atteindre le sommet d’une montagne aussi. Dire qu’il y a des milliers, des centaines de milliers de planètes autour d’étoiles… voilà un beau Mystère ! En prendre soin est devenu un impératif. Se reprendre sans cesse face à cet objectif exigeant aussi.

La planète Terre

Le Mystère, c’est Lui, bien sûr !

Une hymne du bréviaire le dit si bien :

À la mesure sans mesure
de ton immensité,
tu nous manques, Seigneur.
Dans le tréfonds de notre coeur,
ta place reste marquée
comme un grand vide, une blessure.
À l’infini de ta présence,
le monde est allusion,
car tes mains l’ont formé.
Mais il gémit en exilé,
et crie sa désolation
de n’éprouver que ton silence.
Dans le tourment de ton absence,
c’est toi déjà, Seigneur,
qui nous as rencontrés.
Tu n’es jamais un étranger,
mais l’hôte plus intérieur
qui se révèle en transparence.
Cachés au creux de ton mystère,
nous te reconnaissons
sans jamais te saisir.
Le pauvre seul peut t’accueillir
d’un cœur brûlé d’attention,
les yeux tournés vers ta lumière.1

 « Ce n’est pas dans les régions lointaines qu’on trouve ce que le Seigneur demande de nous : c’est à l’intérieur de notre cœur qu’il nous envoie. » Saint Césaire d’Arles éclaire bien par ces mots ce qui se passe en ce temps du Carême.

Nous voici invités à une aventure particulière : 40 jours de « retrait » intérieur, d’une solitude habitée par la conscience vive qu’une Présence nous y rejoint. Et que cette Présence s’appelle peut-être Dieu, mais surtout Père.

Pour goûter cette Présence, une certaine ascèse est nécessaire, qui ne concerne pas principalement la nourriture ou nos appétits corporels. Mais qui consiste surtout à être attentif à ce qui nous envahit, ou nous obsède : pensées désordonnées, paroles intempestives, désirs incontrôlés…

Entrer en carême c’est entrer en soi-même, non pour s’isoler mais pour une rencontre qui unifie et simplifie.

Seigneur Dieu, nous faisons partie de la nature avec ses ombres et ses lumières.
Un jour, ta main créatrice a insufflé en nous la vie.
En Jésus, tu t’es incarné traçant notre route jusqu’en l’infini.
Nous avons crié vers toi, et tu nous as transfigurés.
La Passion et la Résurrection de ton Fils ont scellé l’Alliance qui éternise le temps. 2

Sainte et joyeuse marche vers Pâques ! Amitié,

1 (Fr. Pierre-Yves.Taizé.CFC. La nuit, le jour)
2 Georgette Sirois

5 ans de pontificat pour François : le bilan du RFAN

Le Réseau des Forums André-Naud aborde le pontificat de François selon deux perspectives : l’approche pastorale et la vie institutionnelle. Le Pape a été particulièrement efficace en gestes autant qu’en discours par son approche pastorale ouverte. Il a été sensible aux plus démunis et aux laissés pour contre. Il a été ferme sur la question des migrants. Sa position sur l’environnement lors de la publication de Laudato Si a été saluée unanimement. Ses interventions sur l’économie sont pertinentes. Enfin, il a posé des gestes concrets en faveur de l’Œcuménisme et du dialogue interreligieux.

Son bilan sur la scène institutionnelle est plus en demi-teintes. Le statut de la femme et le sort réservé aux homosexuels n’a pas changé. La gestion de la question des agressions sur les enfants manque souvent de transparence. Sur l’annulation des mariages, François aurait pu aller plus loin. Par contre, les réformes administratives au Vatican semblent porter fruit.

L’approche pastorale

L’approche pastorale du pape est très positive, notamment dans les médias. François a été particulièrement efficace avec sa proposition d’un évangile radical. Il s’approche spirituellement et physiquement tant des petits que des grands, des souffrants ou des mal-aimées. Il touche, prend dans ses bras tous ceux qui l’approchent. Il recherche la proximité des gens simples.

Il affiche une liberté de ton dans ses commentaires sur l’actualité. Il est un homme de paix : il dénonce les guerres et ses horreurs. Il est simple. Il témoigne d’un réel engagement auprès des pauvres en paroles et en actions.

Il revendique une économie éthique. Une économie au service de l’être humain. Dans Evangelii gaudium, il dit : « Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. », pavant ainsi la voie vers un monde meilleur.

Il est allé à la rencontre des migrants et des réfugiés. Il réprouve l’intolérance et il dénonce la pauvreté des moyens mis en œuvre pour soutenir leurs conditions de vie.

Dans son encyclique Laudato Si’, il est question de la dégradation de l’environnement qui ne peut que mener à la dégradation de la vie humaine et sociale. Il demande au monde entier de prendre soin de cette Mère Terre que Dieu nous a confiée. Nous devons changer notre manière de penser l’environnement mais surtout notre manière de vivre. Cette encyclique a été reçue avec surprise et accueillie très positivement par ceux et celles qui ont le souci de l’environnement, qu’ils soient croyantes, croyants ou non.

L’œcuménisme et le dialogue interreligieux de François sont salués. Un évêque a dit un jour : « La religion est une manière culturelle de dire sa foi ». La position de François va dans ce sens et c’est bien. Le Pape s’est rendu en Suède pour commémorer le 500e anniversaire de la Réforme avec l’Église luthérienne. Il s’est rendu en Égypte pour renouer le dialogue avec l’Islam.

La vie institutionnelle

Les réformes administratives et financières du Vatican sont saluées et appréciées. Les mesures prises pour arrêter le blanchiment d’argent du crime organisé vont dans le sens de la justice et de l’honnêteté.

Le Synode sur la famille de 2014 a mis en évidence les forces rétrogrades qui agissent à l’intérieur de l’Église et qui bloquent les changements qu’un Pape pourrait souhaiter apporter sur un grand nombre de questions éthiques. L’approche de l’église institutionnelle entrave des changements profonds plus compatibles avec l’Évangile, des changements que souhaitent aussi de nombreuses chrétiennes et chrétiens.

Ainsi, l’Église continue à ne pas vraiment faire une place aux femmes dans son Église. Pourtant, bien des femmes ont une « approche pastorale » souvent meilleure que celle des prêtres. Certaines femmes auraient aimé être prêtres et elles auraient été très efficaces. La complémentarité hommes-femmes ne peut se manifester si la femme n’a pas la même place, la même importance que l’homme dans l’Église. La femme n’est plus au service de l’homme. François a dit : « Il est nécessaire que la voix de la femme ait un poids réel, une autorité reconnue dans la société et dans l’Église ». Malgré ces bons mots, il y a quelque chose qui ne va pas ! Le réseau des Forums André-Naud estime que le pape devrait faire preuve de plus d’audace dans la promotion d’une réelle égalité « hommes femmes » dans l’Église qui éliminerait toute discrimination envers la femme !

François a hérité d’une situation, les agressions sexuelles, qui mine la crédibilité de l’Église depuis plus de trente ans. Mais, le pape ne semble allez assez loin dans la protection des enfants face aux prêtres pédophiles. On ignore ce qu’il est advenu des prêtres qui ont déjà abusé des enfants. Ces abuseurs sont des criminels et ils devraient être jugés comme tels.

Les homosexuelles et les homosexuels souffrent de ne pas être acceptés inconditionnellement. Elles, ils n’ont pas voulu cette orientation sexuelle mais doivent la vivre. Or, l’Église se cantonne à la lettre de son catéchisme. Rien n’a changé. Pourtant, les homosexuelles et les homosexuels ont le droit, eux aussi, au bonheur partagé malgré leur différence !

La simplification des procédures concernant la déclaration de nullité du mariage est positive. Le mariage doit être vécu « pour le meilleur et pour le pire (chômage, maladie etc.) ». Le meilleur doit être vécu ensemble et le pire aussi doit être vécu ensemble. Mais quand le pire est l’autre, quand il n’y a plus de meilleur, le mariage n’a plus à être valide. Il y a des personnes qui sont emprisonnées dans une relation souffrante. Or le mariage ne doit pas être une prison. L’Église devrait aller plus loin dans cette réflexion et dans la simplification des procédures quand rien ne va plus.

La pastorale « médiatique » de François est très positive. Il est un bon pasteur. Par contre, les changements institutionnels suscitent certaine déception mais l’attitude de François nourrit l’espoir, qu’avec le temps, l’Église corrige ses visions. François ne changera par toutes les règles. Il manque de temps. Cependant, la réflexion doit continuer. Le Pape n’est pas, à lui seul, l’Église. Nous sommes des millions et nous ne pensons pas tous la même chose. François lui-même tente de mettre en valeur cette diversité d’opinions en demandant aux évêques de réfléchir à partir des situations concrètes des familles, chacun dans son milieu culturel.

Dans le journal La Croix de Mars 2017, Éric-Emmanuel Schmitt écrivait de François :

« Par la lumière spirituelle qu’il dégage, il incarne les idéaux de Jésus, tourné vers les autres, attentif, compassionnel, dénonçant les fausses valeurs, la puissance, l’égoïsme, l’argent roi, le profit forcené aux dépens de la Terre et des hommes, la gloutonnerie capitalistique. D’un côté, il réprouve la pauvreté provoquée comme un scandale; de l’autre, il revendique la pauvreté comme une vertu, le goût du dénuement et du retour à l’essentiel. »

Le réseau des Forums André Naud partage cette opinion.

L’homme-Dieu et Dieu, le psychothérapeuthe

L’automne dernier, la revue l’Express donnait le sommet du palmarès des ventes des essais à trois ouvrages : Homo deus et Sapiens de l’Israélien Yuval Noah Harari, ainsi que Psychothérapie de Dieu, de Boris Cyrulnik. Il faut croire que Dieu continue à faire recette.

Homo deusDans Sapiens, l’auteur avait fait une synthèse des étapes de l’évolution de l’espèce humaine depuis 100 000 ans : la création des villes et des royaumes, l’invention des religions, des nations, des droits de l’homme, de l’argent, des livres et des lois, de la bureaucratie et de la consommation de masse. Dans Homo deus, l’auteur tente de décrire ce que sera le monde lorsque « les mythes collectifs tels que les dieux, l’argent, l’égalité et la liberté, s’allieront de nouvelles technologies démiurgiques. Et que les algorithmes, de plus en plus intelligents, pourront se passer de notre pouvoir de décision. »

Selon le Figaro, l’auteur de Homo deus, «Harari a un réel talent pour vulgariser, faire réfléchir en faisant marcher l’imagination de son lecteur. » L’auteur a aussi le mérite de faire une synthèse des changements importants et déterminants que l’humanité a connus surtout au cours du dernier siècle. C’est rare.

Il n’est cependant pas toujours heureux lorsqu’il s’aventure à dresser des perspectives sur l’avenir de l’humanité. Il évoque par exemple l’immortalité physique probable de l’être humain : c’est plutôt présomptueux pour qui ne connait pas l’ensemble des conséquences du vieillissement. Après tout, l’auteur n’a que quarante ans. Il appréhende la domination de « l’algorithme » sur l’être humain : si on en juge par les performances du système de paie Phénix du gouvernement du Canada, le risque est plutôt ténu dans un avenir prévisible.

Titre: Homo deus : une brève histoire de l’avenir
Auteur: Yuval Noah Harari
Année de publication: septembre 2017
Maison d’édition: Albin Michel
ISBN: 9782226393876 (22263938711)
Format : Epub, papier
Prix: Epub : 26,99 $, papier :  36,95

La psychothérapie de Dieu
Boris Cyrulnik est neuro-psychiatre. Lui aussi explore les recherches bio médicales récentes. Il tente de décrire l’effet de la foi sur le comportement humain. Selon son éditeur, l’ouvrage est « un merveilleux texte, lumineux, tendre et original sur le rôle majeur que joue l’attachement dans le sentiment religieux. » Renaud-Bray résume ainsi le contenu du livre : « Le neuropsychiatre propose une psychothérapie du sacré et analyse les liens entre l’attachement religieux individuel ou collectif et les conditions sociales, économiques, politiques, ou historiques, mais aussi le sentiment de sécurité. »

Geneviève Delaisi de Parseval, de Libération conclue sa critique par : « On sort un peu sonné de la lecture de ce livre truffé de plus de mille références en bas de page. C’est une somme qui confortera croyants comme non-croyants – mais pas pour les raisons auxquelles ils avaient spontanément pensé… »

Le quotidien La Croix, sous la plume de Élodie Maurot, reconnaît que le propos de l’auteur est efficace bien que certains rapports à Dieu soient négligés. Maurot déplore une certaine superficialité là où les prétentions scientifiques sont avancées.

Titre: Psychothérapie de Dieu
Auteur: Boris Cyrulnik
Année de publication: août2017
Maison d’édition: Odile Jacob
ISBN: 9782738138873 (273813887X)
Format : Papier
Prix: 34,95

L’Évêque des pauvres est mort

Maurice CoutureMgr Maurice Couture est décédé le 15 janvier 2018 et ses funérailles auront lieu le 5 février 2018. Il a été l’archevêque titulaire de Québec d’avril 1990 à décembre 2002. Il a été recteur-fondateur du Séminaire intercommunautaire de Cap-Rouge en 1965. René Tessier, porte-parole du diocèse de Québec, l’a qualifié d’« Évêque des pauvres ».

Il était proche de la faculté de théologie de l’université Laval. Le journal de la communauté universitaire, Le fil le décrivait ainsi:

« Ce communicateur hors pair a toujours su interpeller avec respect et authenticité la société québécoise dans ses multiples évolutions. Il a pris une part active à la réflexion sur des enjeux tels que les défis de l’éducation, l’accueil des immigrants et la place des femmes dans l’Église. Partisan d’une pastorale proche des gens, il appréciait l’insistance du pape François sur la notion de miséricorde et sa proximité des pauvres. »

Selon Radio-Canada, « Mgr Couture était reconnu pour ses prises de position avant-gardistes. Il était notamment favorable à l’ordination des prêtres mariés et il a milité pour une place accrue des femmes dans l’Église. » Dans une entrevue accordée à Radio-Canada en 2016, Maurice Couture entrevoyait le mariage des prêtres comme une voie plutôt incontournable pour l’avenir de l’Église.  Alain Crevier déplorait que Jean-Paul II, ne l’aie pas nommer cardinal, comme la tradition le commandait. Selon Pierre Maisonneuve, ancien journaliste, ce seraient les prises de positions sur le statut de la femme dans l’Église et le mariage des prêtres qui l’auraient handicapé.

Mgr Couture a été fait Grand officier de l’Ordre national du Québec en 2003. La notice disait notamment :

« Cet ecclésiastique soucieux de l’éducation de la jeunesse s’était illustré par son engagement pastoral dynamique, par sa solidarité forte avec les personnes marginalisées ainsi que par ses appels constants au partage et à l’entraide sociale. Il s’était démarqué en contribuant de près à fonder, à Québec, en 1990, l’organisme sans but lucratif Noël des enfants. »

Maurice Couture est né le 3 novembre 1926 et a été ordonné prêtre le 17 juin 1951. Il avait fait ses voeux perpétuels le 15 août 1948 chez les religieux de Saint-Vincent de Paul. Il a consacré les premières années de son ministère à la cause des jeunes en fondant notamment le Patro de La Baie dans la région du Saguenay. Il a été nommé Évêque de Baie Comeau en 1988 et archevêque de Québec en 1990. Il a présidé l’Assemblée des Évêques du Québec de 1993 à 1995.