Archives de catégorie : Église catholique

Réforme au Vatican quatre ans plus tard : des progrès

Construction
Au terme d’une quatrième année de son pontificat, le pape François peut se réjouir de la progression des réformes qu’il a initiées. Inspiré par François d’Assise, le Pape avait déclaré vouloir « une église pauvre pour les pauvres ». À Assise, où il s’était rendu en octobre 2013, il s’était fait accompagné par 8 cardinaux qui’il avait désignés pour réformer la Curie. Outre une plus grande transparence, force est de constater que les changements correspondent à ceux évoqués par le regretté Cardinal Turcotte au lendemain du Conclave. Ce dernier avait dit de François à Radio-Canada qu’il était « quelqu’un qui pourrait d’abord être un saint, quelqu’un qui est proche des pauvres, quelqu’un qui pourrait s’attaquer à corriger certaines erreurs de la Curie, à corriger aussi les erreurs de l’Église ». Parmi ses réformes, notons une consultation  plus large pour la nomination des Évêques, la vigoureuse réforme de la gestion économique du Saint-Siège, une volonté d’impliquer les laïcs et des efforts pour mieux gérer la lancinante question des agressions sur les enfants.

Consultation élargie

Contrairement à la tradition, le Pape consulte par la poste les fidèles et le clergé du diocèse de Rome pour nommer son nouveau vicaire. Selon le journal La Croix qui cite le Vatican Insider, « alors que l’actuel vicaire du pape, le cardinal Agostino Vallini, âgé de 77 ans, doit cesser ses fonctions le 17 avril, prêtres et fidèles ont jusqu’au 12 avril pour envoyer par courrier des « suggestions sur le profil du prochain vicaire et aussi éventuellement des noms ». Cet appel a été lancé par le pape lors d’une rencontre privée avec 36 responsables du diocèse, qui compte 334 paroisses pour 2,8 millions d’habitants ».

Poursuites criminelles et liste blanche

La réforme de l’Institut des œuvres de la Foi connu sous le vocable de Banque du Vatican est celle qui a le plus progressé. Selon la RTS (Radio Télévision Suisse), 5 000 comptes ont été fermés, 12 000 euros saisis, 2 directeurs de la banque ont été tenus criminellement responsables par la justice Italienne pour violation des normes anti-recyclage grâce au concours des nouvelles autorités de l’Institut.

L’Italie a mis le Vatican sur sa « liste blanche » des États dont les institutions financières sont considérées comme transparentes, après plusieurs années de réformes menées par le pape François et son prédécesseur. Ou plutôt, le ministre des finances italien a sorti le Vatican sa liste noire des États fiscalement « à risques » en signant des accords d’échange de renseignements avec la Banque du Vatican.

1,3 milliard d’euros trouvés

La réforme de la curie a mené à la création d’un « Conseil pour l’économie » et un « Secrétariat pour l’économie ». Ce dernier, sous la responsabilité de Cardinal Pell, dispose désormais d’un pouvoir de « contrôle et vigilance en matières administrative et financière » sur tous les dicastères de la Curie (Congrégations, Conseils pontificaux, Tribunaux, Secrétairerie d’État) ainsi que sur les « institutions liées au Saint-Siège ou s’y rapportant et les administrations du Gouvernorat de la Cité du Vatican. »

Le cardinal Pell, dans une déclaration au quotidien français La Croix,  a admis que « l’examen des caisses des différents services du Vatican avaient permis de trouver 442 millions d’euros non utilisés, s’ajoutant aux 936 millions trouvés dans un premier temps, des fonds légaux ». Bien que certaines Secrétaireries d’État soient jalouses de leur indépendance et que les fonctionnaires n’étaient pas spécialement loquaces, le Cardinal a affronté une résistance mois grande d’appréhendée, a-t-il confié au Catholic Herald en 2015. À l’exception d’une nécessaire réforme de la Caisse de retraite, les finances sont maintenant saines selon lui.

Le C8

Le C8, appelé ainsi parce qu’il est constitué par 8 cardinaux désignés par le Pape, a pour mandat de voir à la réorganisation de la Curie romaine, à la manière d’être de l’Église et de traiter des questions sensibles pour les laïcs. Sur la question des laïcs, « certains catholiques pensent encore qu’un prêtre doit être présent pour que l’Église fonctionne. C’est absurde ! », avait déclaré le cardinal Marx, membre du C8. Ce C8 est composé de deux Européens (l’Italien Giuseppe Bertello, l’Allemand Reinhard Marx, par ailleurs président de la Comece), deux Sud-Américains (le Chilien Francisco Javier Errázuriz Ossa et le Hondurien Oscar Andrés Rodríguez Maradiaga, également président de la Caritas Internationalis), un Nord-Américain (Sean O’Malley, des États-Unis), un Asiatique (l’Indien Oswald Gracias), un Africain (Laurent Monsengwo Pasinya, de la République démocratique du Congo) et un originaire d’Océanie (l’Australien George Pell). Plusieurs parmi ces cardinaux ont été cités par les médias comme de hautes figures du dernier conclave.

Le Pape vise d’abord un changement d’attitude où les réformes structurelles doivent s’en faire l’écho. « On ne fait pas la connaissance de Jésus en première classe », avait-il lancé au début de son pontificat, après avoir, une semaine auparavant, tancé les « évêques-voyageurs ».

Plusieurs sujets ont été abordés par le groupe responsable de la réforme.  Par exemple, la nomination d’un modérateur responsable de faire le lien entre les dicastères et le rôle des Laïcs ont été discutés en 2013Le nouveau visage de la Curie sera plus synodal et moins monarchique, plus collégial et moins pyramidal, il s’inspirerait du mode de gouvernement déjà en oeuvre au sein des ordres et congrégations religieuses, dont les jésuites.

La responsabilité des sanctuaires internationaux incombant au Saint-Siège qui était la responsabilité de la Congrégation pour le clergé est désormais assumé par le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation. Deux nouvelles congrégations ont également été approuvées : l’une aux laïcs, à la famille et à la vie, l’autre à la charité, à la justice et à la paix.

Agressions sur les enfants : efforts et raté

Afin de lutter contre la pédophilie et les abus sexuels au sein de l’Eglise, le pape a institué en mars 2014 une commission pontificale pour la protection des mineurs dans laquelle siègent dix-sept experts du monde entier – dont certains sont des anciennes victimes. Il a par la suite créé une nouvelle instance judiciaire sous la responsabilité de la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritière de l’ancienne Sacrée congrégation de l’inquisition romaine et universelle, organisme chargée de veiller au respect du droit canon. Ce tribunal est chargé de juger les évêques lorsque ceux-ci auront caché des abus sexuels commis par des prêtres de leurs diocèses.

Cependant, la seule membre victime d’abus sexuels, Marie Collins a démissionné le 1er mars 2017 en déplorant les refus et les lenteurs de la Curie à appliquer les recommandations de la Commission et en dénonçant la Congrégation pour la doctrine de la foi dont elle jugeait l’approche judiciaire opprimante pour les victimes. Plus précisément, elle était outrée qu’on refuse aux victimes le droit d’être assistées d’un avocat lors de leur comparution devant le tribunal. Selon Marie Collins, on confond victime et accusé. Marie Collins ne remet pas cependant en question la bonne foi du Pape François, mais bien celle de la curie.

Ces réformes n’arrêteront surement pas le déclin de l’Église catholique, mais permettront à tout le moins de mettre à jour l’appareil administratif.

Synode sur la famille : arrière-scène historique

Les membres du FAN de St-Jean-Longueuil

(N.D.L.R.) Dans le cadre du Synode romain sur la famille tenu en 2014 et en 2015, le Forum André-Naud a demandé à ses membres, de rédiger une opinion afin d’alimenter la réflexion sur le sort réservé à la famille en 2015. Voici un extrait de la « courtepointe » qui a été publiée dans notre dernier bulletin.

Introduction

La famille est la structure sociale la plus souple et la plus tenace que les êtres humains ont développée à travers les siècles et sur tous les continents. Faire de l’une de ses modalités un modèle pour toutes les époques est une grave erreur, tout autant que promouvoir comme exemplaire la Sainte Famille, dont personne n’en connaît l’histoire. De plus, utiliser le mot famille pour toute autre réalité qu’un ensemble formé de parents et d’au moins un enfant est trompeur, par exemple au sein d’un club sportif ou même de l’Église.

Rappel historique

Jusqu’au XVIIIe siècle et même au siècle suivant en Europe ou ailleurs, le mariage consistait en une transaction contractuelle. Les bébés et les jeunes enfants, dont la moitié mourait avant six ou sept ans, étaient laissés pour compte. Amarrée au quai de la parentèle et de la communauté locale, les membres d’une famille n’avaient d’autre objectif que de survivre, souvent au détriment des autres. Chez les aristocrates, dont l’histoire est plus connue, il s’agissait d’une union financière et politique. L’absence de l’amour conjugal et des sentiments familiaux était coutumière. Même en Église chrétienne, le sacrement du mariage reposait sur le lien contractuel, social, légal, et non sur l’amour entre l’époux et l’épouse.

L’avènement de la bourgeoisie urbaine au XVIIIe siècle comme classe sociale intermédiaire entre les aristocrates et les misérables, si lent fût-il, favorise des mariages d’affection entre personnes libres de se choisir mutuellement. L’amour romantique a pour effet de susciter l’amour maternel et, plus tard, l’amour paternel. Les maisons incluant plusieurs chambres succèdent à la pièce unique. Chaque famille aspire à une certaine autonomie. La famille nucléaire ou domestique prend le dessus au XXIe siècle, du moins en Europe et en Amérique du Nord.

De façon paradoxale, l’embourgeoisement contribue à la répression sexuelle, appuyée par le moralisme catholique et le puritanisme protestant. En effet, les structures sociales, incluant les Églises, influencent l’évolution des familles et des personnalités. La bourgeoisie d’affaires fait par exemple la promotion de mâles, s’affichant comme maîtres d’eux-mêmes, bienséants, travailleurs, performants, individualistes, réglementés, géniteurs et même prudes. Sur ce dernier aspect, à titre d’exemple, les hommes comme les femmes portent un maillot de bain recouvrant tout le corps jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Et en Église prévaut alors une morale de répression sexuelle, de mépris du corps, de la peur de la femme comme tentatrice. Le mariage chrétien continue d’avoir pour fin première la procréation et comme fin seconde le remède de la concupiscence. Le fondement sacramentel du mariage demeure le contrat et non l’union amoureuse jusqu’au milieu du XXe siècle.

Entre temps, une émancipation sexuelle s’était tout de même étalée progressivement en trois étapes. De 1870 à la Première Guerre mondiale, l’intolérance de la bourgeoisie réagit aux nouvelles mœurs, jugées comme favorisant la dégénérescence de la société et le retour aux civilisations primitives. L’enseignement catholique durcit le ton. Deuxièmement, entre les deux guerres, le national-socialisme et le fascisme freinent l’émancipation, alors que le pape Pie XI publie deux encycliques: Divini illius magistri en 1929 sur l’éducation des enfants à partir de « la lamentable décadence » en cours et Casti connubii en 1930 sur le mariage, où la contraception est dite totalement inacceptable. Puis la révolution sexuelle et l’explosion de l’érotisme surgissent dans la décennie de 1960. Elles s’insèrent dans une crise de civilisations aux multiples facettes. L’encyclique Humanae vitae du pape Paul VI a en 1968 un impact tragique à cause de ce qui est écrit à propos de la contraception. En effet, à l’encontre d’une commission spéciale instaurée par le pape Jean XXIII en 1963, dont le rapport final fut endossé par 52 des 56 membres en 1966, les propos de Pie XI en 1930, fondés sur la doctrine de saint Augustin (354-430), prévalent comme si l’infaillibilité du pape était en cause.

Aucune considération du sensus fidelium, en particulier celui des femmes, toujours « soumises » à leurs maris respectifs ! Aucune attention à l’approche collective des évêques, qui n’avaient pas pu en parler au concile Vatican II ? On est toujours dans une morale autoritaire, imposée de l’extérieur et fondée sur le biologique, et non selon une morale de croissance intégrale en humanité, fondée sur des valeurs évangéliques.

Conclusion

Au concile Vatican II, la constitution Gaudium et Spes a fait ressortir la complexité de la société contemporaine. Le potentiel destructeur de cette dernière a été montré du doigt. Les évêques n’ont pas moins indiqué les aptitudes au bien (les aspects positifs) de cette société et l’importance de les reconnaître. Si le synode a vraiment pour titre « La vocation et la mission de la famille dans l’Église et le monde contemporain », une approche différente de la famille est indispensable de la part du magistère catholique. Il importe de prendre en compte la réalité et d’y discerner l’Esprit Saint à l’oeuvre au sein des multiples genres de familles. Est-ce seulement au Québec, ou 80% des gens se disent catholiques, que 65% des couples ne sont pas mariés et 97% de la population ne participent pas aux célébrations dominicales? Le temps n’est-il pas venu de réviser la doctrine sacramentelle du mariage et d’en tirer les conséquences pastorales appropriées? Adieu la marginalité et l’exclusion. Il ne suffit pas de demander pardon pour des erreurs et des normes antérieures, dues à des valeurs bourgeoises et à des idées irréalistes. Des orientations vraiment évangéliques sont requises pour que le royaume se répande au sein des familles.

Faire bouger l’Église catholique

Lectures

Moingt

L’église catholique a besoin, de toute évidence, d’une importante remise à niveau pour affronter le millénaire. Voici quelques pistes de réflexion proposées par un jésuite respecté. Voici le résumé qu’en fait RCF radio à l’occasion d’une émission qui présente le livre. Cet essai propose des pistes pour faire évoluer les positions de l’Eglise catholique sur la question du rôle des femmes ou sur l’humanisme évangélique. Faut-il se résigner à voir l’Église catholique se replier sur elle-même, comme par un étrange effet de glaciation ? Peut-elle toujours être coupée à ce point des hommes d’aujourd’hui ? Non, répond le théologien Joseph Moingt, qui se livre ici à un plaidoyer sans complaisance pour que l’Église trouve un nouvel élan. Un élan qui passe nécessairement par une mutation profonde : promouvoir des vraies communautés d’Évangile, en allégeant l’institution, offrir aux femmes une place digne de ce nom, revenir aux grandes intuitions du concile Vatican II. N’est-ce pas le sens d’un authentique humanisme évangélique ? Il y a urgence à aller de l’avant. Il y a urgence à inscrire une nouvelle espérance, loin des peurs ou des crispations du passé.

Titre: Faire bouger l’Église catholique
Auteur: Joseph Moingt
Année de publication: 2013
Maison d’édition: Desclée de Brouwer : Paris
Sujets: Christianisme
ISBN:: 9782220064659
Format: 191 p.
Type d’ouvrage: Livre
Prix approximatif: 27,95 $

Place de la femme dans l’Église – évolution passée et à venir

(N.D.L.R.) Louise Gaboury, relationniste pour le FAN de Nicolet/Trois-Rivières, nous a fait parvenir le compte-rendu de l’entrevue sur la place des femmes dans l’Église qu’Élisabeth J. Lacelle, théologienne a accordé à Radio Ville-Marie. C’est avec plaisir que je vous l’achemine. Ce texte est reproduit avec la permission du Réseau Femmes et Ministères . Élisabeth Jeannine Lacelle est théologienne, diplômée de l’Université Saint-Paul et de l’Université de Strasbourg. Professeure en histoire des doctrines et des institutions chrétiennes à l’Université d’Ottawa, elle s’est distinguée en études des femmes et des religions, notamment en christianisme. Elle a été consultante à la Conférence des évêques catholiques du Canada de 1971 à 1984, à titre de présidente du Comité ad hoc sur le rôle de la femme dans l’Église de 1982 à 1984. Tout a commencé en 1971. C’est de cet événement qu’il sera question ce matin et de sa pertinence pour la question de la condition des femmes dans l’Église aujourd’hui.

Élisabeth J. Lacelle
Entrevue d’Élisabeth J. Lacelle à l’émission Sur les rives de l’Outaouais sur les ondes de Radio Ville-Marie, le mercredi 5 mars 2014 par Pierrot Lambert et Simone Saumur-Lambert

1. Dans un texte paru en 2011 sur le site Web du réseau Femmes et ministères, vous rappelez un événement qui s’est produit dans l’Église canadienne en 1971.  Pouvez-vous nous en parler et nous dire en quoi il a été historique.

Un mot sur le contexte. 1971, c’est trois ans après 1968.  L’année de la remise en question des systèmes d’autorité oppressifs dans tous les domaines (colonialisme, éducation, politiques guerrières, etc.). Pour ce qui est du mouvement des femmes, c’est le commencement de l’analyse et de la critique du système socioculturel fondé sur la loi du père, transmise de père en fils (patriarcal) et pensé, géré par les hommes seulement (androcentré).

J’ai participé à cette rencontre historique pour l’Église au Canada :
– l’initiative est venue des femmes, des groupes de l’Ouest canadien;
-la Conférence des évêques catholiques du Canada y a répondu en convoquant immédiatement des femmes des deux groupes linguistiques;
elles ont formulé des recommandations et les ont transmises aux évêques au cours d’un dîner convivial;
– un moment de dialogue de femme à homme et d’homme à femme peut-on dire.
Ça ne s’était jamais produit et on le souhaiterait beaucoup aujourd’hui.

2. L’initiative de ces femmes est venue de l’intérieur de leur engagement pour la justice à l’égard des femmes au Canada, donc de l’extérieur de l’Église.

Les femmes catholiques se sont engagées dans la Commission Royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada qui avait été mise sur pied par le gouvernement canadien. (J’y ai présenté un mémoire préparé avec les étudiantes du Collège Bruyère d’Ottawa).

Oui, l’initiative est venue de l’extérieur de l’Église, mais elle a rejoint dans l’Église l’esprit du renouveau qui a suivi le Concile Vatican II. Jean XXIII avait reconnu le mouvement des femmes comme un signe des temps pour l’Église dans Pacem in Terris en 1963. Au Concile, la Constitution L’Église dans le monde de ce temps a affirmé fortement l’égale dignité de la femme et de l’homme en tant que personnes et elle les incitait à s’engager ensemble dans tout projet humain, public comme privé.

3. Le synode romain de 1971 portait justement sur la justice sociale et sur le sacerdoce ministériel. Jusqu’où vont les recommandations?

Les deux groupes linguistiques ont recommandé que l’Église reconnaisse officiellement l’intégralité de la grâce baptismale des femmes, c’est-à-dire la grâce qui peut les habiliter à toute vocation ecclésiale: « Que leur soit rendu l’accès à des ministères incluant le diaconat et le sacerdoce » (groupe francophone). Le groupe anglophone demandait que soit abolie toute barrière discriminatoire inscrite dans le droit canon. La Conférence des évêques a adopté ces recommandations. De fait, ce fut leur seule recommandation à ce synode.

4. Par ailleurs, la recommandation opère un glissement vers des « ministères féminins ».

Oui, un compromis sans doute pour qu’elle soit adoptée par la majorité des évêques. Mais si vous lisez l’ensemble de l’intervention qui la présente, vous verrez qu’y sont remis en question tous les arguments classiques contre l’ordination des femmes et la recommandation d’une commission d’étude demande qu’elle aille jusqu’au fond de la question à nouveau.

5.  En 2011, quarante ans après l’événement de 1971, vous affirmez que les quatre interrogations soulevées par les femmes n’ont pas perdu leur pertinence; par exemple : à propos de l’image de l’identité et du rapport homme-femme que l’Église véhicule.  Pouvez-vous commenter?

Aujourd’hui, de nombreuses femmes sont engagées dans l’Église et certaines occupent des postes importants en pastorale, en catéchèse, en administration, etc. Mais, dans toutes ces fonctions, elles sont secondes. Structurellement, comme institution, l’Église catholique est gouvernée, légiférée, enseignée, célébrée publiquement (=au nom de l’Église) par des hommes seulement. Les femmes baptisées, membres de l’Église Peuple de Dieu, s’y trouvent donc gouvernées, soumises à des lois, enseignées doctrinalement et moralement par les hommes, toujours secondes dans les célébrations publiques et les engagements pastoraux.
Notez : elles le sont juridiquement (droit canon), sans aucun pouvoir sur cette juridiction.
Quelle image du rapport homme-femme dans l’Église cela donne-t-il? Je vous laisse la réponse. Les hommes accepteraient-ils de vivre dans une Institution ecclésiale structurée en sens inverse?

6.  Les interrogations à propos du mariage, par exemple, et de la morale sexuelle sont-elles aussi toujours pertinentes?

L’invitation que le pape François a faite aux baptisés de répondre à un questionnaire en prévision du synode de 2014 sur la famille est une démarche décisive. Nous pouvons nous en réjouir et y collaborer le plus possible.

Les rapports-synthèses des réponses font voir qu’un fossé s’est creusé entre le vécu du Peuple de Dieu, là où les baptisés hommes et femmes vivent et pensent leur foi, et les enseignements officiels de l’Institution ecclésiale. La sociologue Danièle Hervieux-Léger parle d’un discours reflétant une « ex-culture », ex-culturé, hors-culture; qui fait que la voix de l’Église devient de moins en moins normative et signifiante pour des projets humains, même spirituels.

7.  Pensez-vous qu’avec le pape François l’Institution ecclésiale – et alors la vie de l’Église – va connaître des ouvertures nouvelles?

C’est clair qu’il appelle à la réforme de l’Église, en commençant par sa gouvernance cléricale.  Et il pose des premiers gestes qui ouvrent à des structures nouvelles. Ainsi du Secrétariat pour l’économie et l’administration du Vatican qu’il vient de créer, présidé par un cardinal, c’est vrai, mais avec un Conseil constitué de huit clercs et sept laïcs. Belle occasion d’ouvrir des portes aux femmes.

8.  Est-ce qu’il n’envisage pas d’ouvrir de telles portes?

Dans son exhortation Evangelii gaudium, il envisage « d’élargir les espaces pour une présence plus décisive » des femmes dans l’Église; il dit qu’elles doivent être « là où sont prises des décisions importantes aussi bien dans l’Église que dans les structures sociales » (no 103).

Nous attendons les gestes. Pourquoi ne pas nommer (il n’est pas encore trop tard) huit femmes conseillères – des sages – pour accompagner les huit cardinaux – « les sages » avec qui il planifie la réforme de l’Église? Rien, juridiquement ne l’empêche de le faire. Il y en a des femmes sages dans l’Église : par ex. la présidente de l’Union Internationale des supérieures majeures, la présidente des Associations laïques féminines internationales, une rectrice d’université catholique, une doyenne de faculté de théologie, une canoniste, une chef d’entreprise, etc. Il doit y avoir des sages parmi ces femmes?

Tant que de tels gestes ne seront pas posés, l’Institution ecclésiale va perdre de sa crédibilité auprès des institutions d’État sur les questions sexuelles, familiales et autres, et elle va rencontrer de plus en plus de résistances lorsqu’elle réclamera la liberté religieuse dans les affaires des États.

Le Vatican n’a pas signé la Convention contre toute discrimination à l’égard des femmes de l’ONU (1979, en vigueur depuis 1981), un des sept États qui s’abstiennent (dont l’Iran, la Somalie, le Soudan).  On peut s’attendre à ce qu’après le scandale financier, le scandale sexuel des enfants violés, ce soit l’exclusion systémique des femmes de la gouvernance de l’Église qui soit prise à partie par les États, surtout lorsqu’il s’agit des droits des femmes, de leur corps. L’appel à la réforme viendra-t-il encore de l’extérieur comme c’est le cas pour les finances et les abus d’enfants? Dommage, les baptisées ont pourtant interpelé l’Institution ecclésiale depuis tout ce temps; 1971…

9.  Que penser de l’insistance du pape François sur la maternité de l’Église? 

François fait appel très souvent à la maternité de l’Église. Que représente pour lui la maternité? Jusqu’ici il en parle comme si elle était le fondement de toute fonction de la femme, celle-ci serait déterminée par sa constitution biologique de mettre au monde des enfants. Or, la réappropriation de leur corps a été la première démarche des femmes pour s’affirmer personnes sujets humains à part entière. Elles y ont repensé, non pas renié, leur maternité, leur parentalité. Elles seules peuvent en parler d’expérience, humaine et croyante.

10.  Une théologie de la femme serait-elle souhaitable?

François est conscient que le discours institutionnel reste encore à faire sur ce point, même après Mulieris dignitatem de Jean-Paul II. Je suis bien d’accord avec lui, en supposant que cette théologie serait produite par des femmes – on peut déjà en trouver beaucoup d’éléments dans leurs réflexions théologiques. Je me demande en même temps s’il ne serait pas plus simple et efficace de revoir la théologie du baptême, de la grâce baptismale. Thomas d’Aquin (après Augustin) s’est basé sur les études bibliques et sur l’anthropologie de son temps. Pour lui, cette grâce a la même efficacité de salut pour la femme et pour l’homme (« Tous vous avez revêtu Christ », Gal 3, 27), donc elle n’est en aucune manière discriminatoire dans ses effets de salut (même une Simone de Beauvoir s’en est réjouie!).  Mais, objecte-t-il, dans l’ordre de la nature, dans l’histoire, cette intégralité ne peut pas se réaliser parce que… la femme a été créée seconde, elle doit se taire dans l’assemblée, etc. (théologie de l’époque); elle est passive dans l’acte de procréation, elle ne fait que porter le sperme à l’aboutissement de l’enfant, de fait, celui-ci est un acte manqué s’il naît fille (anthropologie d’Aristote).  L’homme, étant  prototype de l’Homme, seul il peut représenter Dieu et alors gouverner, légiférer, enseigner, etc. Ce serait intéressant de faire une théologie de l’homme (petit h) tel que le conçoit encore le magistère officiel de l’Église.

Or ces arguments théologiques et anthropologiques sont aujourd’hui périmés, comme le disait le cardinal Flahiff au Synode de 1971. Il nous faudrait un ou une, un et une (?) Thomas d’Aquin pour tout repenser l’ordre de la grâce et son rapport à l’ordre de la nature!

11.  Avez-vous confiance que la réforme de l’Institution qu’entreprend François va changer les choses?

J’ai confiance que pour cette question comme pour d’autres, le pape François sait bien qu’il doit écouter la voix du Peuple de Dieu. Comme il écoute et parle avec les juifs et les musulmans en dialogue, avec les autres Églises en dialogue, un nombre croissant de baptisés, femmes et hommes l’interpellent à le faire avec les femmes baptisées. À ne plus leur dire qui elles sont et comment elles doivent vivre leur corps, mais en parler avec elles, ses sœurs, à partir de leur expérience, en vis-à-vis évangélique.

Je crois que la réforme de l’Institution ecclésiastique ne se fera que par son passage d’une institution cléricale exclusivement masculine (je rajoute ici au propos de François) à une institution ecclésiale inclusive de l’homme et de la femme dans tous les domaines de la vie de l’Église.

C’est ensemble, l’un et l’autre recréés dans l’intégralité de leur personne sexuée, que l’homme et la femme peuvent être des témoins de l’Humanité nouvelle née de Jésus Christ – toutes barrières abattues, tout mur détruit, en reconnaissance mutuelle intégrale comme y appelle la réconciliation en Jésus Christ (Éphésiens, chap. 2). C’est dans son Corps d’humanité, « dans sa chair » (2, 15), crucifié et ressuscité va jusqu’à dire ce texte que naît l’être humain nouveau (le kainos anthrôpos).

Voilà une Bonne Nouvelle à vivre et à annoncer, à évangéliser.  Bonne nouvelle pour l’Église Peuple de Dieu d’abord. Et bonne nouvelle pour les États dans leur recherche d’une gestion juste des peuples.