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Bruxelles : parler aux canons

Avec mon amoureuse tôt mardi matin le 22, je roulais sur l’autoroute des Laurentides pour nous rendre en raquettes à notre tout petit chalet familial perdu dans les bois de Saint-Faustin-Lac Carré et profiter du ciel bleu, se détendre, rêver…
Raquettes
Nous roulions et soudainement à la radio nous avons ressenti l’horreur pénétrer en nous et atteindre notre cœur. L’horreur à Bruxelles, le carnage et l’inhumanité.

Des paroles et une musique ont surgi de ma mémoire :

Quand on n’a que l’amour
À offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour
Quand on n’a que l’amour
Pour tracer un chemin
Et forcer le destin
À chaque carrefour
Quand on n’a que l’amour
Pour parler aux canons
Et rien qu’une chanson
Pour convaincre un tambour

Quand on n’a que l’amour
Pour unique raison
Pour unique chanson
Et unique secours…

Parler aux canons quand nous n’avons que la force d’aimer est un défi… décourageant en partant : pas de taille ! Les gros écrasent les petits depuis toujours… et c’est encore la réalité.

Parler aux canons durant la Semaine sainte en plus, c’est se souvenir qu’à une autre époque Quelqu’un l’a fait dans sa ville et a perdu la guerre : crucifié! Cela veut dire : « Ta gueule ! Pas de taille ! Tu vois bien ! » Alors qu’est-ce qui est « de taille »? Il faut miser sur quoi pour assurer à nos frères et sœurs un avenir qui a de l’allure ?

La veille de sa condamnation, on rapporte que ce Quelqu’un avait posé quelques gestes dérangeants comme le pain partagé, le vin versé et le lavement des pieds et que lors de l’exécution de sa sentence sur la colline il aurait dit quelque chose comme « sans avoir rien que la force d’aimer, nous aurons dans nos mains, Père, amis, le monde entier. »

Suite à ces horribles nouvelles à la radio, nous roulions toujours sur l’autoroute, arrive l’émission radiophonique de Catherine Perrin à la SRC dont l’un des invités est Pierre Gingras, un scientifique spécialiste de la botanique.

Il nous renseigne sur la résurrection de certaines plantes… des plantes, peu nombreuses, capables de « forcer le destin » et de « ressusciter »  après avoir demeurer enterrées et revenir entièrement vivantes après des millions d’années d’horreurs sous terre. L’intervention du botaniste a soulagé mon cœur excité et découragé et j’ai entendu Jacques Brel de nouveau :

Alors sans avoir rien
Que la force d’aimer
Nous aurons dans nos mains,
Amis, le monde entier.

Assis au soleil sur la galerie enneigée du chalet, une coupe de rouge à la main, nous regardions nos raquettes appuyées sur la corde de bois, nos merveilleux conifères, les mésanges, le lac blanc qui deviendra bleu bientôt, et j’ai dit à ma bien-aimée : « Un scientifique et un artiste viennent de secouer et de ranimer mon espérance. C’est une bonne nouvelle. Santé ! »

Oser la vérité sur la guerre

Cimetière militaireComment écrire sur la guerre et la paix en moins de 1000 mots? En simplifiant, forcément. Mais en allant à l’essentiel, ce que nos politiciens n’osent pas faire : opinion publique et sondages obligent !

Le gouvernement Trudeau tient sa promesse électorale de retirer les avions de chasse canadiens d’Irak et de Syrie: bravo. Mais son «plan» de remplacement n’ose pas dire « les vraies affaires »: que la guerre n’a rien réglé, ni en Irak (c’est même elle qui a créé le bourbier actuel), ni en Syrie (où la situation n’a jamais été pire depuis 5 ans), ni en Afghanistan, ni en Lybie, ni contre le groupe armé État islamique.

Mais en matière de guerre, l’opinion publique est totalement irrationnelle: quand on tue les nôtres (les six coopérants québécois tués au Burkina Faso) ou qu’on sent le danger se rapprocher (les attentats de Paris), on crie «aux armes» et on veut que les gouvernements envoient les militaires pour « les exterminer tous »; puis quand nos militaires sont tués au combat, on fait pression sur nos gouvernements pour qu’ils rapatrient nos soldats !

Mais nos gouvernements ne sont pas plus courageux pour oser dire la vérité qui dérange: que les seuls vrais gagnants de toutes ces guerres sont les «marchands de canons»: les nôtres (voyez le juteux contrat de General Dynamics avec l’Arabie Saoudite, dont l’idéologie politico-religieuse est à la source même de l’État islamique) et ceux de tous les grands pays producteurs d’armes (États-Unis, Russie et Union européenne).

Quelles qu’en soient les motivations (nobles principes ou intérêts sordides), les guerres sont toujours inefficaces à permettre la justice et à créer la paix. Et qui paie le prix de ce gâchis récurrent ? Quelques centaines ou milliers de militaires (de préférence, ceux des « autres »), mais surtout des millions de civils innocents, femmes et enfants en majorité, dont les plus chanceux meurent sur le champ (dans les bombardements qu’on prétend «chirurgicaux» mais qui sont bien plus souvent plus ou moins « aveugles »), mais dont la plupart vivront toute leur vie avec les cicatrices des deuils, des handicaps, des maisons détruites ou abandonnées, des déplacements internes ou de l’exil à l’étranger.

Oui, ce qui se passe en Syrie et en Irak est abominable. Oui, le comportement de nombreux djihadistes de l’État islamique est criminel. Oui, les besoins humanitaires des populations civiles souvent assiégées sont criants et urgents. Mais les bombardements de la Coalition (avec ou sans la participation du Canada) ne réglera rien, absolument rien, sinon d’augmenter encore les drames sur le terrain et les profits des actionnaires de l’industrie militaire.

Si le nouveau gouvernement canadien a compris cela (mais je n’en suis pas sûr, sa position sur le retrait des avions de chasse pouvant fort bien être uniquement une manière de se démarquer de la position ouvertement militariste de son prédécesseur conservateur), en tous cas il s’est bien gardé de le dire. Jamais le gouvernement Trudeau n’a osé dire clairement à la population canadienne (et encore moins depuis qu’il est élu) que les conflits en Syrie et Irak ne pourront jamais se régler par la guerre, quel que soit le nombre des bombardiers ou des soldats qu’on enverra là-bas.

Mais cela n’est pas un discours populaire, ni auprès de nos « alliés », ni auprès d’une grande partie de l’opinion publique. Pire, ce n’est même pas un discours « audible », c’est-à-dire qui puisse être simplement entendu, parce que nous vivons dans un monde qui préconise depuis toujours le recours à la force ou à la violence chaque fois qu’on doit résoudre un conflit. Et même si l’échec de la guerre se répète, conflit après conflit, l’opinion publique préfère croire les généralités mensongères que lancent ses leaders politiques pour la rassurer (comme la rhétorique des autorités françaises après les attentats de novembre à Paris), plutôt que d’examiner avec lucidité et courage les leçons claires de l’Histoire.

Alors, si la guerre est toujours un échec, que peut-on faire? S’asseoir avec tous les belligérants et trouver, patiemment, avec opiniâtreté et courage, les solutions et les compromis nécessaires pour sortir de la spirale de la violence. On le voit bien dans le conflit israélo-palestinien qui pourrit les relations politiques de tout le Moyen-Orient depuis maintenant plus de 60 ans. La violence, même à supposer qu’elle puisse parfois être bien intentionnée, ne nourrit toujours que plus de violence.

Et si la position que je défends, avec bien d’autres, est encore marginale, c’est tout simplement parce que nos gouvernements n’osent pas la proposer, tant elle va à l’encontre d’intérêts économiques et politiques puissants : même le héros de la seconde guerre mondiale, le général Dwight Eisenhower devenu président républicain des États-Unis, a senti le besoin de mettre en garde ses compatriotes, dans son discours de fin de mandat en janvier 1961, contre le danger que représentait l’influence indue du complexe militaro-industriel sur le gouvernement américain.

Le gouvernement Trudeau a l’occasion unique d’utiliser la conjoncture internationale actuelle et sa volonté de redéfinir la place du Canada sur l’échiquier international pour innover de façon significative en matière de politique étrangère. Compte tenu de sa position de «moyenne puissance» dont la réputation diplomatique a longtemps été très appréciée partout dans le monde (songeons bien sûr aux « casques bleus », un invention canadienne qui valut le prix Nobel de la Paix à Lester B. Pearson, mais aussi à de nombreuses autres initiatives diplomatiques comme le Traité sur les mines anti-personnel), le Canada est l’un des pays les mieux placés pour oser dire que la guerre est dépassée comme moyen de régler les conflits. Et pour investir massivement, et systématiquement, dans les alternatives non militaires comme contribution canadienne à la sécurité internationale… et à la Coalition occidentale qui dit vouloir mettre fin aux conflits en Syrie et en Irak.

Utopique ? Quand même un éditorialiste de La Presse ose questionner la fatalité de la guerre (Mario Roy dans « La guerre? No sir… », 3 janvier 2012, basé sur les thèses de Joshua Goldstein et Steven Pinker), on est en droit de croire que l’idée n’est pas si folle que cela! Comme on doit se rappeler que la fabrication d’une bombe atomique était une utopie aussi déraisonnable au moment où les États-Unis ont décidé de tout mettre en oeuvre (savants, recherches et ressources financières) pour la concrétiser ! Quand on veut vraiment, on peut. La guerre ou la paix.