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Lettre au pape François

Les membres du Forum André-Naud de Trois-Rivières et de Nicolet.

(N.D.L.R.) Dans le cadre du Synode romain sur la famille tenu en 2014 et en 2015, le Forum André-Naud a demandé  à des auteurs, parmi d’autres, de rédiger une opinion afin d’alimenter la réflexion sur le sort réservé à la famille en 2015. Voici un extrait de la « courtepointe » qui a été publiée dans notre dernier bulletin.

Bien cher François, frère en Jésus-Christ Nous sommes heureux que tu nous aies consultés au sujet de l’orientation de notre Église face au monde actuel en ce XXIe siècle. Nous sommes heureux aussi de partager avec toi et avec les autres évêques, nos points de vue de laïcs engagés sur la famille, sur les relations avec les personnes LGBT, sur la morale concernant les méthodes contraceptives et sur la violence faite aux femmes dans le monde. Nous réfléchissons depuis longtemps sur ces thèmes et c’est avec joie que nous te faisons part de nos croyances et convictions en tant que catholiques à l’occasion de ce rassemblement synodal historique du mois d’octobre 2015. Voici donc nos quelques réflexions ajoutées à celles de tout le Peuple en marche.

Qui sommes-nous ?

Nous sommes un groupe d’hommes et de femmes, une trentaine, laïcs et prêtres des diocèses de Nicolet et de Trois-Rivières rassemblés autour de la pensée d’André Naud, prêtre de Saint-Sulpice, théologien qui a beaucoup réfléchi sur Vatican II. Nous travaillons aussi en réseau provincial, avec d’autres membres comme nous, préoccupés de la vitalité et de la santé de l’Église dans d’autres diocèses de la province de Québec.

La famille

Pour l’heure, en Occident, la famille prend de plus en plus un sens élargi et Jésus n’y est pas étranger. Il nous invite à offrir à notre tour, notre amour au-delà de nos groupes de sang. Il y a tant d’exclus et de personnes marginalisées. C’est avec eux qu’Il nous exhorte à faire famille. Nous croyons que l’Évangile et surtout l’attitude de Jésus doivent nous inspirer non seulement pour nourrir le modèle traditionnel de famille qui, à l’évidence, n’est plus le modèle principal dans notre Québec actuel, mais nourrir aussi le modèle éclaté du noyau familial qui prend une multitude de formes toutes aussi vraies les unes que les autres. La bible ne fournit pas de modèle de famille pour toutes les époques et la vie de Jésus dépasse le cadre familial. Il nous appartient donc à nous de reconnaître de nouveaux lieux.

Quand Jésus rencontra la Samaritaine (Jn 4, 1-39) et Zachée (Lc 19, 1-10), il a montré que converser avec des personnes marginalisées comme elles, c’était d’abord se convertir, se retourner vers une personne pour l’écouter, lui dire son émotion, écouter son rêve.

Nous vivons souvent davantage de fraternité et d’échanges spirituels avec des groupes communautaires, paroissiaux ou autres que dans nos propres familles naturelles. Nous souhaitons véritablement entendre et voir nos évêques enjoindre les pasteurs de leur diocèse, à s’ouvrir avec confiance aux nouvelles réalités familiales et leur permettre d’accueillir à la table eucharistique, les fidèles qui viennent solliciter la nourriture spirituelle du pain de Vie partagé à la messe. Cela dans la lignée des suggestions du Cardinal Walter Kasper (L’ÉVANGILE DE LA FAMILLE, Cerf, 2014).

Les relations avec les lesbiennes, les gais, les bisexuels et les transgenres. (LGBT)

Allons plus loin encore, La richesse morale des unions de chrétiens LGBT qui vivent leur couple et leur famille dans la durée, l’amour et le partage doit être reconnue. Il nous plaît de penser que toi-même tu t’es audacieusement ouvert à cette réalité en pratiquant une brèche dans le mur de la honte qu’est l’ostracisme vis-à-vis des transgenres. Le samedi 24 janvier 2015, n’as-tu pas initié une rencontre avec Diego Neria Lejarraga, un Espagnol de 48 ans, né femme, accompagné de sa fiancée ?

Une parole d’un ex-membre du FAN traite avec humour de ce sujet : Mon Dieu, ton Esprit est féminin chez les Hébreux, Ruah; masculin chez les Latins, Spiritus; neutre chez les Grecs, Pneuma. N’est-il pas transgenre ? Tes anciens maîtres diraient que tu distilles un « mauvais esprit ». Gérard Marier

Les curés et les prêtres en général, par une prédication véritablement inspirée du Royaume, doivent annoncer un vrai changement dans nos manières de former communauté, quitte à sortir des paradigmes traditionnels. En effet, comment des frères et des sœurs de sang qui ne sont pas toujours en bons termes entre eux, peuvent-ils à fortiori croire à la communauté de vie selon le cœur de Jésus ? En d’autres mots, le rôle du prédicateur n’est-il pas d’inciter les paroissiens à entrer dans le rêve même de Jésus et de rassembler dans l’unité, toutes les personnes qui se présentent à lui ? Plus encore, il faut favoriser le règlement des questions sur la famille et le mariage par les autorités diocésaines, en consultant les baptisés, hommes et femmes. Pourquoi la défense de la famille est-elle une priorité de l’Église ? N’y a-t-il pas plusieurs organismes qui s’occupent des familles, des couples, des enfants? L’Église devrait se centrer sur la diffusion de l’amour, faire un accueil à toute personne. Le style de famille de Jésus (qui est ma mère et qui sont mes frères ? (Mt 12 46-50) est un modèle faisant référence à la communauté, projet spirituel et collectif, privilégiant le Royaume, lui-même projet du Père. Les foyers chrétiens sont idéalement, selon la vision traditionnelle, une réussite de type nucléaire, de membres reliés par le sang. Au-delà de cette vision, d’autres types de familles se construisent dans des liens parfois fragiles, mais bien réels affirmant que la qualité de la communion doit prédominer sur la communauté en tant que telle et ses structures. Dans le texte des Actes des Apôtres, cette communion faisait que personne ne manquait de rien.

De nos jours, nous pouvons vraiment affirmer qu’une famille accueillante doit nécessairement s’ouvrir aux gens d’autres nationalités, voire d’autres croyances. Incarner le rêve de Jésus, être une expérience visible pour tous. « On vous reconnaîtra comme mes disciples à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13, 34).

La contraception

On doit reconnaître que l’ouverture sur la vie est plus large que la seule sexualité dans un couple marié. Comme la Sainte Famille (Jésus, Marie, Joseph) nous en donne l’exemple, le couple doit adopter les nouvelles vies que Dieu met dans sa destinée. Cela implique l’accueil et l’adoption des enfants, qu’ils proviennent de rapports bisexuels d’un couple marié ou non. Comme ils seraient heureux d’être confirmés par leur Église, dans leurs choix, ces couples responsables et matures qui veulent dire et vivre à leur manière, cette parole que nous pourrions mettre dans la bouche même de Jésus, « J’ai voulu vivre et vous m’avez donné la vie » !

Ne devrions-nous pas nous réjouir que la « technologie » ait permis l’émancipation des femmes, en plus d’être un moyen de protection contre des infections mortelles dans plusieurs pays du tiers-monde ? Le souligner ne sera pas sans importance. Concernant la loi naturelle, il serait bon de nous rappeler qu’elle n’est pas la seule approche en éthique mais qu’il y a aussi l’approche au niveau des valeurs et de façon particulière, l’amour comme valeur fondamentale de l’Évangile.

La violence faite aux femmes

Le violence conjugale et familiale contre les femmes et les enfants (viols, incestes, abus sexuels des enfants) doit être explicitement mentionnée. Il devrait favoriser par des décisions concrètes sa vive préoccupation quant à la violence faite aux femmes. À cet égard, des théologiennes avec droit de débattre et droit de vote aurait du être admis au sein de l’assemblée synodale. Il faut, à notre humble avis, écouter de manière décidée et inspirée, les incessantes revendications des femmes eu égard à la condition et aux droits des femmes non seulement dans la religion catholique, mais aussi dans les autres religions et cultures en général. C’est un acte nécessaire à poser si nous voulons que l’Église ne reste pas dans le même état où elle était avant que tu ne convoques cette mémorable rencontre. Il y a ici menace de « passe ou casse » dirait-on.

Conclusion

En terminant, bien cher François, nous sommes reconnaissants que tu aies pris connaissance de nos interpellations et sommes confiants que tu peux leur accorder le poids et le crédit qu’elles ont à nos yeux. Elles traduisent respectueusement notre ardent désir de poser à notre tour et à notre manière, les pierres à la construction d’une Église selon le coeur, référence privilégiée laissée par Jésus pour faire le Royaume. Bénis-nous de ta main qui porte ce projet aussi vers ton coeur.

On fait chantier à Rome

Dès son élection comme évêque de Rome, le 13 mars 2013, François s’applique à entretenir, mieux encore, à faire fructifier l’Évangile à travers la transformation du territoire romain. La Curie sera bientôt réformée; les finances du Vatican sont assainies et rendues plus transparentes; les fidèles participeront aux synodes; l’Église sort d’elle-même; le rapport avec les médias est chaleureux; les pauvres sont les premiers servis; le décorum romain passe à l’épluchette; le pape parle librement et improvise souvent, etc.  Bref, on fait chantier à Rome.

La Ville est devenue un vivier de nouveautés, mais il y a des limites. Car François reste fidèle au Catéchisme de l’Église catholique : on ne le devine pas, il le dit. C’est pourquoi son discours ouvert connaît parfois des virevoltes, des oui mais qui peuvent agacer. Mais il est inconcevable que la vaste consultation sur la morale, qu’il lance auprès de tous les fidèles en préparation du synode extraordinaire de 2014, soit une consultation bidon. Car il s’agit bien, pour François, d’entendre le peuple de Dieu. Il pose les questions d’un homme qui veut apprendre. Elles ne commencent donc pas par : « Vous ne pensez pas que… ? »

Qu’importe le fond conservateur de François, c’est sa part de nouveautés qu’il faut saluer et, mieux encore, mettre à profit dans nos Églises locales. Car il y a risque, en voyant les innovations du pape, de battre simplement des mains au lieu de mettre celles-ci à la besogne. De fait, quel changement avons-nous fait dans nos diocèses depuis que le diocèse de Rome a un nouvel évêque? Qu’est-ce qu’il y a de changé dans nos territoires qui soit en phase avec la « métamorphose » de Rome?

Sans nous prendre pour François, ne pourrions-nous pas nous mettre à son heure?

Il met les pauvres au cœur de sa mission : quelle Église chez nous fait de même? Quelles solidarités avons-nous tissées avec eux? Je connais une communauté qui, pour être en phase avec François, accueille, depuis son élection comme évêque de Rome, des drogués et des alcooliques au sortir d’une cure de désintoxication, sans exclure d’autres pauvres de tous horizons.

François exhorte l’Église à sortir d’elle-même pour aller jusqu’à la périphérie du monde : quelle Église est en train de quitter le terrain de la Fabrique pour aller dans les rues et les médias?  Bien plus, est-ce qu’on ne fait pas exactement le mouvement contraire dans ces diocèses qui ferment des sous-sols d’églises à des garderies et des presbytères à des services sociaux? Dans d’autres diocèses, est-ce qu’on n’ouvre pas, sur le modèle de celles qu’on a connues au temps de la chrétienté, une maison pour accueillir des jeunes en quête de sécurité?

Le plus difficile n’est pas tant de faire passer la nouveauté du message de François que de parvenir à ce qu’elle demeure. Car il ne s’agit pas uniquement de la transmettre, il faut l’imprimer durablement dans nos Églises locales, ce qu’il est urgent de faire. Sinon, François disparu, l’Église reviendra aux années d’autrefois.

On trouvera toujours mille raisons de remettre à demain son devoir d’être en phase avec le François novateur : des risques de dérapages, les résistances, la peur de l’inconnu, le peu d’énergie disponible, surtout l’âge avancé des fidèles et des prêtres. À quoi bon repeindre la maison quand les professionnels de la maison funéraire sont sur le perron? Pourtant François a bien 76 ans….