Archives de catégorie : Foi et religion

Consentir au mystère

N.D.L.R. Jean-Pierre Langlois, membre du Forum André Naud, prêtre, est parti à l’automne 2016 pour 3 ans en mission à Tamanrasset, au sud de l’Algérie et à la porte du Sahara. Jean-Pierre Langlois, de retour d’un séjour au Québec, a transmis cette autre correspondance de Tamanrasset.

Ce titre m’a accroché lorsque je l’ai lu il y a quelques jours. Je crois que je vais tenter d’en faire mon leitmotiv, ma résolution de Carême. Je vous explique.

Jeune, on nous disait que le Mystère, c’est quelque chose qu’on ne peut pas comprendre. Puis, lors de mes études supérieures, le Mystère est devenu quelque chose de si riche que nous n’avons jamais fini de le découvrir et de le comprendre. Je devrais sans doute ajouter que le Mystère, c’est surtout Quelqu’un !

Le Mystère, c’est si souvent l’autre que je côtoie…

Consentir à l’autre, y consentir tel qu’il est : cela a toujours été un défi pour moi. Là où j’habite, je partage le terrain avec un migrant camerounais qui a échoué à Tamanrasset, terrassé par une tumeur cancéreuse qui menaçait sa vie. On l’a opéré et il suit des traitements médicaux ayant des effets secondaires bénins mais persistants et souvent désagréables. En plus, il ne réussit pas à travailler de façon régulière.

Comme si tout cela n’était pas suffisant, il a développé une sorte de paranoïa qui lui fait craindre tout et rien. Je l’écoute, mais pas assez. Je lui donne de petits boulots, mais il végète et vit dans la précarité. J’essaie de préserver son amour-propre et de relativiser ses angoisses. Consentir à sa présence, c’est blaguer avec lui et souligner ses bons coups. Ce sera ma façon de jeûner que de me faire plus proche de lui.
Cierges à la main
Combien de personnes peuplent notre existence ? Les prenons-nous trop facilement pour acquis ? Au lieu de tenter de les orienter, sommes-nous assez confiants en elles pour leur faire confiance et les encourager ? Le thème du Carême au Québec n’est-il pas cette année « oser la confiance » ?

Vous savez bien que la société n’est pas la simple juxtaposition d’individus. Les réseaux sociaux nous le démontrent bien. Pour le meilleur et pour le pire. Consentir au Mystère, c’est aussi pour moi vivre un engagement qui tente d’améliorer la société, ici et/ou ailleurs. Peu de justice sociale, peu d’humanité. Nous avons l’embarras du choix, mais faisons quelque chose ! Est-ce l’occasion d’un don, d’une participation à une cause, du temps accordé à une personne âgée ou isolée…

Le Mystère, c’est aussi la nature et ce qu’elle laisse deviner

Lorsque sont publiées des photos prises par les astronautes de notre planète, je ne peux qu’être dans l’admiration devant cette immensité… habitée. L’océan me fait le même effet. Atteindre le sommet d’une montagne aussi. Dire qu’il y a des milliers, des centaines de milliers de planètes autour d’étoiles… voilà un beau Mystère ! En prendre soin est devenu un impératif. Se reprendre sans cesse face à cet objectif exigeant aussi.

La planète Terre

Le Mystère, c’est Lui, bien sûr !

Une hymne du bréviaire le dit si bien :

À la mesure sans mesure
de ton immensité,
tu nous manques, Seigneur.
Dans le tréfonds de notre coeur,
ta place reste marquée
comme un grand vide, une blessure.
À l’infini de ta présence,
le monde est allusion,
car tes mains l’ont formé.
Mais il gémit en exilé,
et crie sa désolation
de n’éprouver que ton silence.
Dans le tourment de ton absence,
c’est toi déjà, Seigneur,
qui nous as rencontrés.
Tu n’es jamais un étranger,
mais l’hôte plus intérieur
qui se révèle en transparence.
Cachés au creux de ton mystère,
nous te reconnaissons
sans jamais te saisir.
Le pauvre seul peut t’accueillir
d’un cœur brûlé d’attention,
les yeux tournés vers ta lumière.1

 « Ce n’est pas dans les régions lointaines qu’on trouve ce que le Seigneur demande de nous : c’est à l’intérieur de notre cœur qu’il nous envoie. » Saint Césaire d’Arles éclaire bien par ces mots ce qui se passe en ce temps du Carême.

Nous voici invités à une aventure particulière : 40 jours de « retrait » intérieur, d’une solitude habitée par la conscience vive qu’une Présence nous y rejoint. Et que cette Présence s’appelle peut-être Dieu, mais surtout Père.

Pour goûter cette Présence, une certaine ascèse est nécessaire, qui ne concerne pas principalement la nourriture ou nos appétits corporels. Mais qui consiste surtout à être attentif à ce qui nous envahit, ou nous obsède : pensées désordonnées, paroles intempestives, désirs incontrôlés…

Entrer en carême c’est entrer en soi-même, non pour s’isoler mais pour une rencontre qui unifie et simplifie.

Seigneur Dieu, nous faisons partie de la nature avec ses ombres et ses lumières.
Un jour, ta main créatrice a insufflé en nous la vie.
En Jésus, tu t’es incarné traçant notre route jusqu’en l’infini.
Nous avons crié vers toi, et tu nous as transfigurés.
La Passion et la Résurrection de ton Fils ont scellé l’Alliance qui éternise le temps. 2

Sainte et joyeuse marche vers Pâques ! Amitié,

1 (Fr. Pierre-Yves.Taizé.CFC. La nuit, le jour)
2 Georgette Sirois

L’homme-Dieu et Dieu, le psychothérapeuthe

L’automne dernier, la revue l’Express donnait le sommet du palmarès des ventes des essais à trois ouvrages : Homo deus et Sapiens de l’Israélien Yuval Noah Harari, ainsi que Psychothérapie de Dieu, de Boris Cyrulnik. Il faut croire que Dieu continue à faire recette.

Homo deusDans Sapiens, l’auteur avait fait une synthèse des étapes de l’évolution de l’espèce humaine depuis 100 000 ans : la création des villes et des royaumes, l’invention des religions, des nations, des droits de l’homme, de l’argent, des livres et des lois, de la bureaucratie et de la consommation de masse. Dans Homo deus, l’auteur tente de décrire ce que sera le monde lorsque « les mythes collectifs tels que les dieux, l’argent, l’égalité et la liberté, s’allieront de nouvelles technologies démiurgiques. Et que les algorithmes, de plus en plus intelligents, pourront se passer de notre pouvoir de décision. »

Selon le Figaro, l’auteur de Homo deus, «Harari a un réel talent pour vulgariser, faire réfléchir en faisant marcher l’imagination de son lecteur. » L’auteur a aussi le mérite de faire une synthèse des changements importants et déterminants que l’humanité a connus surtout au cours du dernier siècle. C’est rare.

Il n’est cependant pas toujours heureux lorsqu’il s’aventure à dresser des perspectives sur l’avenir de l’humanité. Il évoque par exemple l’immortalité physique probable de l’être humain : c’est plutôt présomptueux pour qui ne connait pas l’ensemble des conséquences du vieillissement. Après tout, l’auteur n’a que quarante ans. Il appréhende la domination de « l’algorithme » sur l’être humain : si on en juge par les performances du système de paie Phénix du gouvernement du Canada, le risque est plutôt ténu dans un avenir prévisible.

Titre: Homo deus : une brève histoire de l’avenir
Auteur: Yuval Noah Harari
Année de publication: septembre 2017
Maison d’édition: Albin Michel
ISBN: 9782226393876 (22263938711)
Format : Epub, papier
Prix: Epub : 26,99 $, papier :  36,95

La psychothérapie de Dieu
Boris Cyrulnik est neuro-psychiatre. Lui aussi explore les recherches bio médicales récentes. Il tente de décrire l’effet de la foi sur le comportement humain. Selon son éditeur, l’ouvrage est « un merveilleux texte, lumineux, tendre et original sur le rôle majeur que joue l’attachement dans le sentiment religieux. » Renaud-Bray résume ainsi le contenu du livre : « Le neuropsychiatre propose une psychothérapie du sacré et analyse les liens entre l’attachement religieux individuel ou collectif et les conditions sociales, économiques, politiques, ou historiques, mais aussi le sentiment de sécurité. »

Geneviève Delaisi de Parseval, de Libération conclue sa critique par : « On sort un peu sonné de la lecture de ce livre truffé de plus de mille références en bas de page. C’est une somme qui confortera croyants comme non-croyants – mais pas pour les raisons auxquelles ils avaient spontanément pensé… »

Le quotidien La Croix, sous la plume de Élodie Maurot, reconnaît que le propos de l’auteur est efficace bien que certains rapports à Dieu soient négligés. Maurot déplore une certaine superficialité là où les prétentions scientifiques sont avancées.

Titre: Psychothérapie de Dieu
Auteur: Boris Cyrulnik
Année de publication: août2017
Maison d’édition: Odile Jacob
ISBN: 9782738138873 (273813887X)
Format : Papier
Prix: 34,95

Œcuménisme : Les temps ont changé

N.D.L.R. À l’occasion de la fin de l’année jubilaire du 500e de la Réforme, voici un texte rédigé par le rédacteur en chef de la revue Notre-Dame-du-Cap. Le texte a été lu le 31 octobre 2017 lors d’une veillée de prière œcuménique au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap soulignant cet anniversaire de la Réforme protestante.
OecumenismeBeaucoup de catholiques ici au Québec m’ont confié avoir connu une époque où il ne fallait pas parler aux protestants et où il était préférable de traverser la rue plutôt que de passer près de l’église protestante ou anglicane de leur quartier. Une fois, une vieille dame protestante d’origine suisse s’étonnait qu’une catholique d’ici ne cesse de lui dire :

« Finalement, vous êtes gentille. »
« Pourquoi me dit-elle toujours ça ? »

C’est plus tard qu’elle a compris que cette dame catholique avait appris que les protestants étaient du méchant monde, d’où sa surprise de faire connaissance avec une protestante qui soit gentille.

Jusqu’au Concile de Vatican II, il était interdit à des prêtres et à des théologiens catholiques de participer à des rencontres avec des pasteurs et des théologiens protestants. Et s’ils devaient absolument être présents à une cérémonie religieuse non catholique, les prêtres devaient y assister de façon passive, sans participer.

Le pape Pie XI avait même condamné l’œcuménisme dans une encyclique en 1928 ; comme le résume dans son dernier livre le théologien catholique québécois Gregory Baum, décédé récemment : « si les non-catholiques voulaient vraiment l’unité des chrétiens, ils n’avaient qu’à réintégrer l’Église de Rome et à commencer à obéir au Pape ».

Du côté protestant, l’anti-catholicisme a existé pendant longtemps et il existe encore dans certaines Églises, il faut le reconnaître. On se rappelle Charles Chiniquy, un prêtre devenu pasteur protestant après avoir quitté l’Église catholique avec fracas au XIXe siècle ; anticatholique virulent, il a écrit deux livres aux titres très évocateurs : « Cinquante ans dans l’Église de Rome » et « Quarante ans dans l’Église du Christ ».

À Lisbonne où j’étais en vacances il y a quelques jours, je visitais une église anglicane, et sur les murs, j’ai vu des plaques de pierre dans lesquelles étaient gravés les noms de membres illustres de cette paroisse qui avaient « abjuré le romanisme » pour embrasser la vraie foi. Le catholicisme ou le romanisme, ce n’était pas du christianisme, les catholiques n’étaient pas vus comme de vrais chrétiens. Ici même, des journaux franco-protestants se faisaient reprocher couramment de ne pas dénoncer avec assez de vigueur les erreurs catholiques. Bref, on le sait : à une époque pas si lointaine, les catholiques et les protestants se voyaient bien souvent comme des concurrents, des rivaux, voire des adversaires.

Arrive le Concile Vatican II. Par le décret Unitatis redintegratio (restauration de l’unité) de 1964, l’Église catholique décide de participer désormais au mouvement œcuménique, dans lequel elle reconnaît l’œuvre de l’Esprit Saint. Les non-catholiques sont maintenant vus comme des frères et des sœurs dans le Christ.

Ici au Canada, une entente signée en 1975 par les Églises anglicane, unie, presbytérienne, luthérienne et catholique romaine reconnaît la validité des baptêmes célébrés dans chacune de ces Églises. Car, contrairement à ce qu’on pense souvent, on n’est jamais baptisés catholiques, ou anglicans, ou protestants. On est baptisés en Christ, point.

En 1999, l’Église catholique et les luthériens signent une Déclaration commune sur la doctrine de la justification ; c’est cette question de la justification, du salut, qui avait été à l’origine de la Réforme protestante. Par la suite, les méthodistes ont signé cette Déclaration commune en 2006, les réformés en 2017 (l’été dernier à Wittenberg), et, le 31 octobre 2017, l’archevêque de Canterbury a annoncé que la Communion anglicane y adhère aussi. Les confessions chrétiennes signataires reconnaissent que les condamnations réciproques du XVIe siècle à ce sujet n’ont plus lieu d’être.

Et quand est venu le temps, en octobre 2016, de lancer l’année de commémoration des 500 ans de la Réforme, c’est sans hésiter que le pape François s’est rendu en Suède, à l’invitation de l’Église luthérienne de ce pays, pour faire en sorte que la commémoration soit commune et non pas une fête entre protestants. Le pape y a vu « l’occasion de réparer un moment crucial de notre histoire, en surmontant les controverses et les malentendus qui souvent nous ont empêchés de nous comprendre les uns les autres. » Quelques mois plus tard, en mars 2017, le Vatican organisait à Rome un colloque d’historiens sur Martin Luther, chose impensable il y a quelques années à peine. À cette occasion, le pape a déclaré :

« Aujourd’hui, en tant que chrétiens, nous sommes tous appelés à nous libérer de préjugés envers la foi que les autres professent avec un accent et un langage différents, à nous échanger mutuellement le pardon pour les fautes commises par nos pères et à invoquer ensemble de Dieu le don de la réconciliation et de l’unité. »

Je crois qu’il nous faut cesser de parler de « religion » catholique et de « religion » protestante, ou anglicane, comme s’il s’agissait là de religions différentes. Nous appartenons à des Églises différentes, mais sommes de la même religion : nous sommes tous chrétiens. Notre identité chrétienne est première, elle doit passer avant nos appartenances confessionnelles. Nos différences, parfois grandes, doivent néanmoins peser moins lourd dans la balance que notre foi commune en Jésus Christ. « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême », peut-on lire dans la lettre aux Éphésiens.
Nous avons aussi un but commun : nous sommes tous appelés à être des disciples missionnaires pour faire connaître Christ et son Évangile libérateur. Dans l’état où se trouve le christianisme chez nous, nos Églises ont tout intérêt à travailler ensemble plutôt qu’à être en concurrence les unes avec les autres. Travailler ensemble, elles le font déjà au sein d’organismes comme l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), Kairos Canada, le Réseau œcuménique justice et paix (ROJeP), le réseau des Églises vertes, le Conseil canadien des Églises, et j’en passe.

Quand on se bat entre chrétiens, nous sommes tous plus faibles.

Mais je ne crois pas qu’il faille penser l’unité des Chrétiens en termes de structure. Ça me semble très hypothétique de penser que tous les chrétiens seront un jour regroupés au sein d’une seule et même Église-institution. Voyons plutôt l’unité des Chrétiens comme une communion dans la différence.

500 ans après la publication des 95 thèses de Martin Luther, événement qui a changé le cours de l’histoire, nous ne fêtons pas un divorce ou un schisme. Nous célébrons la fin des antagonismes, le fait que nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur tout pour être ensemble, pour travailler ensemble à rendre ce monde meilleur, ce monde si beau que Dieu nous a confié.

Nous célébrons le fait que c’est un protestant, l’architecte Henri-Jacques Espérandieu, qui a réalisé sous l’épiscopat de Mgr Eugène de Mazenod les deux grandes basiliques de Marseille consacrées à Marie, soit la cathédrale de La Major et Notre-Dame-de-la Garde, la « Bonne Mère » qui veille sur la ville et sur son port du haut de sa colline. Nous célébrons le fait que la responsable des relations avec les médias d’une grande Église protestante canadienne est catholique et qu’un magazine catholique (revue Notre-Dame-du-Cap) peut avoir un rédacteur en chef protestant.

Nous célébrons le fait que l’évêque anglican de Québec et l’archevêque catholique de Québec logent sous le même toit, à l’invitation de ce dernier. Nous célébrons le fait que le grand concert de musique protestante du 500e de la Réforme qui a eu lieu cet automne au Palais Montcalm à Québec a été commandité par le Diocèse catholique de Québec. Nous célébrons le fait qu’un sanctuaire catholique et marial souligne, dans une veillée de prière, les 500 ans de la Réforme protestante.

Nous célébrons le fait que nos Églises sont en dialogue et nous demandons pardon à Dieu pour nos fautes, nos querelles, nos divisions qui nous empêchent encore trop souvent d’être UN dans le Christ. Car l’unité n’est pas un choix, c’est un impératif :

« Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jean 17,21)

Oui, les temps ont bien changé. Heureusement. Et nous t’en rendons grâce, Seigneur.

Retour à Tamanrasset, dans le Sahara algérien…

 N.D.L.R. Jean-Pierre Langlois, membre du Forum André Naud, prêtre, est parti à l’automne 2016 pour 3 ans en mission à Tamanrasset, au sud de l’Algérie et à la porte du Sahara. Jean-Pierre Langlois, de retour d’un séjour au Québec, a transmis cette autre correspondance de Tamanrasset.

Le SaharaBonjour !

Voilà maintenant un an que je vis à l’extérieur du pays, plus précisément à Tamanrasset, dans le Sahara algérien… Une belle expérience, malgré mon gros handicap linguistique : je ne réussis pas à baragouiner arabe, encore moins à le lire. J’ai pratiquement fait un X sur cet effort qui me rapprocherait des gens ordinaires que je croise.

Par ailleurs, la communauté chrétienne est minuscule, à peine une quinzaine de personnes, dont la majorité sont des personnes migrantes venues du sud du Sahara, du Cameroun au Sénégal. La plupart d’entre elles cherchent à rejoindre d’une façon ou d’une autre l’Europe, mirage d’aisance financière et espoir de pouvoir aider la famille restée en arrière. Elles ne font donc que passer, et nos liens sont par le fait même assez réduits.

Mon retour s’est fort bien déroulé. Je vais très bien, et je suis doucement à l’œuvre ici, sans problème. À part l’Eucharistie quotidienne, je rends visite aux prisonniers une fois semaine, le jeudi après-midi ; ces semaines-ci, ce sont surtout des femmes, de jeunes femmes migrantes, prises en flagrant délit de transporter de la drogue… Les deux dernières arrivées n’ont pas 21 ans… Et leurs familles ne semblent pas savoir ou pouvoir réagir, là où elles habitent. J’essaie de faire passer des messages par cellulaire. Jusqu’à maintenant, mes « textos » n’ont pas obtenu beaucoup de réponses…

Je lis tout mon saoul. Je viens de terminer une histoire globale sur Les traites négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau – un nom comme celui-là, ça ne s’invente pas !  Et j’ai parcouru le témoignage de Sébastien de Courtois : Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions. Je me suis aussi intéressé aux reportages du journal La Croix sur les chrétiens d’Orient ces 2 dernières semaines. Peu à peu, je continue à m’inculturer…

J’ai encore dévoré avec beaucoup d’intérêt un petit fascicule publié par Adrien Candiard, intitulé Comprendre l’islam. Ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien, publié en 2016. Simple et très ajusté à nos questions d’Occidentaux. En plus c’est publié dans une collection de poche, chez Flammarion. Plus qu’une aubaine, un petit bijou pour qui s’intéresse au sujet ! Et je viens de commencer un assez gros bouquin sur Jésus avant les Évangiles de Bart D. Ehrman, théologien américain. Les souvenirs sur Jésus qui ont donné naissance aux Évangiles, comment les percevoir aujourd’hui ? Sont-ils fiables ?

Les nuits commencent à fraîchir, mais les jours restent toujours aussi chauds. Je vais pouvoir ménager les ventilateurs qui ont beaucoup fonctionné depuis mon retour, jour et… nuit. Exemple ? La nuit, il fait autour de 20-22 degrés Celsius, et 31-33 degrés le jour. Donc, pour la chaleur, bienvenue au désert le jour !

Les jours raccourcissent, et cela paraît déjà.

À part cela, tout va bien. Je prépare plus spécialement des célébrations (textes et chants), car c’est mon tour, chaque mercredi et dimanche, à 19h. Puis le dimanche, on prendra le repas ensemble, les petits frères de Jésus de Tam, la petite sœur du Sacré-Cœur et moi. Un heureux moment de convivialité.
Un oued
Mercredi le 4 octobre, nous sommes allés à quatre marcher une petite heure dans le désert à l’est de la ville, en remontant un oued (gros ruisseau ou petite rivière) asséché jusqu’à une source où on pouvait se saucer. L’eau paraissait d’autant plus froide que le vent et le soleil nous chauffaient la couenne.

La vie, quoi ! J’ai du temps pour prier et me cultiver l’esprit. Quant au jardin, il est déjà pratiquement en jachère, si ce n’est le citronnier qui tarde à faire mûrir ses fruits. Quelques betteraves, 1 ou 2 plants de carottes, des oignons. Le jacaranda, planté en janvier, a si bien poussé qu’il me dépasse dorénavant. Son tronc est encore bien tendre et petit, mais il commence à avoir fière allure. Quant au bougainvillier, il continue de grimper le long du mur et va s’étendre peu à peu. Ses fleurs mauves répondent au laurier rose.

Je me considère souvent en préretraite, mais mon activité sur place me suffit. Comme il faut ici un réseau de relations humaines pour quoi que ce soit, je sais que cela arrivera peut-être si je suis patient et m’investit à ma mesure et selon les occasions du moment, acceptant les désirs des autorités locales, plutôt réticentes à voir l’implication sociale des chrétiens en pays musulman. De ce côté, j’ai encore tout à apprendre.

Je vous propose d’écrire sur ma session de réflexion théologique vécue à Alger, juste avant de rentrer à Tam. Ce fut excellent et nourrissant. Mais je viens juste d’obtenir, ces derniers jours, une partie minime des réflexions échangées. Je vais me mettre au travail, car vous êtes quelques-uns à me faire signe.

Cette session interdiocésaine des prêtres du pays portait sur le sens de notre mission en Algérie, et nos relations avec les chrétiens évangéliques, surtout présents en Kabylie (à l’est d’Alger). Belle session, exigeante par le nombre d’entretiens et des partages en plénière, mais inspirante aussi.

La session s’est mieux déroulée que je ne l’anticipais. Nous étions près de 70 participants, en plus des invités théologiens et quelques personnes bien engagées tels Jan Heuft le frère blanc hollandais ou Daniel le frère mariste kabyle. 9 ateliers ou carrefours ont dû être constitués. Malheureusement le travail en atelier n’a pas été très privilégié, de préférence aux réactions en plénière, où, à mon humble avis, se démarquent surtout les grandes « gueules » !

Mais le contenu abordait 2 aspects différents, qui pouvaient se compléter pour ce qui est de l’Algérie : notre mission spécifique s’adresse-t-elle d’abord à la petite communauté chrétienne que nous desservons, ou comment s’articule-t-elle aussi avec notre témoignage de vie, de partage de l’existence, de dialogue et d’amitié au sein du monde musulman, de la société algérienne ? Comment le Nouveau Testament et quelques textes magistériels depuis Vatican II nous éclairent-ils sur ce chemin, dans notre questionnement ? Henri-Jérôme Gagey, théologien français déjà venu accompagner ce type de rencontre en Algérie et vicaire général d’un diocèse en banlieue de paris (Créteil), s’est montré à ce sujet à la fois amical et incisif, invitant à des remises en cause opportunes. J’ai hâte de relire ses communications bien étoffées.

D’un autre côté, Michel Mallèvre o.p. nous a aidés à digérer le témoignage d’un pasteur évangélique d’Ouargla très sympathique, le pasteur Mourad. Il s’est montré très ouvert face à la présence des catholiques, mais aussi à son vécu personnel et aux exigences de son apostolat face aux autorités et à ses conséquences pour lui et sa propre famille. Bien plus que la moyenne des chrétiens évangéliques d’Algérie…

Le P. Michel nous a fait remarquer que le thème du salut des péchés est bien plus présent chez les évangéliques, et que tous n’insistent pas de la même manière sur les prières de guérison ou d’exorcisme. Lui aussi nous fera parvenir ses textes de réflexion.

Pour nous stimuler à intégrer tout cela, on nous a demandé de rédiger par atelier une lettre à un jeune prêtre de l’extérieur afin de l’inviter à nous rejoindre et à s’insérer à son tour dans notre mission ecclésiale en Algérie. Le dernier matin, nous avons écouté ces 9 lettres dont plusieurs étaient inspirantes, bellement écrites et remplies d’affection pour les gens d’ici. Cela m’a beaucoup touché et a si bien conclu la session dans un temps de prière apaisée. Je vous en transmets deux, un peu comme devaient se transmettre les lettres de saint Paul aux diverses communautés chrétiennes d’Asie mineure ou d’Europe.

Cher ami,

L’Algérie est un vaste pays très contrasté avec des réalités très variées entre un sud désertique et un littoral très peuplé. Les chrétiens y sont très minoritaires et l’Église y est minuscule comme au début des Actes des apôtres. Ce pays est ainsi tout à la fois aride et appelant, décapant pour la foi en tout cas.

Nous y sommes à peine 80 prêtres pour quatre diocèses, dans le plus grand pays d’Afrique. Le service du peuple algérien, musulman en sa quasi-totalité reste notre principale mission. Ce peuple est jeune, avide de beaucoup de choses et appelle comme peuvent le faire des brebis sans berger.

D’autres réalités nous sollicitent aussi : des étudiants subsahariens chrétiens heureux de trouver une maison où ils peuvent se retrouver pour prier et grandir ; des migrants qui traversent le désert pour tenter de franchir ensuite la Méditerranée avec tout ce que ce parcours comporte d’épreuves ; des Algériens aussi qui découvrent Jésus Christ dans les médias ou dans des rêves et qui ont besoin d’être accompagnés ; il y a encore des travailleurs expatriés loin de leurs pays, avec ou sans leur famille, des personnes nées en Algérie aussi et qui ne l’ont jamais quittée… La moisson est donc abondante et les ouvriers peu nombreux.

Si le peuple algérien est accueillant et porte à l’aimer, il te faudra du temps pour te faire à la culture et aux langues du pays. Si le quotidien est parfois lourd à porter car beaucoup de choses ne fonctionnent qu’à peu près, tu pourras y faire l’expérience de la Providence et de solidarités concrètes. Ici, comme en beaucoup d’endroits, ce sont les amis qui permettent de durer. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.

Voilà, nous sommes une Église petite et fragile, mais belle aussi. Notre histoire ancienne sur la terre de saint Augustin comme notre histoire récente est riche de témoins mais aussi d’adaptations successives. Une nouvelle page est en train de s’écrire, avec l’Église catholique d’Algérie, et avec de petites Églises autonomes. Tu peux y apporter ta pierre.

Merci en attendant de ta prière, et bienvenue à toi pour une visite découverte.

Fraternellement

Les prêtres des 4 diocèses réunis en session sacerdotale.

Lettre à un jeune prêtre

Tu vas rejoindre notre Église dans un beau pays de foi et de culture musulmanes où le quotidien n’est pas toujours facile, où modernité et tradition s’affrontent, où des blessures des années douloureuses demeurent. Mais les difficultés que nous avons rencontrées nous ont conduits à l’aimer davantage.

Le trésor de notre Église est sa vocation : se nourrir de ce qui habite le cœur des gens, en rendre grâce et se mettre humblement à son service. Nous le faisons actuellement dans diverses plateformes de rencontre : bibliothèques, soutien scolaire, formation artisanale, … et cela prend sens dans notre prière et nos eucharisties.

Tu vas chercher à connaître et aimer ce pays de l’intérieur, chercher à connaître et aimer ce que les gens vivent. Pour cela tu devras te lancer dans le rude apprentissage des langues et des cultures et tu verras le visage de tes interlocuteurs s’éclairer; et tu découvriras que le langage du cœur permet de s’écouter et de se comprendre en profondeur.

Tu vas rencontrer des hommes et des femmes qui vivent une existence juste et droite en fidélité à leur islam. Tu auras la surprise de rencontrer des hommes et des femmes saisis par le Christ et tu auras à les accompagner.

Tu vas rencontrer aussi des hommes et des femmes qui ne veulent pas de toi. Cela ne te découragera pas si tu partages leurs aspirations et compatis à leurs blessures, si tu te ressources dans la prière, l’évangile et la vie fraternelle.

En persévérant dans la durée, tu pourras connaître le bonheur de notre petite Église si fragile : amitiés solides, partage de vie, conscience d’être là où l’Esprit du Seigneur nous devance.

Tes frères à qui, pendant cinquante ans et plus, le Seigneur a donné cette joie.

Au plan personnel, j’ai fait plus ample connaissance avec les prêtres issus de la Fraternité sacerdotale Jesus Caritas en Algérie, au nombre de quatre : Albert Gruson, Bernard Janicot et mon prédécesseur à Tam, Bertrand Gournay. Nous manquait Jean-Paul Kaboré, retenu à la maison par une attaque de paludisme. Taher, petit frère de Jésus vivant à Tam mais de passage à Alger, s’est fait présent à plusieurs reprises durant la session. J’ai aussi côtoyé d’autres prêtres, mais leur nombre important a fait en sorte que ces contacts ont eu quelque chose de superficiel.

Nous avons abordé par ailleurs et avec franchise un sujet délicat : l’éventuelle béatification des 19 martyrs chrétiens de la décennie noire (1992-2002). Ce fut un bel échange à cœur ouvert, chacun exprimant ses joies et / ou ses craintes quant à la réaction de l’Église locale et de la nation algérienne qui a tant souffert durant cette époque relativement récente. Comment préparer cet événement dans nos communautés, le faire partager à la population ? Et comment être peut-être même l’occasion d’un début de mouvement de vérité et réconciliation au sein de la société ? Comment ne pas tout centrer sur les 7 moines de Tibhirine et Mgr Pierre Claverie qui sont plus connus, mais donner à chaque personne martyrisée le sens de sa fidélité à la mission tel qu’il ou elle l’a souvent bien exprimé ?

Vous percevez comme ce fut enrichissant, même si bien des enjeux m’ont passé bien au-dessus de la tête !

Voilà. je vous salue tous et toutes, en vous remerciant de votre accueil si chaleureux lors de mon séjour de trois semaines au Québec au mois d’août. Cela m’a fait chaud au cœur. Maintenant, au travail !

Félix Leclerc écrivait dans Pieds nus dans l’aube : « On n’a pas sitôt bâti une chose qu’il faut en recommencer une autre, dans le fond, semblable. La mer n’a pas sitôt posé une vague sur le rivage, qu’elle court en chercher une autre. Les fourmis n’arrêtent pas de transporter les grains de sable. Dans cent ans, les feuilles de tremble trembleront encore, et la chanson de l’oiseau ne sera pas terminée. L’homme n’arrête pas de charroyer les jours. »

Alors, chaque jour, recommençons ! Cent fois sur le métier…

Amitié