L’Église, la pédophilie et la sexualité

Unis pour le meilleur et pour le pireDes allégations de pédophilie frappent au cœur même du Vatican. Le cardinal australien est peut-être innocent. Ce ne serait pas la première fois qu’on détruirait une réputation à coup d’accusations fausses et difficilement vérifiables. Mais ce ne serait pas la première fois, non plus, qu’un « homme d’Église » aurait réellement commis des actes incompatibles avec l’Évangile.

Comme bien d’autres catholiques engagés dans nos communautés chrétiennes, nous allons devoir consacrer de l’énergie pour nous défendre d’être associés malgré nous aux errements possibles d’un membre éminent de l’Église. On condamne bien des musulmans par association. On ne va pas se priver de nous condamner, comme chrétiens, par association. Depuis le tout début de l’Église, des chrétiens sont ainsi condamnés par association.

Il serait toutefois dommage que cette nouvelle crise dans l’Église nous empêche de mettre sur la table et d’affronter le problème le plus profond et le plus grave que traverse notre église en matière de sexualité : la compréhension même de la place de la sexualité dans la gouvernance de l’Église. Le tabou des tabous qui, par notre silence, nous rend complices.

Quand je parle d’Église, je parle du magistère. Cette partie très restreinte de l’Église qui se réserve le pouvoir ultime de prise de parole et de gouvernance.

  1. Les femmes diacres

    L’Église tarde à accepter que des femmes deviennent diacres pour le seul fait qu’elles soient des femmes. Il n’y a clairement aucune raison théologique ou rationnelle pour l’empêcher. Mais on le fait sans que cela soulève de tollé. Après tout, ce n’est qu’une question disciplinaire.

    Et puis, est-ce vraiment une question sexuelle ? Mais si la seule et unique raison pour laquelle une femme ne peut devenir diacre est le fait qu’elle soit une femme et si le fait d’être une femme n’est pas une question sexuelle, qu’est-ce que la sexualité ?

    Le problème est abyssal.

    Oubliez toutes les belles choses qu’on dit sur la féminité et sur la sexualité: il faut revenir au B.A. Ba de la nature humaine.

  2. Les femmes prêtres

    L’Église n’accepte pas qu’une femme puisse devenir prêtre. Pire, elle n’accepte même pas qu’on puisse en discuter. C’est Joseph Ratzinger qui l’a affirmé et a fait signer sa prise de position par Jean-Paul II. Ici, il y a un débat théologique. Mais, l’église le répète : ce n’est pas un problème de sexualité. C’est simplement parce que Jésus n’a choisi aucune femme comme apôtre.

    Et si aucune femme ne peut devenir prêtre par le seul fait qu’elle soit une femme et que le fait d’être femme n’est pas une question de sexualité, qu’est-ce vraiment que la sexualité ?

    Le problème est abyssal.

  3. Les prêtres mariés

    L’Église n’accepte pas qu’un homme marié puisse devenir prêtre. Uniquement dans certains cas particuliers: quand un prêtre anglican déjà marié se convertit au catholicisme, quand un homme marié devient veuf ou obtient une déclaration de nullité de mariage. Autrement dit, quand l’administration de l’Église réussit à faire techniquement abstraction du fait qu’un homme ait été marié. On dira que ce n’est pas un problème de sexualité, mais simplement le fait d’être célibataire ou marié.

    Et si le fait d’être célibataire ou marié n’est pas une question de sexualité, qu’est-ce vraiment que la sexualité ?

    Impasse abyssale.

  4. Les homosexuels

    L’Église n’accepte pas que des homosexuels puissent se marier ni que des homosexuels célibataires puissent devenir prêtres. Bien sûr, le problème, ici, est sexuel mais c’est parce qu’on a établi que l’homosexualité est une grave déviation. Ça sème l’incompréhension chez les mères et les pères des enfants qui sont homosexuels. C’est moins un problème de sexualité que de paternité.

    Comment des parents hétérosexuels peuvent-ils engendrer des enfants homo-sexuels ? Problème profond surtout que la qualité première de Dieu qui, pour un Chrétien, c’est d’être père. Mais la procréation n’est-elle pas intimement liée à la sexualité ?

    Il faudrait y réfléchir.

  5. La direction asexuée

    L’église restreint la plupart des postes de direction aux prêtres. Ainsi aucune femme, mariée ou non, aucun homme marié ne peuvent être responsable de paroisse, faire une homélie, être nonce apostolique ou être électeur du pape. Ce n’est pas une question de sexualité. C’est purement la suite logique du fait de réserver certains pouvoirs aux prêtres. Et la nature même de ces pouvoirs n’a rien à voir avec la sexualité : faire une homélie ou diriger une paroisse n’a, en soi, aucune dimension sexuelle. L’exclusion de telle ou telle personne est une pure conséquence administrative.

    Ça, ce n’est pas un problème abyssal mais un simple nœud gordien administratif.

    Sauf que…

  6. Le magistère abstinent

    L’église lorsqu’elle se prononce officiellement sur des questions strictement sexuelles comme, par exemple, la contraception, l’homosexualité, l’avortement, elle le fait par des hommes célibataires et présumés hétérosexuels. Bien sûr, pour pouvoir se prononcer sur un sujet, il n’est pas nécessaire d’avoir soi-même exercé toutes les fonctions relatives à ce débat, que ce soit en matière de sexualité ou non. Sauf que dans ce cas-ci, la (quasi) totalité des personnes qui décident de règles à suivre, qui les rédigent et qui les administrent sont des personnes qui n’exercent pas ces fonctions.

    Là, il y a un problème. Comment un groupe peut-il bien comprendre les dimensions de la sexualité qu’aucune personne du groupe n’exerce ?

    Problème profond.

  7. Les divorcés eunuques

    L’Église permet à tout le monde, une fois le pardon obtenu, de communier. Mais, ce n’est pas le cas pour les divorcés qui se remarient. Deux époux peuvent se divorcer, puis se pardonner l’un l’autre, puis communier. Mais s’ils prennent le risque de l’amour conjugal pour une deuxième fois, ils ne peuvent plus communier. Ici, c’est clairement une question de sexualité. L’église précise même qu’un homme et une femme divorcés qui vivent ensemble « comme frère et sœur » peuvent communier. Ils ne peuvent pas s’ils ont des relations sexuelles. Enfin une question claire : ce n’est pas une question d’amour mais de sexualité.

    Mais si l’amour et la sexualité n’ont rien à voir ensemble, quel est le sens profond de la sexualité ?

    Problème abyssal.

  8. La famille vierge

    L’Église propose comme modèle de famille, celle de Joseph et de Marie. Elle insiste sur le fait qu’ils n’ont jamais eu de relations sexuelles. Marie est « La Sainte Vierge ». Elle serait demeurée vierge avant et après la naissance de Jésus. L’église l’affirme comme si l’intimité la plus profonde d’une femme était de compétence publique. Sans en faire la démonstration théologique, on laisse entendre que Marie aurait été moins pure, moins parfaite, si elle avait eu des relations sexuelles avec Joseph. Moi, je crois que la question est posée de travers : l’affirmation de la virginité de Marie n’est pas un discours sur la sexualité ni sur Marie mais une façon simple (et sans doute symbolique) d’exprimer que Jésus est bel et bien le Fils de Dieu.

    Sinon, on affirme que l’exercice de la sexualité rend quelqu’un moins parfait.

    Dilemme abyssal.

  9. Les saints célibataires

    L’Église a nommé une quantité importante de Saintes et de Saints pour nous les offrir comme modèles. Pourtant, je ne connais aucune personne mariée qui ait été déclarée sainte au cours du dernier siècle. Encore moins un couple marié. Sauf, comme Sainte Marguerite d’Youville (qui m’est, effectivement, une source d’inspiration), une femme devenue sainte malgré son mariage et non à cause de son mariage. Une étude approfondie risque de démontrer que ce n’est pas la sexualité qui est en cause ici mais le processus de canonisation qui favorise les personnes soutenues par des groupes bien organisés comme les communautés religieuses.

    Et là, évidemment, ça n’a rien à voir avec la sexualité.

    Est-ce qu’une évidence m’échappe ?

  10. Les pédophiles solitaires

    L’église condamne les agressions sexuelles commises par les prêtres ou des religieux (surtout des hommes) commis dans l’exercice de leur ministère, notamment les agressions pédophiles. Qu’elle l’ait fait avec moins d’insistance dans le passé ne me scandalise pas quand on sait que l’ensemble de la société gérait tout aussi mal les cas d’inceste, de pédophilie et même de viol. On comprend aussi qu’il y a probablement eu des agression dans les organismes sportifs, sociaux et éducatifs laïcs qui exercent leurs activités dans des contextes comparables à ceux des organismes d’Église. Mais y a-t-il des facteurs particuliers à l’Église qui ont favorisé les errements ? Comme le fait de n’avoir que des célibataires ensemble, ou qu’il n’y ait eu que des hommes ou que des femmes.

    L’église a vite fait d’écarter le contexte sexuel du questionnement sur les errements sexuels.

    Profond malaise.

Quand  je parle du magistère. je ne parle pas des nombreux prêtres, religieux et religieuses que j’ai fréquentés, que je fréquente encore et qui ont vécu leur célibat comme moi j’ai vécu mon mariage. Et aussi mon propre célibat, car je n’ai pas toujours été marié ! Je parle ici d’un véritable célibat et d’un véritable mariage, dépouillé d’une trop grande idéalisation, avec ses limites, ses contraintes mais aussi ses moments de grâce. Si une véritable amitié peut exister entre nous tous, c’est que nous assumons tous notre sexualité selon les circonstances et les engagements que nous avons pris. Évidemment, on pourrait dire qu’une amitié entre un homme marié et une religieuse, ou entre deux femmes mariées (de mariages différents) n’a rien à voir avec la sexualité. Mais alors, quel est le sens profond de la sexualité ?

Tant que l’église n’aura pas tenu un synode ou mieux un concile sur le sens profond de la sexualité chrétienne, avec des hommes et des femmes, célibataires et mariés, et même divorcés, hétérosexuels et homosexuels, jeunes fiancés sans enfant et grands-parents dans une proportion raisonnablement comparable au nombre de baptisés dans les mêmes situations, alors les vraies questions de sexualité ne seront pas abordés. Ce sont les cas de pédophilie qui occuperont les manchettes. Le malaise de la sexualité dans l’Église restera et ce malaise continuera d’éloigner nos enfants et nos petits-enfants de cette institution déconnectée. Désexualisée.

Et tant que nous resterons silencieux et éviterons de confronter les autorités de l’Église sur ces questions de sexualité, le problème demeurera abyssal.

Le scandale de la pédophilie est un Kairos, un moment-clé qui pourrait nous faire avancer. Mais ce sera peut-être un autre boisseau sous lequel nous cacherons la lumière.

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