Le XXIe siècle est tout sauf religieux

Sciences et avenirC’est dans ces termes, que Luc Ferry a amorcé la communication inaugurale d’un colloque organisé par le magazine « Sciences et avenir ». En effet, dans le numéro hors-série de janvier-février 2016 dont le thème est « Dieu et la science », Luc Ferry, philosophe et ancien ministre du gouvernement français, constate que « si le religieux « revient », c’est de l’extérieur, par l’Islam, de manière exogène ».

Selon lui, on assiste plutôt à la sécularisation, la laïcisation et, surtout, à une dé-dogmatisation de la religion comme en atteste la double réconciliation de l’Église catholique avec la science et la démocratie.

La réhabilitation de Galilée, le discours de Jean-Paul II devant l’assemblée pontificale des sciences, le 22 octobre 1996 et l’encyclique Fides et ratio témoignent ainsi d’une reconnaissance de l’ensemble des recherches de la science moderne à l’exception des questions bio-éthiques à propos desquelles le Vatican demeure ultra-conservateur.

La science et la démocratie sont indissolublement liées : les vérités énoncées par la première sont valables pour tous. La réconciliation du Vatican avec la science, et donc  avec la démocratie devrait l’amener, selon Ferry, à se dissocier de l’attitude réactionnaire nostalgique de l’ancien régime qui prévalait encore au XXe siècle dans l’Église catholique.

Selon l’auteur de « La Révolution de l’amour. Pour une spiritualité laïque », si on ne peut pas prouver l’existence de Dieu, on ne peut pas non plus prouver son inexistence. Du rapport entre la science et la théologie, il conclut : « laissons ces deux sphères de la vie de l’esprit à elles-mêmes, ne les confondons surtout pas, ne les mélangeons jamais et surtout, ne les subordonnons jamais l’une à l’autre ! »

C’est une conclusion qui est partagée par Nidhal Gessoum qui aborde le rapport entre l’Islam et la science et qui affirme « qu’il n’y a pas de science à trouver dans les textes sacrés. »

Voici un aperçu de différents thèmes abordés par ce numéro de « Sciences et avenir ».

Ni créationnisme, ni Big bang

Étienne Klein, professeur à l’École centrale de Paris, rappelle que la théorie du « Big bang » est le fruit de la théorie de la relativité générale d’Albert Einstein. Cependant cette théorie ne tient pas compte notamment des forces électromagnétiques et nucléaires à de grandes densités et à de grandes températures. Selon lui, une « conception de la gravité quantique englobant la physique quantique et relativité générale » a pour conséquence de permettre l’élaboration de toutes sortes de théories scientifiques valables qui ont en commun de nier l’existence d’un « instant zéro » : l’univers serait infini.

Ce qui fait conclure à l’auteur de « Les secrets de la matière » que : « l’origine de l’univers est un mystère authentique ». Bref, si aux yeux de la science, le créationnisme est complètement écarté, le « Big bang » n’est qu’une théorie parmi d’autres.

La morale précède la religion

Il n’est pas nécessaire de partager une foi religieuse pour être animé de principes moraux. Selon Axel Kahn, co-auteur de « L’Homme, le Bien, le Mal. Une morale sans transcendance » et directeur de recherche à l’Inserm, des textes vieux de 4 000 ans évoque la tyrannie, l’oppression et le droit de cuissage comme condamnables et cela, bien avant la Bible. C’est une pensée morale, mais sans transcendance.

Par ailleurs, pour Yves Coppens, Professeur au Collège de France et paléontologue, « dès son apparition, l’homme élabore des objets symboliques qui témoignent de sa spiritualité. » Ainsi, selon l’auteur de « Devenir humains », la première pierre taillée, les pierres-figures, la musique, le traitement des morts et les mégalithes sont autant de témoignages de la quête du sacré que poursuit l’être humain jusqu’à nos jours.

Hiroshima : une fin du monde est possible

Il est raisonnable et rationnel de parler aujourd’hui de fin du monde. Mais ce catastrophisme n’est pas une promesse de vérité, mais le néant. En effet, selon Michaël Foessel, professeur à l’École Polytechnique de Paris et philosophe, le catastrophisme n’est pas l’apocalypse religieuse qui signifie « la  Révélation qui est la croyance selon laquelle Dieu – ou la vérité, la justice – apparaîtra sur les ruines du monde. »

La conclusion du catastrophisme contemporain serait que : « Nous avons passé trop de temps à transformer le monde, il faut maintenant le préserver, le sauver, quitte à renier nos propres espérances d’émancipation. » Plutôt que de juger les élus et les damnés, il serait ici plutôt question de faire le procès de la modernité. Citant Hans Jonas, Foessel poursuit : alors qu’auparavant l’être humain était responsable des actes qu’il avait posés dans le passé, depuis Hiroshima, l’être humain devient responsable de l’avenir.

Il faut cependant distinguer le fin du monde de la fin d’un monde. La fin du monde appartient aux religions créationnistes. L’auteur de « Après la fin du monde : critique de la raison apocalyptique » conclut que le catastrophisme se retrouve surtout dans les classes défavorisées et qu’il correspond à un type de catastrophe sociale auquel il faudrait trouver une solution.

Méfiez-vous les uns des autres

Pour Dominique Lecourt, Professeur émérite à l’université Paris Diderot-Paris VII, et directeur général de l’institut Diderot, la fin du monde n’est pas pour demain. On pourrait certes parler du début d’un nouveau monde avec l’arrivée du « numérique » . La manipulation des méga-données (Big data) permettront  « d’acquérir une connaissance des individus, de leurs comportements, de leurs intentions, avec une précision sans précédent. »

Non sans un certain catastrophisme, l’auteur de « L’Égoïsme. Faut-il vraiment penser aux autres ? » affirme que de la quête de la liberté qui était le credo de la démocratie; mais nous semblons nous diriger maintenant vers une quête de la sécurité. De même de l’individualisme de la révolution industrielle nous semblons nous diriger vers l’égoïsme de la révolution numérique. Prenant à témoin la société française qui suspecte la technologie, il constate qu’on y est en train de troquer la prévention, qui vise à faire une estimation des risques, pour la précaution qui consiste à éviter de prendre des risques.

Selon Lecourt, l’être humain, hanté par les catastrophes et au nom de l’écologie, adopte un « développement durable » qui va devenir une absence de développement si on lui adjoint une absence de croissance. Or l’être humain est incapable d’apporter la preuve d’une absence de risque. Dominique Lecourt est catégorique :  cessons d’avoir peur.

Apocalypse et messianisme islamiques

Le théologien Éric Morin, coordonnateur de l’École cathédrale de Paris, au collège des Bernardins, rappelle que l’apocalypse est un genre littéraire qui « repose sur un mythe selon lequel la fin du monde se manifeste comme un combat entre les ténèbres et la lumière, qui, elle, finit par triompher. » Le père Morin précise que l’apocalypse ne décrit pas la fin du monde, mais ce qui va arriver jusqu’à la fin du monde.

Par contre, selon Nabil Mouline, auteur de « Le Califat: histoire politique de l’islam », Daech pense que l’heure du jugement dernier est arrivée : perversion des mœurs,  multiplication des guerres et des catastrophes naturelles, etc. La fin du monde est proche et le bien va triompher du mal. De plus, selon certaines traditions musulmanes, le « Mahdi »,  un guide viendra sur terre pour faciliter le retour de Jésus appelé Issa dans le Coran. Selon Daech, il surgira de la province de Khorasan.

Pour Mouline, la rhétorique messianique a aussi été utilisée par différents meneurs, de Nasser à Kadhafi. La vision apocalyptique s’est nourrie d’événements  comme le traité de paix israélo-égyptien, la révolution iranienne et l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. Et l’Antéchrist est incarné par Israël, les États-Unis et les puissances coloniales.

La science ne peut pas prouver l’intentionnalité

Le médecin immunologue Jean-Claude Ameisen affirme précisément : « Les sciences n’ont bien sûr jamais fait la preuve de l’absence de toute finalité, de toute intentionnalité, et à plus forte raison de Dieu, dans l’Univers – la question d’une telle preuve sortirait de leur champ, le champ des hypothèses testables. » En d’autres termes, la science n’a pas pour objet la recherche du sens mais la recherche du comment.

Il y eu un accord tacite entre la théologie et la science que Galilée a formulé ainsi : « L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on va au Ciel, et non comment va le ciel. » C’est ce que nous rappelle Pascal Picq, paléoanthropologue et maître de conférence au Collège de France. L’auteur de « Le monde a-t-il été créé en sept jours ? » conclut comme Ameisen, que « la question de l’existence de Dieu, entité immatérielle et métaphysique, échappe à la démarche matérialiste de la science ». Par contre, affirme-t-il, « la question de l’apparition de l’idée de Dieu, des croyances, des religions et de leur histoire est légitime et pleinement scientifique ». Et il cite Jean-Paul II s’adressant à Stephen Hawking, professeur de mathématiques à l’université de Cambridge de 1980 à 2009 : « Mon cher professeur, nous sommes bien d’accord. Après la création, c’est vous, avant c’est nous. »

Par ailleurs, si l’enseignement créationnisme persiste encore dans certains cercles chrétiens fondamentalistes, l’enseignement de l’évolutionnisme est un défi dans les lycées musulmans. C’est ce qu’a constaté, Soufiane Zitouni, professeur de philosophie au lycée Averroès de Lille. Ce dernier révèle que, dans sa démarche pédagogique, il fait référence à l’astrophysicien Nidhal Gessoum pour expliquer à ses étudiants que plusieurs versets du Coran abondent dans le sens de la théorie de l’évolution. Mais, le Wahabisme et le Salafisme serait responsable d’une régression du monde musulman en prêchant une lecture rigoriste et puritaine du Coran.

Des animaux ont la vie éternelle

Nicole Le Douarin,  professeur au Collège de France et secrétaire perpétuelle de l’Académie des sciences de France, constate que « La nature même de la molécule d’ADN, capable de se reproduire à l’identique, permet de concevoir une forme d’immortalité à l’échelle de la cellule. »  Mais Frédéric Saldmann, cardiologue et nutritionniste, fait état d’une méduse qui vivrait éternellement : « Lorsqu’elle atteint sa maturité sexuelle, la méduse Turritopsis nutricula semble inverser brusquement son processus de vieillissement et remonte le temps jusqu’à sa forme juvénile, et ainsi de suite, éternellement … »

En fait, il y a dans la nature, toutes sortes de formes de longévité. Un autre exemple évoqué par Saldman est une grenouille qu’on retrouve entre autres au Québec et qui peut être congelée pour revenir à la vie à sa sortie du congélateur, ouvrant ainsi la porte à la  cryogénisation.

Mais, selon Nicole Le Douarin, ces formes d’immortalité sont « en quelque sorte,
« le lot de consolation » des êtres les plus simples, comme les bactéries. En revanche, l’individualité irremplaçable de chacun des représentants des espèces les plus complexes et, par excellence, des sujets humains avec leur cerveau, repose sur l’orchestration unique, mais fragile, d’une incroyable diversité de facteurs, et cela a un prix : la mort. »

La revue propose aussi un tableau des courants de pensée qui cherchent à expliquer le fonctionnement du monde et où on y retrouve notamment: le littéralisme, le théisme, le déisme et l’évolutionnisme. Il y a aussi une description de la genèse des textes sacrés fondamentaux des trois monothéismes : le Talmud, le Nouveau testament et le Coran.

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