Tous les articles par Jean-Pierre Langlois

Un Enfant Jésus prématuré et 8 rois mages

L’Enfant Jésus de 2017 est un prématuré

Eh ! Oui, je sais que je vais vous surprendre un peu. Mais l’Enfant est déjà né, le mardi 14 novembre dernier. Après 8 mois de grossesse, sa maman Abigaëlle a subi une césarienne et elle a accouché d’un petit garçon minuscule. Oh ! J’oubliais de préciser : l’Enfant est noir comme du charbon, il est bien le fils de ses parents ! Il s’appelle Martin, et sera baptisé la nuit de Noël. Ce sera vraiment une crèche vivante !
Petit Martin
Abigaëlle avait été opérée pour le cœur il y a 3 ans, et sa grossesse était à risques. J’ai demandé de l’aide financière à ma famille pour lui procurer la dose de médicament journalière qui, à la fois, ménageait son cœur et lui permettait de porter son enfant. C’est déjà un « miracle » que la mère et l’enfant soient vivants! Mais n’est-ce pas toujours un miracle ? !

Martine, petite sœur du Sacré-Coeur de Charles de Foucauld, a veillé l’enfant une nuit pendant que sa mère restait à l’hôpital pour mieux se remettre de son opération césarienne. Il fallait aider le bébé à boire aux 3 heures, jour… et nuit. Moi, il m’est arrivé de le garder en après-midi, comme un bon (hum) grand-père.

Devant cette vie à la fois si mystérieuse, fragile et exigeante, voilà une jolie parabole de l’espérance qui renaît chaque fois que nous nous mettons du côté de la vie plutôt que de nos aises, de nos soucis ou de nos bobos. C’est le souhait que je vous transmets, avec la joie de vous rejoindre avec cette lettre !

De bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois…

Ce chant populaire était chanté jadis à l’église au jour de l’Épiphanie… Il dirigeait doucement vers l’Étoile et son mystère ! Non, ils ne sont pas trois rois mages, mais bien huit, hommes et femmes inclus ! Et ils ne viendront pas à la crèche. Impossible. C’est plutôt nous qui allons les voir et leur envoyons des colis. Arriveront-ils pour Noël ou pour l’Épiphanie ? !
Des colis pour des détenus
Ce sont des prisonniers chrétiens que nous visitons à Tamanrasset, Martine et moi. Comme nous ne pouvons leur fournir des effets matériels comme des chandails, ni même des brosses à dents ou du lait en poudre pour améliorer leur cantine ordinaire de l’établissement, la prison, nous leur avons envoyé tout cela par la poste ! Ce sera long mais… espérons que cela arrivera !

Les prisonniers et les migrants vivent pour la plupart au jour le jour avec la certitude que s’ils sont encore là malgré les épreuves, c’est parce que Dieu les tient debout. Ça m’a donné une leçon d’humilité. Dieu ne veut-il pas que l’on se présente en vérité devant lui et que nous nous abandonnions totalement à lui ? Il nous connaît par cœur et nous aime tels que nous sommes.

La lumière de l’étoile du matin

Jésus a dit que le royaume des Cieux est à ceux qui ressemblent aux enfants. Devant la crèche, quels mots simples et vrais allons-nous balbutier ? Qui est lumière pour vous ? Pour qui êtes-vous lumière à votre tour ?

Voici une prière de Jules Beaulac qui vous est dédiée, vous qui portez la Lumière, l’Étoile du matin, dans vos cœurs :
Bougies

Il est minuit, Seigneur.
Il fait nuit, il fait noir, très noir.
Mais, heureusement,
il y a les étoiles, nombreuses,
qui piquent le ciel et qui scintillent
comme des paillettes d’or sur la grande robe du firmament.
S’il n’y avait pas d’étoiles, que la nuit serait triste !
S’il n’y avait pas d’étoiles, que la nuit serait triste !
Mais, s’il n’y avait pas de nuit, on ne verrait pas les étoiles…

Seigneur,
il fait parfois nuit dans ma vie :
problèmes, déceptions, échecs, fautes…
Qu’il y ait toujours des étoiles pour éclairer mes nuits :
amitiés, joies, reconnaissances, pardons…
Et que tu sois la plus grande et la plus brillante de toutes !

Amen.

Joyeux Noël !
Heureuse et Sainte Année 2018 !

Harcèlement sexuel en Afrique

Y a-t-il du harcèlement sexuel en Afrique ? Poser la question, c’est y répondre… J’avoue ne pas être des plus compétents pour oser vous en faire part. Aussi ai-je pensé relayer quelques articles qui m’ont informé et même secoué.

« En Afrique, les Weinstein se ramassent à la pelle ! »

Voici d’abord, dans Jeune Afrique, Clarisse Juompan-Yakam qui décrit l’absence de réactions qu’a suscitées en Afrique noire l’affaire Weinstein. C’est assez démoralisant.
Harvey Weinstein

« Alors que le scandale déclenché par l’affaire du producteur américain se répercute dans le monde entier – via le hastag #MeToo, notamment -, les Africaines n’ont pas encore rejoint le chœur des femmes qui dénoncent leurs agresseurs. Elles ne sont pourtant pas épargnées… Hormis en Afrique du Sud, l’affaire Harvey Weinstein ne déclenche pas sur le continent la même avalanche de dénonciations qu’ailleurs dans le monde. Les deux plaintes pour viol déposées contre l’islamologue et théologien Tariq Ramadan, bien connu au Maghreb, n’y ont rien fait. Comme si les Africains tenaient à rester à l’écart d’un phénomène désormais planétaire.

« Pourtant, en Afrique, les Harvey Weinstein se ramassent à la pelle, dans tous les milieux, dans tous les secteurs, notamment chez moi, au Gabon, où la chosification de la femme est institutionnalisée », soutient l’avocate Paulette Oyane Ondo. Harcelée par un prêtre qui l’avait recrutée comme bibliothécaire dans une structure kinoise, Muriel (le prénom a été changé), 25 ans, a dû démissionner au bout de trois mois. « Mes journées de travail consistaient surtout à inventer des subterfuges pour éviter de me retrouver dans la même pièce que lui ! »

La journaliste relève un autre exemples :

La Congolaise Muriel dit s’être bien gardée de donner à ses collègues le véritable motif de sa démission : « C’était sa parole contre la mienne. Et son honorabilité semblait incontestable. J’aurais même pu passer pour la harceleuse. » Le sujet ne fait quasiment jamais grand bruit, mais tout le monde sait que cela existe. Les femmes « gèrent » le problème discrètement. Elles en parlent entre elles dans les salons de coiffure ou dans les tontines, mais ça ne va jamais plus loin.

Ce sont des pratiques courantes et la dénonciation peut provoquer la stigmatisation :

Pour Paulette Oyane Ondo, les Gabonaises se taisent parce que le harcèlement est une pratique ancrée dans les mœurs. « Dans l’imaginaire populaire, aucune femme n’accède à un emploi ou ne progresse au sein de l’entreprise grâce à ses seules compétences. Le plus triste, c’est que les femmes elles-mêmes en sont persuadées, les plus jeunes encore plus. »
Journaliste sénégalaise installée à Abidjan, Adama N. s’interroge sur la pertinence d’une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Elle ne veut pas prendre le risque d’être stigmatisée ni mettre en péril sa jeune carrière.

« D’ailleurs, qui dénoncerais-je ? Les amis de mon père, les tontons, les cousins, le banquier, le voisin ? Et de quoi les accuserais-je ? De harcèlement ? Les Africains parlent trop librement de sexe, alors la frontière entre grivoiserie et harcèlement est ténue », explique-t-elle.

Il faut du courage pour dénoncer mais les actes libèrent :

« Mais il faut du courage pour oser saisir sa hiérarchie. La Tchadienne Émilie A. s’est entendu répondre : « Débrouille-toi comme une grande : toutes les femmes sont confrontées à ce type de problème. Oser parler est aussi une question d’éducation, souligne Colette Florence Mebada. La femme doit pouvoir s’affranchir de situations inconfortables. Car on a toujours le choix. Être anticonformiste et oser assumer ses choix apparaît alors comme un atout. » Plus prosaïque, Kala Lobè affirme que « ce sont les actes qui libèrent » : « Il faut apprendre à se faire respecter sans passer par un intermédiaire qui serait la loi. La parole dénonciatrice me semble infantilisante. Un homme me met la main aux fesses ? Je saisis ses testicules, égalité oblige. »

« Le harcèlement de rue n’est pas un compliment »

Quand est-il au Maghreb ? Est-ce la même chose ? Djamila Ould Khettab fait un état de la situation sur la drague abusive dans la rue. Pour illustrer le harcèlement sexuel dans la rue, elle relate la diffusion d’un clip produit par « deux jeunes Algériennes, membres d’un collectif de slam, qui dénonce le harcèlement de rue, qui perdure malgré une loi punissant ce type de comportement. »

« L’histoire est simple mais effroyablement banale. Une jeune femme sort de chez elle et retrouve un peu plus loin une amie. Mais le chemin est semé d’embûches : un homme la prend par le bras, un autre tente d’asperger son visage de parfum, plusieurs autres lui jettent des regards obscènes ou des propos salaces. Alors, la jeune femme presse le pas, fait demi-tour, accélère encore, tête baissée et bras croisés. Pour son premier clip vidéo, Awal, un collectif de slam d’Oran, a voulu s’attaquer à ce malaise qui règne dans les rues de la plupart des villes d’Algérie.

Le projet a été mené de bout en bout par deux membres du collectif : Zoulikha Tahar, alias Toute Fine, et Sam MB. Dans la vidéo, les deux amies slameuses se mettent en scène, tandis qu’une voix off déclame les textes qu’elles ont elles-mêmes rédigé. Un témoignage à cœur ouvert dans lequel elles dénoncent tour à tour les comportements déplacés, le sexisme, la pression sociale et un problème d’éducation. Objectif : crier leur ras-le-bol et sensibiliser leurs congénères contre des paroles et des gestes abjectes. Le clip se termine d’ailleurs sur le slogan suivant : « Le harcèlement de rue n’est pas un compliment ».

« On nous fait croire que la situation des femmes a changé ! »

En Tunisie, on pourrait penser que la situation est meilleure qu’ailleurs en Afrique du nord… Le journal La Croix a publié 3 textes de Marie Verdier, envoyée spéciale à Tunis sur la situation de la femme en Tunisie. Or, selon la journaliste, même au travail, les femmes restent soumises :

« On nous fait croire que la situation des femmes a changé ! » persifle Raga Hedhili, directrice d’une usine de confection près de Monastir. « Même quand elles travaillent, les femmes restent soumises, la majorité d’entre elles donnent leur salaire à leur mari sans forcément s’indigner. » Dans son usine, des femmes viennent parfois la supplier de ne pas mentionner la totalité de leur salaire sur la fiche de paie pour pouvoir garder pour elle une petite somme en liquide. Et de conclure : « les filles apprennent à ne pas parler devant leur père, devant leur frère et devant leur professeur, comment deviendraient-elles libres et indépendantes une fois mariées ? »

Et les femmes ont intériorisé cette violence :

La fameuse exception tunisienne et son statut de la femme envié dans le monde arabo-musulman a, en réalité, longtemps occulté le poids du modèle patriarcal et de son corollaire, la violence, « attribut naturel de la supériorité des hommes », selon la juriste et militante féministe Sana Ben Achour, auteure du rapport Violences à l’égard des femmes : lois du genre, en 2016. La violence contre les femmes, explique-t-elle, est plus une atteinte à l’honneur des hommes qu’une agression commise contre une personne.

Le corps de la femme corps est un bien public et, pour préserver la virginité, la sodomie est recommandée :

« Cacher le corps ça commence à l’école, quand les filles portent des tabliers mais pas les garçons », s’offusque Bochra, la trentaine affranchie. Chez elle, son compagnon et ses amitiés tunisoises et cosmopolites se retrouvent le soir autour de bières. Mais dès qu’elle franchit le pas de sa porte, Bochra enfile sa carapace. « Avant de sortir, je dois réfléchir à comment m’habiller et me comporter. J’ai proscrit les robes que j’adore. Je marche d’un pas décidé, quasi militaire, parce que se promener tranquillement, c’est être une fille facile. » Et dans un élan d’indignation, elle tempête : « Mon corps est un bien public. Il ne m’appartient pas ! Il est contrôlé par la famille, mais aussi par les voisins, le quartier et la rue entière. »
« « Ce qui t’inquiète, a crié Bochra à sa mère, ce n’est pas moi mais mon hymen ! » Elle voulait m’envoyer au poste de police vérifier si j’étais toujours vierge ! Les relations sexuelles, c’est la ligne rouge pour tout le monde. » Or une fille sur sept et un garçon sur deux avait eu des relations sexuelles avant 24 ans, selon des données 2009 de l’Office national de la famille et de la population. « On vit tous dans nos contradictions. Celles qui ont des relations sexuelles ne s’autorisent que la sodomie », poursuit Bochra.

Et v’lan ! On est quitte pour y réfléchir à deux fois… Si la parole des jeunes femmes est un peu libérée, ce n’est pas le cas de toutes. Et il y a loin de la coupe aux lèvres. Les textes législatifs sont bien beaux, la réalité se vit autrement. Le journal La Croix relève quelques faits sur la situastion de la femme en Tunisie :

  • Dans la constitution de 2014, l’État tunisien s’engage à protéger les droits acquis de la femme et œuvre à les renforcer et les développer.
  • Dans le code du statut personnel, le mari reste chef de famille et tuteur des enfants.
  • Les femmes représentent 28 % de la population active et 42 % des chômeurs.
  • 67 % des diplômés de l’enseignement supérieur sont des femmes. Mais 41 % d’entre elles sont au chômage contre 21,4 % pour les hommes.
  • L’écart de salaires hommes-femmes est de 40 % dans les très petites entreprises et de 25,4 % dans le privé.
  • La Tunisie est classée au 126e rang (sur 144 pays) dans le rapport Davos 2016 sur l’égalité de genre.
L’Islam n’est pas responsable

Ce qui suit peut surprendre. Léo Pajon, dans Jeune Afrique, tente de cerner la responsabilité de la religion sur le statut de la femme.

L’islam est souvent désigné, au nord de la Méditerranée, comme l’un des responsables de l’asservissement des femmes, voire d’une sexualité troublée. Et s’il était pourtant au moins une partie de la solution ? L’un des problèmes, relevé par le professeur en islamologie à l’université de Strasbourg Éric Geoffroy en préambule de L’Islam et le Couple, est surtout que le Coran souffre « d’une interprétation biaisée, machiste, aujourd’hui considérée comme l’orthodoxie ».

« Or, à l’inverse du catholicisme et d’autres traditions religieuses, l’islam ne commande pas, par exemple, de combattre sa nature charnelle, mais de la satisfaire modérément. Comme le rappelle Sofia Bentounes, le Prophète recommande même à ses fidèles de s’acquitter de leur devoir sexuel envers leurs épouses. »

Quant à la virginité, Mohamed n’a exprimé aucun intérêt pour la question lorsqu’il s’est marié… Pour preuve, parmi ses neuf épouses, une seule était vierge : Sayyida Aïcha. L’auteure va plus loin en précisant que dans le texte coranique aucune mention n’est faite de la masturbation, et qu’il n’y est pas non plus évoqué de peine à l’encontre de l’homosexualité.

Voici enfin tiré d’une chronique, la réaction douloureuse de Fawzia Zouari devant cet état de faits en Afrique. Accrochez bien votre petit cœur sensible s.v.p.

« Bien sûr que je peux balancer moi aussi ! Il faut juste que je cherche dans mes souvenirs, car des harceleurs, j’en ai connu, du petit patron péteux au chef d’État qui vous prend pour sa énième courtisane, sauf que la pudeur m’interdit de parler, c’est mon côté femme du Sud, édifiée sur la chose…

En fait, cette affaire n’a rien d’un scoop. Des types comme Weinstein, il y en a partout, ils nous rappellent que le monde continue à fonctionner comme un gigantesque harem et que la guerre des sexes ne tourne qu’autour d’un seul sujet : le sexe. Mais comme l’affaire nous vient d’Amérique et qu’elle concerne des stars, tout le monde s’époumone, on réveille l’humanité entière, on sonne l’alarme dans le village mondial.

Pour la journaliste, c’est un phénomène courant, mais pleurer le malheur des riches peut alimenter le puritanisme des religieux.

C’est hypocrisie générale que de faire croire que les carrières qui se construisent sur le chantage sexuel – ou plus familièrement sur « la promotion canapé » – sont une rareté. C’est imposture que de nous demander de verser des larmes sur le malheureux destin de vedettes riches et célèbres qui n’auraient sans doute pas fini sous les ponts si elles avaient dénoncé leur magnat. Je comprends qu’une caissière ou une ouvrière n’ait pas le courage ou les moyens de s’en prendre à son agresseur parce qu’il y va de sa survie, mais pas ces nanties de bonne famille qui se sont payé le luxe de se taire.

En plus, j’ai bien peur que cette théorie du soupçon qui pèse sur tous les hommes ne donne raison aux puritains du monde entier. Laisser entendre que l’homme est un prédateur par essence conforte la vue des religieux de tous poils. Prenez les islamistes. Depuis le temps qu’ils claironnent que le désir masculin menace à tous les coins de rue et qu’il faut porter le hidjab et refuser la mixité. Ils nous ont répété mille fois que « chaque fois qu’une femme et un homme se retrouvent seuls, le troisième compagnon est le diable ! »

Enfin, pourquoi tant de bruit autour de femmes issues du monde libre alors qu’on oublie l’existence de millions d’autres dont le législateur, le chef du village ou l’imam a officialisé l’agression sexuelle et légalisé le viol conjugal ? Toutes ces demoiselles mariées de force, obligées d’épouser leur violeur ou subissant la libido masculine au moyen de mille et une fatwas…

Alors, tout ce tapage occidental, pour certaines d’entre nous, ressemble à une menue querelle, pour ne pas dire une coquetterie de Blancs.

Je n’ose offrir de conclusion à ces extraits, si ce n’est que nous ne pouvons ni fermer les yeux, ni agir comme si tout cela n’existait pas. « Le plus long voyage, raconte le proverbe, commence par un premier pas. » À nous de nous mettre en route.

Retour à Tamanrasset, dans le Sahara algérien…

 N.D.L.R. Jean-Pierre Langlois, membre du Forum André Naud, prêtre, est parti à l’automne 2016 pour 3 ans en mission à Tamanrasset, au sud de l’Algérie et à la porte du Sahara. Jean-Pierre Langlois, de retour d’un séjour au Québec, a transmis cette autre correspondance de Tamanrasset.

Le SaharaBonjour !

Voilà maintenant un an que je vis à l’extérieur du pays, plus précisément à Tamanrasset, dans le Sahara algérien… Une belle expérience, malgré mon gros handicap linguistique : je ne réussis pas à baragouiner arabe, encore moins à le lire. J’ai pratiquement fait un X sur cet effort qui me rapprocherait des gens ordinaires que je croise.

Par ailleurs, la communauté chrétienne est minuscule, à peine une quinzaine de personnes, dont la majorité sont des personnes migrantes venues du sud du Sahara, du Cameroun au Sénégal. La plupart d’entre elles cherchent à rejoindre d’une façon ou d’une autre l’Europe, mirage d’aisance financière et espoir de pouvoir aider la famille restée en arrière. Elles ne font donc que passer, et nos liens sont par le fait même assez réduits.

Mon retour s’est fort bien déroulé. Je vais très bien, et je suis doucement à l’œuvre ici, sans problème. À part l’Eucharistie quotidienne, je rends visite aux prisonniers une fois semaine, le jeudi après-midi ; ces semaines-ci, ce sont surtout des femmes, de jeunes femmes migrantes, prises en flagrant délit de transporter de la drogue… Les deux dernières arrivées n’ont pas 21 ans… Et leurs familles ne semblent pas savoir ou pouvoir réagir, là où elles habitent. J’essaie de faire passer des messages par cellulaire. Jusqu’à maintenant, mes « textos » n’ont pas obtenu beaucoup de réponses…

Je lis tout mon saoul. Je viens de terminer une histoire globale sur Les traites négrières d’Olivier Pétré-Grenouilleau – un nom comme celui-là, ça ne s’invente pas !  Et j’ai parcouru le témoignage de Sébastien de Courtois : Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions. Je me suis aussi intéressé aux reportages du journal La Croix sur les chrétiens d’Orient ces 2 dernières semaines. Peu à peu, je continue à m’inculturer…

J’ai encore dévoré avec beaucoup d’intérêt un petit fascicule publié par Adrien Candiard, intitulé Comprendre l’islam. Ou plutôt pourquoi on n’y comprend rien, publié en 2016. Simple et très ajusté à nos questions d’Occidentaux. En plus c’est publié dans une collection de poche, chez Flammarion. Plus qu’une aubaine, un petit bijou pour qui s’intéresse au sujet ! Et je viens de commencer un assez gros bouquin sur Jésus avant les Évangiles de Bart D. Ehrman, théologien américain. Les souvenirs sur Jésus qui ont donné naissance aux Évangiles, comment les percevoir aujourd’hui ? Sont-ils fiables ?

Les nuits commencent à fraîchir, mais les jours restent toujours aussi chauds. Je vais pouvoir ménager les ventilateurs qui ont beaucoup fonctionné depuis mon retour, jour et… nuit. Exemple ? La nuit, il fait autour de 20-22 degrés Celsius, et 31-33 degrés le jour. Donc, pour la chaleur, bienvenue au désert le jour !

Les jours raccourcissent, et cela paraît déjà.

À part cela, tout va bien. Je prépare plus spécialement des célébrations (textes et chants), car c’est mon tour, chaque mercredi et dimanche, à 19h. Puis le dimanche, on prendra le repas ensemble, les petits frères de Jésus de Tam, la petite sœur du Sacré-Cœur et moi. Un heureux moment de convivialité.
Un oued
Mercredi le 4 octobre, nous sommes allés à quatre marcher une petite heure dans le désert à l’est de la ville, en remontant un oued (gros ruisseau ou petite rivière) asséché jusqu’à une source où on pouvait se saucer. L’eau paraissait d’autant plus froide que le vent et le soleil nous chauffaient la couenne.

La vie, quoi ! J’ai du temps pour prier et me cultiver l’esprit. Quant au jardin, il est déjà pratiquement en jachère, si ce n’est le citronnier qui tarde à faire mûrir ses fruits. Quelques betteraves, 1 ou 2 plants de carottes, des oignons. Le jacaranda, planté en janvier, a si bien poussé qu’il me dépasse dorénavant. Son tronc est encore bien tendre et petit, mais il commence à avoir fière allure. Quant au bougainvillier, il continue de grimper le long du mur et va s’étendre peu à peu. Ses fleurs mauves répondent au laurier rose.

Je me considère souvent en préretraite, mais mon activité sur place me suffit. Comme il faut ici un réseau de relations humaines pour quoi que ce soit, je sais que cela arrivera peut-être si je suis patient et m’investit à ma mesure et selon les occasions du moment, acceptant les désirs des autorités locales, plutôt réticentes à voir l’implication sociale des chrétiens en pays musulman. De ce côté, j’ai encore tout à apprendre.

Je vous propose d’écrire sur ma session de réflexion théologique vécue à Alger, juste avant de rentrer à Tam. Ce fut excellent et nourrissant. Mais je viens juste d’obtenir, ces derniers jours, une partie minime des réflexions échangées. Je vais me mettre au travail, car vous êtes quelques-uns à me faire signe.

Cette session interdiocésaine des prêtres du pays portait sur le sens de notre mission en Algérie, et nos relations avec les chrétiens évangéliques, surtout présents en Kabylie (à l’est d’Alger). Belle session, exigeante par le nombre d’entretiens et des partages en plénière, mais inspirante aussi.

La session s’est mieux déroulée que je ne l’anticipais. Nous étions près de 70 participants, en plus des invités théologiens et quelques personnes bien engagées tels Jan Heuft le frère blanc hollandais ou Daniel le frère mariste kabyle. 9 ateliers ou carrefours ont dû être constitués. Malheureusement le travail en atelier n’a pas été très privilégié, de préférence aux réactions en plénière, où, à mon humble avis, se démarquent surtout les grandes « gueules » !

Mais le contenu abordait 2 aspects différents, qui pouvaient se compléter pour ce qui est de l’Algérie : notre mission spécifique s’adresse-t-elle d’abord à la petite communauté chrétienne que nous desservons, ou comment s’articule-t-elle aussi avec notre témoignage de vie, de partage de l’existence, de dialogue et d’amitié au sein du monde musulman, de la société algérienne ? Comment le Nouveau Testament et quelques textes magistériels depuis Vatican II nous éclairent-ils sur ce chemin, dans notre questionnement ? Henri-Jérôme Gagey, théologien français déjà venu accompagner ce type de rencontre en Algérie et vicaire général d’un diocèse en banlieue de paris (Créteil), s’est montré à ce sujet à la fois amical et incisif, invitant à des remises en cause opportunes. J’ai hâte de relire ses communications bien étoffées.

D’un autre côté, Michel Mallèvre o.p. nous a aidés à digérer le témoignage d’un pasteur évangélique d’Ouargla très sympathique, le pasteur Mourad. Il s’est montré très ouvert face à la présence des catholiques, mais aussi à son vécu personnel et aux exigences de son apostolat face aux autorités et à ses conséquences pour lui et sa propre famille. Bien plus que la moyenne des chrétiens évangéliques d’Algérie…

Le P. Michel nous a fait remarquer que le thème du salut des péchés est bien plus présent chez les évangéliques, et que tous n’insistent pas de la même manière sur les prières de guérison ou d’exorcisme. Lui aussi nous fera parvenir ses textes de réflexion.

Pour nous stimuler à intégrer tout cela, on nous a demandé de rédiger par atelier une lettre à un jeune prêtre de l’extérieur afin de l’inviter à nous rejoindre et à s’insérer à son tour dans notre mission ecclésiale en Algérie. Le dernier matin, nous avons écouté ces 9 lettres dont plusieurs étaient inspirantes, bellement écrites et remplies d’affection pour les gens d’ici. Cela m’a beaucoup touché et a si bien conclu la session dans un temps de prière apaisée. Je vous en transmets deux, un peu comme devaient se transmettre les lettres de saint Paul aux diverses communautés chrétiennes d’Asie mineure ou d’Europe.

Cher ami,

L’Algérie est un vaste pays très contrasté avec des réalités très variées entre un sud désertique et un littoral très peuplé. Les chrétiens y sont très minoritaires et l’Église y est minuscule comme au début des Actes des apôtres. Ce pays est ainsi tout à la fois aride et appelant, décapant pour la foi en tout cas.

Nous y sommes à peine 80 prêtres pour quatre diocèses, dans le plus grand pays d’Afrique. Le service du peuple algérien, musulman en sa quasi-totalité reste notre principale mission. Ce peuple est jeune, avide de beaucoup de choses et appelle comme peuvent le faire des brebis sans berger.

D’autres réalités nous sollicitent aussi : des étudiants subsahariens chrétiens heureux de trouver une maison où ils peuvent se retrouver pour prier et grandir ; des migrants qui traversent le désert pour tenter de franchir ensuite la Méditerranée avec tout ce que ce parcours comporte d’épreuves ; des Algériens aussi qui découvrent Jésus Christ dans les médias ou dans des rêves et qui ont besoin d’être accompagnés ; il y a encore des travailleurs expatriés loin de leurs pays, avec ou sans leur famille, des personnes nées en Algérie aussi et qui ne l’ont jamais quittée… La moisson est donc abondante et les ouvriers peu nombreux.

Si le peuple algérien est accueillant et porte à l’aimer, il te faudra du temps pour te faire à la culture et aux langues du pays. Si le quotidien est parfois lourd à porter car beaucoup de choses ne fonctionnent qu’à peu près, tu pourras y faire l’expérience de la Providence et de solidarités concrètes. Ici, comme en beaucoup d’endroits, ce sont les amis qui permettent de durer. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.

Voilà, nous sommes une Église petite et fragile, mais belle aussi. Notre histoire ancienne sur la terre de saint Augustin comme notre histoire récente est riche de témoins mais aussi d’adaptations successives. Une nouvelle page est en train de s’écrire, avec l’Église catholique d’Algérie, et avec de petites Églises autonomes. Tu peux y apporter ta pierre.

Merci en attendant de ta prière, et bienvenue à toi pour une visite découverte.

Fraternellement

Les prêtres des 4 diocèses réunis en session sacerdotale.

Lettre à un jeune prêtre

Tu vas rejoindre notre Église dans un beau pays de foi et de culture musulmanes où le quotidien n’est pas toujours facile, où modernité et tradition s’affrontent, où des blessures des années douloureuses demeurent. Mais les difficultés que nous avons rencontrées nous ont conduits à l’aimer davantage.

Le trésor de notre Église est sa vocation : se nourrir de ce qui habite le cœur des gens, en rendre grâce et se mettre humblement à son service. Nous le faisons actuellement dans diverses plateformes de rencontre : bibliothèques, soutien scolaire, formation artisanale, … et cela prend sens dans notre prière et nos eucharisties.

Tu vas chercher à connaître et aimer ce pays de l’intérieur, chercher à connaître et aimer ce que les gens vivent. Pour cela tu devras te lancer dans le rude apprentissage des langues et des cultures et tu verras le visage de tes interlocuteurs s’éclairer; et tu découvriras que le langage du cœur permet de s’écouter et de se comprendre en profondeur.

Tu vas rencontrer des hommes et des femmes qui vivent une existence juste et droite en fidélité à leur islam. Tu auras la surprise de rencontrer des hommes et des femmes saisis par le Christ et tu auras à les accompagner.

Tu vas rencontrer aussi des hommes et des femmes qui ne veulent pas de toi. Cela ne te découragera pas si tu partages leurs aspirations et compatis à leurs blessures, si tu te ressources dans la prière, l’évangile et la vie fraternelle.

En persévérant dans la durée, tu pourras connaître le bonheur de notre petite Église si fragile : amitiés solides, partage de vie, conscience d’être là où l’Esprit du Seigneur nous devance.

Tes frères à qui, pendant cinquante ans et plus, le Seigneur a donné cette joie.

Au plan personnel, j’ai fait plus ample connaissance avec les prêtres issus de la Fraternité sacerdotale Jesus Caritas en Algérie, au nombre de quatre : Albert Gruson, Bernard Janicot et mon prédécesseur à Tam, Bertrand Gournay. Nous manquait Jean-Paul Kaboré, retenu à la maison par une attaque de paludisme. Taher, petit frère de Jésus vivant à Tam mais de passage à Alger, s’est fait présent à plusieurs reprises durant la session. J’ai aussi côtoyé d’autres prêtres, mais leur nombre important a fait en sorte que ces contacts ont eu quelque chose de superficiel.

Nous avons abordé par ailleurs et avec franchise un sujet délicat : l’éventuelle béatification des 19 martyrs chrétiens de la décennie noire (1992-2002). Ce fut un bel échange à cœur ouvert, chacun exprimant ses joies et / ou ses craintes quant à la réaction de l’Église locale et de la nation algérienne qui a tant souffert durant cette époque relativement récente. Comment préparer cet événement dans nos communautés, le faire partager à la population ? Et comment être peut-être même l’occasion d’un début de mouvement de vérité et réconciliation au sein de la société ? Comment ne pas tout centrer sur les 7 moines de Tibhirine et Mgr Pierre Claverie qui sont plus connus, mais donner à chaque personne martyrisée le sens de sa fidélité à la mission tel qu’il ou elle l’a souvent bien exprimé ?

Vous percevez comme ce fut enrichissant, même si bien des enjeux m’ont passé bien au-dessus de la tête !

Voilà. je vous salue tous et toutes, en vous remerciant de votre accueil si chaleureux lors de mon séjour de trois semaines au Québec au mois d’août. Cela m’a fait chaud au cœur. Maintenant, au travail !

Félix Leclerc écrivait dans Pieds nus dans l’aube : « On n’a pas sitôt bâti une chose qu’il faut en recommencer une autre, dans le fond, semblable. La mer n’a pas sitôt posé une vague sur le rivage, qu’elle court en chercher une autre. Les fourmis n’arrêtent pas de transporter les grains de sable. Dans cent ans, les feuilles de tremble trembleront encore, et la chanson de l’oiseau ne sera pas terminée. L’homme n’arrête pas de charroyer les jours. »

Alors, chaque jour, recommençons ! Cent fois sur le métier…

Amitié

Le Ramadan d’un prêtre québécois

N.D.L.R. Jean-Pierre Langlois, membre du Forum André Naud, prêtre, est parti à l’automne 2016 pour 3 ans en mission à Tamanrasset, au sud de l’Algérie et à la porte du Sahara. Jean-Pierre Langlois a transmis cette correspondance.

Mon premier Ramadan

D’abord, la théorie… il est instructif de connaître ce que signifie le ramadan et comment la population tente de le vivre…

L’islam professe un Dieu unique, appelé Allah. Il s’agit d’un monothéisme absolu. L’unicité de Dieu est le socle fondamental de l’islam.

Pour devenir musulman, il faut professer sa foi. C’est le premier et le plus important des cinq piliers de l’islam. La profession de foi (en arabe : chahada) consiste à prononcer une formule : « Il n’est de dieu que Dieu (Allah) et Mohamed est son prophète. »

Parmi ces différentes obligations cultuelles majeures de l’islam, stipulées dans le Coran et attestées par la tradition musulmane, il y a aussi le jeûne du Ramadan (ou sawn). Le jeûne dure un peu avant l’aube et s’achève après le crépuscule, au moment de la première prière du soir, durant les 29 ou 30 jours du 9e mois lunaire du calendrier musulman.

Le Ramadan a commencé en 2017 le 27 mai et se terminera le 24 juin. Le jeûne consiste à s’abstenir de manger, de boire , de fumer et d’avoir des relations sexuelles, mais aussi de s’interdire de jurer et de se livrer à la violence. C’est un temps de prière, de recueillement et de lecture du Coran.

Chaque soir, la rupture du jeûne se déroule dans une atmosphère festive. À la nouvelle lune suivante, le mois de Ramadan s’achève avec la fête de l’Aïd al-Fitr, journée fériée dans tous les pays musulmans et première journée de retour à la normale.

Pierre Claverie écrit à ce sujet : « Par sa rigueur, il est le rappel d’une nécessaire ascèse dans l’usage des biens de ce monde et d’une participation volontaire aux souffrances de ceux qui ont faim et dont il faut garder le souci. Temps, de mise en disponibilité pour Dieu, […] mais aussi occasion d’une intense vie familiale et sociale, ce mois de ramadan est vécu collectivement comme un mois pour Dieu et pour la communauté ». (Petite introduction à l’islam. Cerf,2000.pp. 57-58)

Ensuite, voici mon inexpérience du ramadan…

Car je dois avouer tout de suite que je ne connais rien de cette expérience spirituelle et matérielle, ou si peu. Un étranger, par la langue, la culture, la religion, peut-il se fier à ses impressions, ou à quelques manifestations extérieures qu’il a perçues ? Doit-il raconter cela comme vérité, ou même vraisemblance ?

Cela a commencé à mon retour de l’Assekrem. Sur la piste cahoteuse, tout à coup, vers 14 heure, le chauffeur s’arrête en plein désert, et s’en va tranquillement de l’autre côté de la piste pour faire sa prière du milieu du jour, en se prosternant. Nul doute, ces jeunes musulmans sont sincères. Il n’y a pas âme qui vive pour les amener à prier là-bas.

Alors que d’habitude la journée commence tôt, pas longtemps après l’appel du muezzin – autour de 4 heures 30 ou au plus tard 5 heures le matin -, c’est presque le contraire durant le ramadan. Comme les gens doivent jeûner à partir de l’aube, qui correspond plus ou moins à cet appel, il se dépêche de manger et après le bref moment de la prière, s’en vont se coucher. On pourrait presque dire que la population vit la nuit, et dort durant la journée.

Presque… car il faut bien avoir de quoi vivre, et pour cela il faut aller travailler. Imaginez votre travail, et même faire à manger pour préparer le repas du soir qui sera la rupture du jeûne, avec toute sorte de petites douceurs, sans boire ni manger. Pour moi, ne pas boire de l’aube au coucher du soleil en ces jours de grande chaleur serait très difficile, voire presque impossible.

D’ailleurs on ne demande à personne s’il a bien jeûné selon les normes. Inconvenant et indiscret, mais aussi bien peu compatissant ! Imaginez maintenant les grands adolescents qui voudraient bien faire comme les adultes, mais qui viennent bouffer dans le frigo à toute heure du jour, pour ne pas dire jour et nuit !
La douche
Je lisais dernièrement qu’au Pakistan, il y a une vague de chaleur extrême, probablement précédant la mousson. Jusqu’à 45-47 degrés Celsius ! On ne travaille qu’une demi-journée, on s’asperge d’eau sur la tête pour tenir le coup, ou on va se mettre sous une sorte de douche improvisée pour poursuivre de son mieux le travail.

Il n’est pas étonnant de croiser des vendeurs sur la rue en train de bailler ou de s’endormir, de se traîner les pieds ou carrément d’être amorphes. Je suis allé acheter du pain hier : le dépositaire était étendu dans l’arrière boutique, il m’a vu et, au lieu de se lever, de son lit improvisé, m’a fait signe de me servir moi-même et de venir lui apporter l’argent correspondant à mon achat !

Mais quand arrive la fin de l’après-midi, l’effervescence renaît. Les gens pour s’acheter de quoi rompre le jeûne pour leur famille et, possiblement, pour leurs amis ou invités de marque. Les magasins ouvrent grandes leurs portes, les gens se bousculent ou deviennent impatients plutôt qu’indolents, les bouchons de circulation se créent et les coups de klaxon se font entendre, car tout devrait être prêt pour le premier appel à la prière su soir. Cela se passe vers 19 heures 30 ces jours-ci, qui représentent, vous l’aurez noté, les jours les plus longs de l’année.

En famille, on se réunit pour rompre le jeûne en commençant par manger quelques dattes et boire du lait. C’est délicieux, nourrissant, et permet ensuite de se rendre quelques instants au lieu de prière de la maison ou à la mosquée. C’est ce qu’on appelle le « ftour » ou « iftar », la rupture du jeûne. En temps habituel, cela désigne plutôt le petit déjeuner. Mais n’est-ce pas aussi le moment où l’on rompt le jeûne de la nuit précédente ?
ftour ou rupture du jeûne
Puis, après la prière, on se met à table pour les choses sérieuses : une soupe, souvent de blés verts écrasés, un couscous de légumes et/ou de viande, une salade, du pain, et du dessert (la plupart du temps des fruits de saison, actuellement des pastèques et des melons). Du thé, 3 petits verres de thé avec de la mousse, ou une tisane termine ce repas. J’ai eu l’occasion de vivre à quatre reprises cette rupture du jeûne chez des amis musulmans des Petits Frères et Petite Sœur. J’ai pu observer un peu ce qui s’y passe.

Dans la rue, les jeunes déambulent durant la nuit; d’autres se rendent à la mosquée pour relire et psalmodier le Coran. Cela peut durer presque 2 heures, voire la nuit entière lors de la grande Nuit du Destin où l’on célèbre la révélation faite à Mohammed de cette Parole même de Dieu au monde. Et pour être certain que tous en profitent, les haut-parleurs des mosquées se répondent à qui mieux mieux.

On se préparera finalement à prendre un autre repas et à bien s’hydrater avant l’appel à la prière de l’aube suivante. Ainsi de suite durant les 29 ou 30 jours du mois lunaire du ramadan.

La conclusion de cet événement annuel, où la vie est chamboulée, est l’Aïd el-Fitr. Jour de festivités, jour où la communauté musulmane, l’Umma, se met au diapason de sa foi et de sa vie collective. Les croyants se rassembleront en plein air au petit matin.
Prière musulmane
Est-ce à dire que tous s’y engagent profondément ? Que tous vivent le ramadan en profondeur, en vérité ? Autant demander si tous les chrétiens sont des croyants mystiques, des témoins fidèles, des personnes engagées dans leur vie de foi !

Mais la foi musulmane a forgé ces rites et en a tellement imprégné la population que les pays musulmans ont ajusté leur vie à cette réalité. Il serait donc inconvenant et bien indélicat de manger en plein jour à l’extérieur de nos maisons, de s’abreuver devant tout le monde en ingurgitant nos bouteilles d’eau tout en marchant dans la rue.

Pour ce qui est des intentions et du cœur, seuls des liens bien plus amicaux et anciens que ceux que je commence à tisser pourraient en témoigner réellement. Si certains d’entre vous s’y intéressent, je vous recommande un texte écrit par un Petit Frère de Jésus vivant en Algérie depuis toujours, et qui nous présente une plus grande diversité de réactions devant le ramadan qu’on pourrait le supposer à première vue. Je vous le transmets en même temps que mon écrit.