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L’Église et l’homosexualité :
« Trop c’est trop »

 lesbiennes, les gays, les bisexuels et les transgenres.(N.D.L.R.) En 2006, le Forum André-Naud a rendu public sa position sur l’Église et l’homosexualité. À la lumière d’interventions récentes de l’épiscopat et compte tenu de la vitesse avec laquelle la pensée de l’Église évolue sur ce sujet il semble pertinent de rappeler cette opinion maintenant vieille de 12 ans.

Des membres du Forum André-Naud et d’autres prêtres décrivent leur réaction de perplexité et de désaccord devant deux récents documents de l’Église sur les personnes d’orientation homosexuelle.

Deux interventions ecclésiales récentes ont porté sur les personnes d’orientation homosexuelle : l’une concernait le mariage civil des conjoints de même sexe ici au Canada, l’autre traitait de l’accès à la prêtrise et venait du Vatican. Dans le premier cas, il s’agissait du mémoire de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) auprès du Comité législatif chargé du projet de loi C-38; l’autre document émanait de la Congrégation pour l’éducation catholique à Rome. Dans les deux cas, l’attitude globale qu’on y manifestait ainsi que l’argumentation qui y était déployée soulèvent chez nous – comme chez bien d’autres – perplexité et désaccord.

Perplexes devant l’attitude négative

Le concile Vatican II a mis en lumière une donnée fondamentale : l’Église aime le monde. Elle l’accueille avec ses richesses et ses misères. Elle se montre disposée à l’accompagner dans sa marche. Elle souhaite et désire contribuer à la vie des sociétés qui en font partie, et elle s’attend également à s’enrichir à leur contact.

Dans la présentation du mémoire au Comité législatif sur le mariage gai, quelle différence d’attitude! Vous semblez donner un cours de droit et d’anthropologie à nos représentants politiques. Vous dénoncez le piètre état du mariage au pays et vous annoncez une dégradation encore plus grande si le projet C-38 devenait loi. Vous nous faites malheureusement penser à ces « prophètes de malheur » évoqués jadis par Jean XXlll à l’ouverture du concile.
Comme on se sent loin de la Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps! On pouvait y lire: « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps ( … ) sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur.»

Quant à la compassion qui imprégnait toute la démarche de Jésus sur terre, y a-t- il là quelque trace ? Pas un paragraphe, pas une phrase dans votre mémoire qui prenne en compte la discrimination historique exercée à l’endroit des personnes homosexuelles, et la tragédie de leur exclusion sociale ou ecclésiale ressentie profondément par un grand nombre d’entre elles.

C’est pourtant dans cette souffrance humaine que s’enracine toute la quête de reconnaissance sociale du mouvement gai dans ses multiples expressions. N’y a-t-il pas là de quoi être perplexes ? C’est la même attitude qui se retrouve dans l’Instruction de la Congrégation romaine à propos de l’admissibilité aux ordres sacrés des homosexuels. Pourtant, Thimothy Radcliffe, l’ancien Maître des Dominicains, affirmait récemment à propos de ce document, selon ce que rapporte The Tablet (27 novembre 2005) : « Je n’ai aucun doute que Dieu appelle des homosexuels au sacrement de l’Ordre; et il s’en trouve que je range parmi les prêtres les plus engagés et les plus impressionnants que j’aie connus. Et nous pouvons présumer que Dieu continuera d’appeler des homosexuels autant que des hétérosexuels à la prêtrise parce que l’Église a besoin des qualités des deux. »

Il en conclut : « Nous devrions nous montrer plus soucieux de ceux que nos séminaristes pourraient être enclins à détester plutôt que de ceux qu’ils aiment. Le racisme, la misogynie et l’homophobie sont autant de signes qu’une personne pourrait ne pas être un bon modèle du Christ. »

En désaccord avec l’argumentation

Toute l’argumentation sous-jacente à ces textes ne nous convainc pas. On y parle de «loi naturelle» comme s’il s’agissait d’une donnée aussi immuable qu’évidente. Pour notre part, nous considérons que l’être humain n’a jamais fini de chercher et de découvrir sa « vraie » nature. Il n’y a de saisie de la condition humaine que par le biais d’une culture précise qui ne cesse d’évoluer dans le temps. Ainsi ce qui était « naturel » dans une civilisation et à une époque passées peut apparaître inacceptable maintenant. Bien sûr, il s’agit d’une évolution qui s’échelonne sur beaucoup de temps, et il faut en parler en termes de siècles plutôt que d’années. Prenons un exemple : l’esclavage a perduré comme naturel, même dans l’Église, pendant des siècles, alors qu’il nous apparaît aujourd’hui « contre nature ».

La responsabilité de la recherche et de la définition de la loi naturelle incombe à tout le monde puisqu’il s’agit de la condition commune à l’humanité. L’Église peut puiser à des sources d’inspiration de grande valeur, dont certaines lui sont propres. Mais elle est solidaire de toute l’humanité et fait partie de ce monde. Se pourrait-il qu’elle détienne seule toutes les clés qui ouvrent les portes de l’aventure humaine authentique? Aurait-elle nécessairement le dernier mot sur les mystères de la vie politique, sociale, familiale, sexuelle? Est-ce qu’elle détiendrait «toute la vérité» sur l’être humain? L’histoire et le sens commun démontrent le contraire. En ces matières, l’enseignement officiel de l’Église s’est plus d’une fois avéré erroné.

Nous souhaitons qu’en ce domaine l’Église tout entière se considère partie prenante de l’aventure humaine. Qu’elle soit elle-même, avec ses richesses propres et ses limites, sans complexe mais sans prétention indue face à « la » vérité. Qu’elle soit solidaire et confiante ! Il nous semble que c’est dans cet état d’esprit et dans ces dispositions de cœur que Jean XXIII et le concile Vatican II invitaient le Peuple de Dieu à s’ouvrir aux« signes des temps ».

Tout le monde est concerné

Pourquoi empruntons-nous la voie de l’opinion publique ?

Premièrement, nous voulons dire à haute voix aux nombreux chrétiens et chrétiennes du pays qui refusent l’approche et le langage des autorités ecclésiales: « Vous n’êtes pas moins chrétiens pour autant ! » Selon nous, l’essentiel de la foi chrétienne ne se trouve pas en cause dans ce débat. Votre dissidence ne fait pas de vous des excommuniés. Puissiez-vous ne pas vous exclure vous-mêmes !

Deuxièmement, nous souhaitons un dialogue d’Église sur toutes les questions concernant l’homosexualité. Ce dialogue n’est malheureusement pas pratique courante au sein de nos Églises, surtout lorsqu’on pressent des divergences de vues. Et principalement quand Rome s’est déjà exprimé sur le sujet. Nous souhaitons que des chrétiens se mettent à l’écoute de l’expérience de vie de leurs frères et soeurs homosexuels. Que ce soit dans les communautés locales comme au sein des instances de consultation plus larges, avec leurs évêques. Nous espérons que nos évêques se parlent entre eux là-dessus et ouvrent le débat dans leurs Églises respectives. Nous espérons aussi que des théologiens et des théologiennes soient mis à contribution dans ces échanges. Rencontres formelles ou informelles, annoncées ou discrètes, larges ou restreintes: cela importe peu. Le plus important, c’est que soit suscité un débat libre, une prise de parole ouverte et authentique.

Quant à nous, nous avons pris le temps de nous rencontrer avec des témoins de la réalité homosexuelle dans l’Église et nous avons décidé de rendre publique cette première réaction. Le Forum André-Naud s’étend déjà et nos sujets d’intervention s’allongent. Nous crions publiquement notre désir de réaliser le grand projet d’évangélisation que fut le concile Vatican Il. Nous ne voulons surtout pas revenir au XIXe siècle : l’ultramontanisme a fait son temps ! La dissidence responsable est possible en Église. Nous voulons user de ce droit, car nous aimons l’Église du Christ et nous espérons en la réalisation de sa mission dans le monde de ce temps.

Le 6 février 2006

Les prêtres signataires de la lettre et leur diocèse :

André Anctil, José V. Arruda, Jean-Pierre Langlois, Claude Lefebvre, Claude Lussier (Montréal)
Éric Généreux, Raymond Gravel, Bernard Houle, Pierre-Gervais Majeau, Guylain Prince, Claude Ritchie (Joliette)
Jean-Yves Cédilot, Jocelyn Jobin, Alain Léonard, Lucien Lemieux (St-Jean- Longueuil)
Benoit Fortin, Michel Lacroix, Claude St-Laurent (Gatineau)
Jacques Pelletier (Gaspé).

5 ans de pontificat pour François : le bilan du RFAN

Le Réseau des Forums André-Naud aborde le pontificat de François selon deux perspectives : l’approche pastorale et la vie institutionnelle. Le Pape a été particulièrement efficace en gestes autant qu’en discours par son approche pastorale ouverte. Il a été sensible aux plus démunis et aux laissés pour contre. Il a été ferme sur la question des migrants. Sa position sur l’environnement lors de la publication de Laudato Si a été saluée unanimement. Ses interventions sur l’économie sont pertinentes. Enfin, il a posé des gestes concrets en faveur de l’Œcuménisme et du dialogue interreligieux.

Son bilan sur la scène institutionnelle est plus en demi-teintes. Le statut de la femme et le sort réservé aux homosexuels n’a pas changé. La gestion de la question des agressions sur les enfants manque souvent de transparence. Sur l’annulation des mariages, François aurait pu aller plus loin. Par contre, les réformes administratives au Vatican semblent porter fruit.

L’approche pastorale

L’approche pastorale du pape est très positive, notamment dans les médias. François a été particulièrement efficace avec sa proposition d’un évangile radical. Il s’approche spirituellement et physiquement tant des petits que des grands, des souffrants ou des mal-aimées. Il touche, prend dans ses bras tous ceux qui l’approchent. Il recherche la proximité des gens simples.

Il affiche une liberté de ton dans ses commentaires sur l’actualité. Il est un homme de paix : il dénonce les guerres et ses horreurs. Il est simple. Il témoigne d’un réel engagement auprès des pauvres en paroles et en actions.

Il revendique une économie éthique. Une économie au service de l’être humain. Dans Evangelii gaudium, il dit : « Nous ne pouvons plus avoir confiance dans les forces aveugles et dans la main invisible du marché. », pavant ainsi la voie vers un monde meilleur.

Il est allé à la rencontre des migrants et des réfugiés. Il réprouve l’intolérance et il dénonce la pauvreté des moyens mis en œuvre pour soutenir leurs conditions de vie.

Dans son encyclique Laudato Si’, il est question de la dégradation de l’environnement qui ne peut que mener à la dégradation de la vie humaine et sociale. Il demande au monde entier de prendre soin de cette Mère Terre que Dieu nous a confiée. Nous devons changer notre manière de penser l’environnement mais surtout notre manière de vivre. Cette encyclique a été reçue avec surprise et accueillie très positivement par ceux et celles qui ont le souci de l’environnement, qu’ils soient croyantes, croyants ou non.

L’œcuménisme et le dialogue interreligieux de François sont salués. Un évêque a dit un jour : « La religion est une manière culturelle de dire sa foi ». La position de François va dans ce sens et c’est bien. Le Pape s’est rendu en Suède pour commémorer le 500e anniversaire de la Réforme avec l’Église luthérienne. Il s’est rendu en Égypte pour renouer le dialogue avec l’Islam.

La vie institutionnelle

Les réformes administratives et financières du Vatican sont saluées et appréciées. Les mesures prises pour arrêter le blanchiment d’argent du crime organisé vont dans le sens de la justice et de l’honnêteté.

Le Synode sur la famille de 2014 a mis en évidence les forces rétrogrades qui agissent à l’intérieur de l’Église et qui bloquent les changements qu’un Pape pourrait souhaiter apporter sur un grand nombre de questions éthiques. L’approche de l’église institutionnelle entrave des changements profonds plus compatibles avec l’Évangile, des changements que souhaitent aussi de nombreuses chrétiennes et chrétiens.

Ainsi, l’Église continue à ne pas vraiment faire une place aux femmes dans son Église. Pourtant, bien des femmes ont une « approche pastorale » souvent meilleure que celle des prêtres. Certaines femmes auraient aimé être prêtres et elles auraient été très efficaces. La complémentarité hommes-femmes ne peut se manifester si la femme n’a pas la même place, la même importance que l’homme dans l’Église. La femme n’est plus au service de l’homme. François a dit : « Il est nécessaire que la voix de la femme ait un poids réel, une autorité reconnue dans la société et dans l’Église ». Malgré ces bons mots, il y a quelque chose qui ne va pas ! Le réseau des Forums André-Naud estime que le pape devrait faire preuve de plus d’audace dans la promotion d’une réelle égalité « hommes femmes » dans l’Église qui éliminerait toute discrimination envers la femme !

François a hérité d’une situation, les agressions sexuelles, qui mine la crédibilité de l’Église depuis plus de trente ans. Mais, le pape ne semble allez assez loin dans la protection des enfants face aux prêtres pédophiles. On ignore ce qu’il est advenu des prêtres qui ont déjà abusé des enfants. Ces abuseurs sont des criminels et ils devraient être jugés comme tels.

Les homosexuelles et les homosexuels souffrent de ne pas être acceptés inconditionnellement. Elles, ils n’ont pas voulu cette orientation sexuelle mais doivent la vivre. Or, l’Église se cantonne à la lettre de son catéchisme. Rien n’a changé. Pourtant, les homosexuelles et les homosexuels ont le droit, eux aussi, au bonheur partagé malgré leur différence !

La simplification des procédures concernant la déclaration de nullité du mariage est positive. Le mariage doit être vécu « pour le meilleur et pour le pire (chômage, maladie etc.) ». Le meilleur doit être vécu ensemble et le pire aussi doit être vécu ensemble. Mais quand le pire est l’autre, quand il n’y a plus de meilleur, le mariage n’a plus à être valide. Il y a des personnes qui sont emprisonnées dans une relation souffrante. Or le mariage ne doit pas être une prison. L’Église devrait aller plus loin dans cette réflexion et dans la simplification des procédures quand rien ne va plus.

La pastorale « médiatique » de François est très positive. Il est un bon pasteur. Par contre, les changements institutionnels suscitent certaine déception mais l’attitude de François nourrit l’espoir, qu’avec le temps, l’Église corrige ses visions. François ne changera par toutes les règles. Il manque de temps. Cependant, la réflexion doit continuer. Le Pape n’est pas, à lui seul, l’Église. Nous sommes des millions et nous ne pensons pas tous la même chose. François lui-même tente de mettre en valeur cette diversité d’opinions en demandant aux évêques de réfléchir à partir des situations concrètes des familles, chacun dans son milieu culturel.

Dans le journal La Croix de Mars 2017, Éric-Emmanuel Schmitt écrivait de François :

« Par la lumière spirituelle qu’il dégage, il incarne les idéaux de Jésus, tourné vers les autres, attentif, compassionnel, dénonçant les fausses valeurs, la puissance, l’égoïsme, l’argent roi, le profit forcené aux dépens de la Terre et des hommes, la gloutonnerie capitalistique. D’un côté, il réprouve la pauvreté provoquée comme un scandale; de l’autre, il revendique la pauvreté comme une vertu, le goût du dénuement et du retour à l’essentiel. »

Le réseau des Forums André Naud partage cette opinion.

Comment bâtir une nouvelle Église ?

N.D.L.R. Le Forum André-Naud de Trois-Rivières-Nicolet a demandé à Normand Provencher la permission de publier le texte d’une conférence prononcée le 15 octobre 2017. Voici le texte de cet exposé.
La place Sait-Pierre-de-Rome
Suis-je naïf ou encore téméraire pour vous entretenir sur l’avenir de l’Église d’ici et surtout pour suggérer comment en bâtir une nouvelle ? En raison de mon âge, la question de l’avenir ne m’appartient plus et il revient à d’autres, plus jeunes, de s’en occuper. Mais j’ose me situer parmi les « guetteurs d’aurore » et les artisans de demain avec la conviction que le présent l’avenir des sociétés et de l’Église est, pour une large part, entre nos mains
Dans plusieurs pays d’Europe et chez nous, dans les milieux francophones et, de plus en plus, dans les milieux anglophones, l’Église se montre fatiguée, à bout de souffle, un peu triste comme si elle était en train de vivre ses dernières heures. On ressent davantage le besoin d’en faire le deuil et de planifier les derniers moments, au lieu de mettre en œuvre des changements requis et d’investir dans de nouvelles voies d’avenir.

En 2002, j’ai alerté les autorités et aussi les gens sur le présent et l’avenir de l’Église d’ici en publiant : Trop tard ? L’avenir de l’Église d’ici. L’ouvrage a été bien reçu et plusieurs lecteurs m’ont fait savoir que je donnais des mots à ce qu’ils constataient et à leurs rêves. Certains, par contre, se demandaient si je n’étais pas en train de traverser une période dépressive ou encore ils me reprochaient de me limiter à des approches de la sociologie, laissant entendre un manque de foi et d’espérance.

En 2014, Novalis m’a demandé de publier un petit livre qui exprimerait mes idées à la suite de cette publication sur l’avenir de l’Église. Il aurait été possible de faire paraître une nouvelle édition, revue et augmentée, de Trop tard ?, puisque que bien des données présentées étaient encore très actuelles, même qu’elles s’étaient aggravées. Le seul changement se serait limité à mettre sur la page titre un point d’exclamation au lieu de celui d’interrogation. En 2002 je pensais qu’il était trop tard ; en 2015 j’affirme qu’il n’est pas trop tard, et sans le point d’interrogation. Suis-je devenu moins alarmiste, plus sage et plus confiant aux promesses du Seigneur Jésus qui a voulu l’Église ?

Ce bref exposé vise à dégager de la situation présente les implications pour l’avenir de l’Église et à exprimer mes convictions qui appuient mon regard de foi et d’espérance sur le présent et l’avenir de l’Église.

I. Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ?

Tout d’abord, jetons un regard lucide sur la réalité de l’Église d’ici et que personne ne peut contester : la baisse toujours grandissante de la pratique liturgique et sacramentelle (baptême, eucharistie, pardon), une pratique dominicale réduite de 4 % à 8 %; des communautés chrétiennes sans jeunes ; la rareté et le manque de prêtres et de religieux, de religieuses et presque l’absence d’une relève ; une coresponsabilité prêtres-laïcs timide et souvent maladroite ; une pastorale qui n’arrive plus à communiquer la foi chrétienne et l’hésitation à mettre en œuvre pour de bon le tournant de l’évangélisation. Mais au lieu de nous plaindre et de gémir sur les difficultés, de jeter le blâme sur les autorités de l’Église et sur la société devenue de plus en plus sécularisée, matérialiste, relativiste, éprise de liberté et d’autonomie, pourquoi ne pas chercher à y discerner et à y entendre des appels de la part des baptisés et de la société à s’engager dans une profonde transformation des structures ecclésiales et aussi à une herméneutique, une réinterprétation des données de la foi chrétienne.

« Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ? » Voilà la question qui m’habite, m’inspirant de l’exhortation La joie de l’Évangile du pape François. Ce dernier exhorte les communautés chrétiennes à avoir « l’attention constamment éveillée aux signes des temps », dans la ligne d’un «discernement évangélique » qui est « le regard du disciple missionnaire » (nos 50 et 51). « Nous sommes, poursuit le pape François, à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un pouvoir très souvent anonyme. » (no 52) Ce projet de mieux connaître notre monde afin « de clarifier ce qui est un fruit du Royaume et aussi ce qui nuit au projet de Dieu », (no 51) n’est pas nouveau. Car telle était l’approche théologique et pastorale, promue par le pape Jean XXXIII, qui a convoqué un concile œcuménique, Vatican II (1962-1965). Ce concile avait pour objectif, non pas de répéter la doctrine traditionnelle de l’Église, mais bien de discerner les besoins et les aspirations de l’humanité présente. Ces besoins et aspirations étaient considérés comme des signes et des appels de Dieu toujours à l’œuvre dans notre monde et dans l’Église par son Esprit. En conséquence, Jean XXIII a promu un aggiornamento, une mise à jour de l’Église. À l’époque, il donnait quelques exemples de signes de temps : la promotion de la classe ouvrière, la libération des peuples colonisés, la promotion de la femme, le souci de la liberté religieuse. Or, de nos jours d’autres signes des temps nous interpellent.

Sans faire intervenir Dieu trop facilement dans les événements et les mouvements de la société et de l’Église, il est nécessaire et urgent d’apprendre à écouter, à nous laisser remettre en question, à nous laisser interpeller et surtout à ne pas prétendre avoir toujours raison sur tout. Dieu nous parle souvent par des questions et nous invite à chercher les réponses dans l’événement Jésus Christ, attesté dans les écrits de la Nouvelle Alliance. Notre responsabilité consiste à déployer dans notre temps et nos espaces culturels les richesses et les virtualités de l’Évangile encore trop souvent prisonnier de nos traditions et de nos façons de penser et d’agir.

  • Qu’est-ce que les gens d’aujourd’hui tiennent à nous dire dans le fait que le message chrétien tel que présenté ne passe plus et qu’il ne rejoint plus les jeunes générations, et, de plus en plus, les générations plus âgées ?
  • Comment interpréter la situation évidente et alarmante de la rareté et de l’absence de candidats au ministère presbytéral et à la vie consacrée ?
  • Qu’est-ce que les baptisés tiennent à faire savoir à l’Église lorsqu’ils abandonnent la pratique dominicale et sacramentelle, même si on peut discerner un certain intérêt pour la spiritualité, souvent une spiritualité en marge de l’Église et non inspirée de la foi chrétienne ?
  • Pourquoi l’Église n’engendre plus ?
  • Pourquoi l’Église, si mal à l’aise à l’égard de la modernité, n’est plus tellement crédible notamment dans le domaine de l’éthique et même du religieux et qu’elle n’est plus inspiratrice de la culture, des arts, de la littérature, de la musique ?
  • Depuis quelques décennies, on ne cesse de promouvoir la nouvelle évangélisation. Mais que signifie ce retard de l’Église à mettre en œuvre ce qui est sa raison d’être et le cœur de sa mission ?

C’est à ces questions, que le petit livre « Il n’est pas trop tard ! » tente de répondre. Les réponses sont certes trop brèves et peu développées. Il est important de lire avec attention les encadrés qui terminent chacun des chapitres. C’est là que je trace des chemins d’avenir souvent en pointillés. Il ne faut pas s’attendre à ce que j’apporte des solutions concrètes pour bâtir une Église nouvelle, car il revient ni aux autorités ni aux penseurs mais bien aux ouvriers sur place de se familiariser avec la culture moderne et d’y discerner ce qui est à faire pour proposer l’Évangile, en tenant compte de l’Esprit qui est déjà à l’œuvre et qui nous devance.

II. Les convictions qui m’habitent pour pour jaillir un nouveau « type » d’Église

Mes réflexions sur le présent et l’avenir de l’Église s’appuient sur des convictions acquises tout au long de mes années d’enseignement, de recherche et de ministère pastoral. Voici les principales :

  1. Nous vivons dans un monde nouveau. Les responsables dans l’Église et tous ceux et celles qui sont impliqués dans la pastorale sont appelés à prendre conscience qu’ils sont en présence d’un nouveau monde, le monde moderne et postmoderne. Depuis un siècle, la société a beaucoup changé, grâce aux sciences, aux technologies transformatrices et à la communication. Le savoir est dominé non pas tant par une sagesse et une contemplation, mais par la raison, l’idéal du progrès continu, l’efficacité mesurable et rentable et par un certain refus de la gratuité. Ces réalités ont engendré la modernité à laquelle personne ne peut échapper, même le pape, et même les moines et moniales.L’Église d’ici ne vit plus en chrétienté où elle était agissante, notamment par les paroisses et les instituts religieux, présents dans toutes les sphères de la société : l’enseignement, la santé, les services sociaux, même dans les syndicats et les caisses populaires. Non seulement la place de l’Église était reconnue, mais elle était à l’aise dans la société qu’elle façonnait avec son emprise sur la grande majorité des gens qu’elle encadrait de la naissance à la mort, de la chambre à coucher aux engagements dans la société. Ce monde n’existe maintenant que dans nos souvenirs pour les plus âgés et il est devenu presque inconnu des jeunes générations. Or l’Église, dans sa doctrine, sa morale et sa pastorale, s’adresse à ce monde nouveau presque de la même manière qu’autrefois et dans les mêmes cadres et institutions qu’à l’ère de la chrétienté. D’où la nécessité pour l’Église d’être consciente de ce monde nouveau et de bien le connaître, ce monde marqué par une nouvelle manière d’être homme et femme ou même de choisir son genre, une nouvelle manière de réagir, de penser et d’aimer, de vivre en société, qui, pour une large part, est le fruit du christianisme selon le penseur Marcel Gauchet. Il est donc temps que l’Église accueille la modernité, qu’elle s’y insère, qu’elle dialogue avec elle, qu’elle accepte non pas seulement de donner mais de recevoir d’elle… avec discernement toutefois.
  2. Le regard de Dieu sur notre monde. Le regard de l’Église sur la société, sur la famille, sur les nouvelles manières de vivre et de penser, de mettre au monde des enfants et de planifier les derniers moments de l’existence humaine ici-bas, est trop souvent pessimiste et loin des réalités humaines vécues concrètement. L’Église ne semble pas convaincue qu’elle s’adresse à un monde que Dieu aime : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que toute personne qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jean 3. 16). Tous les humains, même ceux d’aujourd’hui, sont créés à son image et sont des reflets de son identité, tous sont appelés à vivre de sa vie. L’Église doit tenir compte de l’action de l’Esprit qui la précède dans toutes ses activités. Ce regard sur le monde, on ne l’avait pas autrefois et on considérait la mission de l’Église comme celle de sauver à tout prix le monde païen, perverti, et de l’arracher à l’emprise de Satan. La pastorale et l’activité missionnaire, si intense au XIXe siècle jusqu’aux années 1960, s’appuyaient sur la nécessité de tout mettre en oeuvre pour « sauver les âmes », car en dehors de l’Église il n’y avait pas de salut. La mission ou la raison d’être de l’Église est en train de se donner d’autres expressions qu’il nous faut approfondir et prolonger, car, ne l’oublions pas, il y plus de sauvés que de baptisés. Dieu veut le salut de tous les humains et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité (I Timothée 2, 4). Dieu sait rejoindre le cœur de tous les humains, au-delà de nos plans, de nos planifications et de nos comités.
  3. Vers une nouvelle manière d’être Église. L’Église a vécu des périodes sombres et d’autres plus lumineuses. Sans trop le reconnaître, elle a beaucoup changé et elle changera encore. En effet, peut-elle se reconnaître dans l’Église des origines où il n’y avait pas de missel et ni de lectionnaire, pas de code de droit canonique, pas de curie romaine, pas de laïcs ni de clergé. Il n’y avait que des disciples de Jésus, des frères et des sœurs, qui formaient de petites communauté qui se rassemblaient autour d’une table dans les maisons, en mémoire du Seigneur Jésus. L’Église tire son origine de très petits groupes de personnes devenues des disciples d’un nommé Jésus qui n’avait pas prévu l’organisation concrète d’une religion qui deviendra, avec Constantin au IVe siècle, et ses successeurs par la suite, la religion officielle de l’empire romain. Pour assurer la fidélité à ses origines, donc à son identité, l’Église est appelée à changer, à prendre un autre visage, à adopter d’autres langages, d’autres façons de célébrer ou d’autres organisations des ministères. On constate que les institutions de nos sociétés arrivent à changer dans les moments de crise profonde. Il en est ainsi pour l’Église. Serions-nous alors en train de vivre un moment de grâce, une refondation, un nouveau départ ? Il y a donc de l’avenir à la condition d’investir nos énergies dans des projets nouveaux en cherchant à être toujours fidèles à l’Évangile avec l’aide de l’Esprit Saint.
  4. Libérer l’Évangile de tout ce qui l’écrase. Depuis quatre décennies, on a promu la nécessité et l’urgence de l’évangélisation. On constatait que la pastorale d’entretien qui est surtout sacramentelle et qui concerne ceux et celles qui viennent encore à l’église, n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui de plus en plus éloigné de l’Évangile et du religieux, du moins selon nos critères traditionnels. Le mot Évangile, il ne faut pas le réduire à un message, et la doctrine de l’Église, à son catéchisme. L’Évangile exprime la personne même de Jésus Christ qui constitue la joyeuse nouvelle que Dieu adresse à toute l’humanité. Concrètement, pour beaucoup de gens, l’Évangile n’est plus Évangile, la joyeuse nouvelle de la part de Dieu, adressée à tous les humains. En conséquence, il devient urgent de « libérer l’Évangile ». Avec les siècles, l’Évangile est comme écrasé par des dogmes, des théologies, des dévotions, des manières de faire et de célébrer. Il est écrasé par la domination de la hiérarchie et la discrimination à l’égard des femmes. L’Évangile est prisonnier de son passé de chrétienté. C’est pourquoi, l’une des tâches de l’Église est de retrouver l’Évangile dans toute la fraîcheur de ses commencements. C’est à cette condition que l’Église prendra un visage d’Évangile. C’est le projet du pontificat du pape François qu’il exprime clairement dans son exhortation apostolique La joie de l’Évangile et aussi par ses paroles, ses attitudes et ses gestes qui ont une saveur évangélique et qui interpellent les catholiques et, de plus en plus, de gens en marge de l’Église. Cette exhortation, encore trop peu lue et étudiés dans nos milieux, est certainement la charte du renouveau de l’Église.
  5. Le vaste chantier de l’évangélisation. Pour que l’Église prenne un visage avec des traits d’Évangile, elle doit accepter de vivre un profond retour, une conversion, un changement d’orientation, moins centrée sur cette fameuse doctrine à maintenir à tout prix que sur la miséricorde et la compassion inspirées par Jésus. C’était l’enjeu du dernier synode, celui sur la famille, qui montre que des cardinaux et des évêques sont encore hésitants à mettre en œuvre une nouvelle manière d’être Église. On préfère encore s’en tenir à la doctrine, aux lois et aux manières de faire de la tradition que de se laisser façonner par l’Évangile et d’accepter de répondre aux nouvelles questions : l’accès des divorcés remariés aux sacrements, les couples non mariés sacramentellement, les personnes homosexuelles et transgenres ou l’aide médicale à mourir.On a beaucoup parlé de l’évangélisation depuis quelques décennies, mais sa mise en œuvre est encore frileuse et hésitante. La réflexion théologique ne va pas assez en profondeur sur le sujet et elle ne fait pas ressortir ce qui constitue le cœur de l’Évangile. Les autorités ont mis un frein à diverses expériences d’évangélisation, comme :
    • les mouvements de l’Action catholiques,
    • les prêtres ouvriers,
    • la théologie et de la pastorale de la libération en Amérique latine,
    • les expériences des petits groupes de partage ou des communautés de foi,
    • l’expérience concrètes des laïcs agents et agentes de pastorale.

    À deux évêques qui revenaient du synode d’octobre 2012 sur l’évangélisation avec un grand enthousiasme, je leur ai demandé si on avait discuté et suggéré quel serait concrètement ce ministère de la nouvelle évangélisation et surtout qui l’exercerait concrètement avec la diminution du personnel et un personnel non préparé à cette tâche. Leur réponse a été négative. Ce fait illustre que nous sommes encore loin d’une mise en œuvre sérieuse de ce projet missionnaire. Le document final du dernier synode sur la famille, à plusieurs reprises, mentionne le ministère des prêtres et aussi celui des laïcs dans l’accompagnement des fiancés et des couples, mais il n’aborde pas les questions suivantes : « Où trouver ces prêtres et ces laïcs ? Comment les former ? Qui va les former ? » L’élaboration de nos projets de pastorale et d’évangélisation demeure trop souvent de « pieuse abstraction », sans développer une véritable stratégie apte à susciter l’audace et la créativité.

    Dans cette perspective, il est urgent que les femmes prennent la place qui leur revient et que l’on tienne compte des études faites sur elles et par elles. Nous n’avons pas à leur dire comment prendre leur place. Ce serait encore une manière pour les hommes de les dominer. Au synode sur la famille, quelques femmes ont été invitées comme auditrices et à témoigner, mais elles n’ont pas été autorisées à élaborer les orientations et les propositions, ni à voter. Comment le synode sur la famille peut-il être crédible aux yeux de l’ensemble de l’Église et de la société sans la contribution des femmes, car ce sont elles qui permettent concrètement à l’Église et à la société d’exister. Sans les femmes, il n’y aurait pas de pape, ni d’évêques, ni de prêtres. Il n’y a pas de vie sans les femmes, pas de nouveauté, pas de renouvellement sans elles. Dans la réalisation du dessein de salut, elles sont les premières dans la venue du Fils de Dieu en Jésus, de sa conception jusqu’à la résurrection et au début de l’Église. Une société sans les femmes s’éteint, de même l’Église. Un éminent théologien jésuite, le père Joseph Moingt affirme que les femmes sauveront l’Église. Centenaire, ne lui reprochons pas de tenir des propos en l’air.

Pour conclure

Devons-nous conclure que l’Église a fait son temps et qu’elle est sans avenir ? Nous sommes les témoins et aussi les responsables de la fin d’une manière d’être Église que nous aimons et dans laquelle nous avons travaillé. Son avenir n’est certes pas dans un retour au passé, à l’époque d’avant Vatican II, dont certains entretiennent une nostalgie, souvent sans le connaître. Pour ces derniers, la tradition est celle du XIXe et du début du XXe siècle. Des groupes, des mouvements et des jeunes prêtres, même des évêques et des cardinaux sont de cette tendance et ils sont très actifs et même influents. Sans exagération et sans pessimisme, nous pouvons affirmer que nous sommes les témoins de la fin d’une réalisation d’Église mais non de la fin de l’Église, encore moins de la fin de l’Évangile qui n’a pas encore porté tous ses fruits et qui est toujours une source loin d’être tarie. Or, à l’invitation du pape François, pourquoi ne pas favoriser une Église de l’écoute et de la sortie vers les périphéries ? Là, Dieu nous attend et le terreau semble favorable à l’éclosion d’une nouvelle manière d’être l’Église du Christ, à la condition de s’y engager concrètement.

En acceptant de faire du nouveau pour la cause de l’Évangile, l’Église prend des risques et on peut s’attendre à des égarements. Le pape François est conscient que les changements qu’il promeut ne se réaliseront pas sans bouleversements. «Je préfère, affirme-t-il, une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie sur les chemins, plutôt qu’une Église malade de son enfermement et qui s’accroche confortablement à ses propres sécurités… Plus que la peur de se tromper, j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que dehors, il y a une multitude d’affamés, et Jésus qui nous répète sans arrêt : ‘Donnez-leur vous- mêmes à manger (Mc 6, 37).» (La joie de l’Évangile, 49) Les pistes d’avenir surgiront des expériences sur le terrain, non pas en se limitant à déplacer nos vieux meubles avec une nouvelle couche de verni. D’où l’urgence de créer des «laboratoires», de promouvoir des expériences, de les partager et de les évaluer. Même si nous sommes moins nombreux que jadis et surtout plus pauvres qu’autrefois, il n’est pas trop tard, – mais ne tardon pas, -, à nous engager dans de nouveaux sentiers, à tâtons et même dans la nuit, en se soutenant mutuellement mais toujours dans la joie, celle de l’Évangile.

Réforme au Vatican quatre ans plus tard : des progrès

Construction
Au terme d’une quatrième année de son pontificat, le pape François peut se réjouir de la progression des réformes qu’il a initiées. Inspiré par François d’Assise, le Pape avait déclaré vouloir « une église pauvre pour les pauvres ». À Assise, où il s’était rendu en octobre 2013, il s’était fait accompagné par 8 cardinaux qui’il avait désignés pour réformer la Curie. Outre une plus grande transparence, force est de constater que les changements correspondent à ceux évoqués par le regretté Cardinal Turcotte au lendemain du Conclave. Ce dernier avait dit de François à Radio-Canada qu’il était « quelqu’un qui pourrait d’abord être un saint, quelqu’un qui est proche des pauvres, quelqu’un qui pourrait s’attaquer à corriger certaines erreurs de la Curie, à corriger aussi les erreurs de l’Église ». Parmi ses réformes, notons une consultation  plus large pour la nomination des Évêques, la vigoureuse réforme de la gestion économique du Saint-Siège, une volonté d’impliquer les laïcs et des efforts pour mieux gérer la lancinante question des agressions sur les enfants.

Consultation élargie

Contrairement à la tradition, le Pape consulte par la poste les fidèles et le clergé du diocèse de Rome pour nommer son nouveau vicaire. Selon le journal La Croix qui cite le Vatican Insider, « alors que l’actuel vicaire du pape, le cardinal Agostino Vallini, âgé de 77 ans, doit cesser ses fonctions le 17 avril, prêtres et fidèles ont jusqu’au 12 avril pour envoyer par courrier des « suggestions sur le profil du prochain vicaire et aussi éventuellement des noms ». Cet appel a été lancé par le pape lors d’une rencontre privée avec 36 responsables du diocèse, qui compte 334 paroisses pour 2,8 millions d’habitants ».

Poursuites criminelles et liste blanche

La réforme de l’Institut des œuvres de la Foi connu sous le vocable de Banque du Vatican est celle qui a le plus progressé. Selon la RTS (Radio Télévision Suisse), 5 000 comptes ont été fermés, 12 000 euros saisis, 2 directeurs de la banque ont été tenus criminellement responsables par la justice Italienne pour violation des normes anti-recyclage grâce au concours des nouvelles autorités de l’Institut.

L’Italie a mis le Vatican sur sa « liste blanche » des États dont les institutions financières sont considérées comme transparentes, après plusieurs années de réformes menées par le pape François et son prédécesseur. Ou plutôt, le ministre des finances italien a sorti le Vatican sa liste noire des États fiscalement « à risques » en signant des accords d’échange de renseignements avec la Banque du Vatican.

1,3 milliard d’euros trouvés

La réforme de la curie a mené à la création d’un « Conseil pour l’économie » et un « Secrétariat pour l’économie ». Ce dernier, sous la responsabilité de Cardinal Pell, dispose désormais d’un pouvoir de « contrôle et vigilance en matières administrative et financière » sur tous les dicastères de la Curie (Congrégations, Conseils pontificaux, Tribunaux, Secrétairerie d’État) ainsi que sur les « institutions liées au Saint-Siège ou s’y rapportant et les administrations du Gouvernorat de la Cité du Vatican. »

Le cardinal Pell, dans une déclaration au quotidien français La Croix,  a admis que « l’examen des caisses des différents services du Vatican avaient permis de trouver 442 millions d’euros non utilisés, s’ajoutant aux 936 millions trouvés dans un premier temps, des fonds légaux ». Bien que certaines Secrétaireries d’État soient jalouses de leur indépendance et que les fonctionnaires n’étaient pas spécialement loquaces, le Cardinal a affronté une résistance mois grande d’appréhendée, a-t-il confié au Catholic Herald en 2015. À l’exception d’une nécessaire réforme de la Caisse de retraite, les finances sont maintenant saines selon lui.

Le C8

Le C8, appelé ainsi parce qu’il est constitué par 8 cardinaux désignés par le Pape, a pour mandat de voir à la réorganisation de la Curie romaine, à la manière d’être de l’Église et de traiter des questions sensibles pour les laïcs. Sur la question des laïcs, « certains catholiques pensent encore qu’un prêtre doit être présent pour que l’Église fonctionne. C’est absurde ! », avait déclaré le cardinal Marx, membre du C8. Ce C8 est composé de deux Européens (l’Italien Giuseppe Bertello, l’Allemand Reinhard Marx, par ailleurs président de la Comece), deux Sud-Américains (le Chilien Francisco Javier Errázuriz Ossa et le Hondurien Oscar Andrés Rodríguez Maradiaga, également président de la Caritas Internationalis), un Nord-Américain (Sean O’Malley, des États-Unis), un Asiatique (l’Indien Oswald Gracias), un Africain (Laurent Monsengwo Pasinya, de la République démocratique du Congo) et un originaire d’Océanie (l’Australien George Pell). Plusieurs parmi ces cardinaux ont été cités par les médias comme de hautes figures du dernier conclave.

Le Pape vise d’abord un changement d’attitude où les réformes structurelles doivent s’en faire l’écho. « On ne fait pas la connaissance de Jésus en première classe », avait-il lancé au début de son pontificat, après avoir, une semaine auparavant, tancé les « évêques-voyageurs ».

Plusieurs sujets ont été abordés par le groupe responsable de la réforme.  Par exemple, la nomination d’un modérateur responsable de faire le lien entre les dicastères et le rôle des Laïcs ont été discutés en 2013Le nouveau visage de la Curie sera plus synodal et moins monarchique, plus collégial et moins pyramidal, il s’inspirerait du mode de gouvernement déjà en oeuvre au sein des ordres et congrégations religieuses, dont les jésuites.

La responsabilité des sanctuaires internationaux incombant au Saint-Siège qui était la responsabilité de la Congrégation pour le clergé est désormais assumé par le Conseil pontifical pour la nouvelle évangélisation. Deux nouvelles congrégations ont également été approuvées : l’une aux laïcs, à la famille et à la vie, l’autre à la charité, à la justice et à la paix.

Agressions sur les enfants : efforts et raté

Afin de lutter contre la pédophilie et les abus sexuels au sein de l’Eglise, le pape a institué en mars 2014 une commission pontificale pour la protection des mineurs dans laquelle siègent dix-sept experts du monde entier – dont certains sont des anciennes victimes. Il a par la suite créé une nouvelle instance judiciaire sous la responsabilité de la Congrégation pour la doctrine de la foi, héritière de l’ancienne Sacrée congrégation de l’inquisition romaine et universelle, organisme chargée de veiller au respect du droit canon. Ce tribunal est chargé de juger les évêques lorsque ceux-ci auront caché des abus sexuels commis par des prêtres de leurs diocèses.

Cependant, la seule membre victime d’abus sexuels, Marie Collins a démissionné le 1er mars 2017 en déplorant les refus et les lenteurs de la Curie à appliquer les recommandations de la Commission et en dénonçant la Congrégation pour la doctrine de la foi dont elle jugeait l’approche judiciaire opprimante pour les victimes. Plus précisément, elle était outrée qu’on refuse aux victimes le droit d’être assistées d’un avocat lors de leur comparution devant le tribunal. Selon Marie Collins, on confond victime et accusé. Marie Collins ne remet pas cependant en question la bonne foi du Pape François, mais bien celle de la curie.

Ces réformes n’arrêteront surement pas le déclin de l’Église catholique, mais permettront à tout le moins de mettre à jour l’appareil administratif.