Tous les articles par Jean-Pierre Langlois

Dimanche des Rameaux :
La prière de l’âne

L’Évangile des Rameaux mentionne avec soin l’animal sur lequel Jésus a fait son entrée à  Jérusalem. Pas un cheval piaffant et majestueux, mais un petit âne.

L’âne n’est qu’une bête de somme, un moyen de transport à la portée du plus grand nombre. Il porte les charges lourdes, il accompagne son maître. On le dit entêté et paresseux, lent et besogneux. Cela peut nous ressembler, non ? Il a pour particularité à accompagner l’homme à son pas. Nous savons bien que ce n’est pas si simple que cela !
Un âne
Abraham a pris un âne pour aller sacrifier son fils unique (Gn 22). Le fils de David est aussi le fils d’Abraham… Anne Lécu disait :

« Voilà toute la prière de l’âne : être disponible, libre pour l’unique Maître, qui a besoin de chacun de nous sans exception et ne craint pas de nous détacher de nos piquets et de nos chaînes pour le servir et pour l’aider. » 1

Et le cardinal Etchegaray écrivait :2

« J’avance comme un âne de Palestine,

Oui, j’avance comme l’âne de Jérusalem
dont le Messie, un jour des Rameaux,
fit sa monture royale et pacifique.

Je ne sais pas grand chose,
mais je sais que je porte le Christ sur mon dos !

Je le porte,
mais c’est lui qui me mène !

Je sais qu’il me conduit vers son Royaume
où je me prélasserai sur de verts pâturages.

J’avance à petits pas
par des chemins escarpés,
loin de ces autoroutes de la vie moderne
où on ne reconnaît plus ceux qu’on dépasse.

Quand je bute sur une pierre,
mon maître doit bien en être secoué,
mais il ne me reproche jamais rien.

J’avance en silence.
C’est fou comme on se comprend sans se parler,
lui et moi.

C’est peut-être mieux ainsi,
car ses paroles me semblent souvent bien étranges.

La seule que j’aie comprise, c’est :
« Mon joug est facile à porter
et mon fardeau léger. »  (Mt 11,30)
On aurait dit qu’il l’avait dite pour moi tout seul ! »

1 Sr Anne Lécu, Prions en Église décembre 2017
2 Etchegaray, R. (2006). J’avance comme un âne: A temps et à contretemps (nouv. édition). Fayard.

Consentir au mystère

N.D.L.R. Jean-Pierre Langlois, membre du Forum André Naud, prêtre, est parti à l’automne 2016 pour 3 ans en mission à Tamanrasset, au sud de l’Algérie et à la porte du Sahara. Jean-Pierre Langlois, de retour d’un séjour au Québec, a transmis cette autre correspondance de Tamanrasset.

Ce titre m’a accroché lorsque je l’ai lu il y a quelques jours. Je crois que je vais tenter d’en faire mon leitmotiv, ma résolution de Carême. Je vous explique.

Jeune, on nous disait que le Mystère, c’est quelque chose qu’on ne peut pas comprendre. Puis, lors de mes études supérieures, le Mystère est devenu quelque chose de si riche que nous n’avons jamais fini de le découvrir et de le comprendre. Je devrais sans doute ajouter que le Mystère, c’est surtout Quelqu’un !

Le Mystère, c’est si souvent l’autre que je côtoie…

Consentir à l’autre, y consentir tel qu’il est : cela a toujours été un défi pour moi. Là où j’habite, je partage le terrain avec un migrant camerounais qui a échoué à Tamanrasset, terrassé par une tumeur cancéreuse qui menaçait sa vie. On l’a opéré et il suit des traitements médicaux ayant des effets secondaires bénins mais persistants et souvent désagréables. En plus, il ne réussit pas à travailler de façon régulière.

Comme si tout cela n’était pas suffisant, il a développé une sorte de paranoïa qui lui fait craindre tout et rien. Je l’écoute, mais pas assez. Je lui donne de petits boulots, mais il végète et vit dans la précarité. J’essaie de préserver son amour-propre et de relativiser ses angoisses. Consentir à sa présence, c’est blaguer avec lui et souligner ses bons coups. Ce sera ma façon de jeûner que de me faire plus proche de lui.
Cierges à la main
Combien de personnes peuplent notre existence ? Les prenons-nous trop facilement pour acquis ? Au lieu de tenter de les orienter, sommes-nous assez confiants en elles pour leur faire confiance et les encourager ? Le thème du Carême au Québec n’est-il pas cette année « oser la confiance » ?

Vous savez bien que la société n’est pas la simple juxtaposition d’individus. Les réseaux sociaux nous le démontrent bien. Pour le meilleur et pour le pire. Consentir au Mystère, c’est aussi pour moi vivre un engagement qui tente d’améliorer la société, ici et/ou ailleurs. Peu de justice sociale, peu d’humanité. Nous avons l’embarras du choix, mais faisons quelque chose ! Est-ce l’occasion d’un don, d’une participation à une cause, du temps accordé à une personne âgée ou isolée…

Le Mystère, c’est aussi la nature et ce qu’elle laisse deviner

Lorsque sont publiées des photos prises par les astronautes de notre planète, je ne peux qu’être dans l’admiration devant cette immensité… habitée. L’océan me fait le même effet. Atteindre le sommet d’une montagne aussi. Dire qu’il y a des milliers, des centaines de milliers de planètes autour d’étoiles… voilà un beau Mystère ! En prendre soin est devenu un impératif. Se reprendre sans cesse face à cet objectif exigeant aussi.

La planète Terre

Le Mystère, c’est Lui, bien sûr !

Une hymne du bréviaire le dit si bien :

À la mesure sans mesure
de ton immensité,
tu nous manques, Seigneur.
Dans le tréfonds de notre coeur,
ta place reste marquée
comme un grand vide, une blessure.
À l’infini de ta présence,
le monde est allusion,
car tes mains l’ont formé.
Mais il gémit en exilé,
et crie sa désolation
de n’éprouver que ton silence.
Dans le tourment de ton absence,
c’est toi déjà, Seigneur,
qui nous as rencontrés.
Tu n’es jamais un étranger,
mais l’hôte plus intérieur
qui se révèle en transparence.
Cachés au creux de ton mystère,
nous te reconnaissons
sans jamais te saisir.
Le pauvre seul peut t’accueillir
d’un cœur brûlé d’attention,
les yeux tournés vers ta lumière.1

 « Ce n’est pas dans les régions lointaines qu’on trouve ce que le Seigneur demande de nous : c’est à l’intérieur de notre cœur qu’il nous envoie. » Saint Césaire d’Arles éclaire bien par ces mots ce qui se passe en ce temps du Carême.

Nous voici invités à une aventure particulière : 40 jours de « retrait » intérieur, d’une solitude habitée par la conscience vive qu’une Présence nous y rejoint. Et que cette Présence s’appelle peut-être Dieu, mais surtout Père.

Pour goûter cette Présence, une certaine ascèse est nécessaire, qui ne concerne pas principalement la nourriture ou nos appétits corporels. Mais qui consiste surtout à être attentif à ce qui nous envahit, ou nous obsède : pensées désordonnées, paroles intempestives, désirs incontrôlés…

Entrer en carême c’est entrer en soi-même, non pour s’isoler mais pour une rencontre qui unifie et simplifie.

Seigneur Dieu, nous faisons partie de la nature avec ses ombres et ses lumières.
Un jour, ta main créatrice a insufflé en nous la vie.
En Jésus, tu t’es incarné traçant notre route jusqu’en l’infini.
Nous avons crié vers toi, et tu nous as transfigurés.
La Passion et la Résurrection de ton Fils ont scellé l’Alliance qui éternise le temps. 2

Sainte et joyeuse marche vers Pâques ! Amitié,

1 (Fr. Pierre-Yves.Taizé.CFC. La nuit, le jour)
2 Georgette Sirois

Un Enfant Jésus prématuré et 8 rois mages

L’Enfant Jésus de 2017 est un prématuré

Eh ! Oui, je sais que je vais vous surprendre un peu. Mais l’Enfant est déjà né, le mardi 14 novembre dernier. Après 8 mois de grossesse, sa maman Abigaëlle a subi une césarienne et elle a accouché d’un petit garçon minuscule. Oh ! J’oubliais de préciser : l’Enfant est noir comme du charbon, il est bien le fils de ses parents ! Il s’appelle Martin, et sera baptisé la nuit de Noël. Ce sera vraiment une crèche vivante !
Petit Martin
Abigaëlle avait été opérée pour le cœur il y a 3 ans, et sa grossesse était à risques. J’ai demandé de l’aide financière à ma famille pour lui procurer la dose de médicament journalière qui, à la fois, ménageait son cœur et lui permettait de porter son enfant. C’est déjà un « miracle » que la mère et l’enfant soient vivants! Mais n’est-ce pas toujours un miracle ? !

Martine, petite sœur du Sacré-Coeur de Charles de Foucauld, a veillé l’enfant une nuit pendant que sa mère restait à l’hôpital pour mieux se remettre de son opération césarienne. Il fallait aider le bébé à boire aux 3 heures, jour… et nuit. Moi, il m’est arrivé de le garder en après-midi, comme un bon (hum) grand-père.

Devant cette vie à la fois si mystérieuse, fragile et exigeante, voilà une jolie parabole de l’espérance qui renaît chaque fois que nous nous mettons du côté de la vie plutôt que de nos aises, de nos soucis ou de nos bobos. C’est le souhait que je vous transmets, avec la joie de vous rejoindre avec cette lettre !

De bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois…

Ce chant populaire était chanté jadis à l’église au jour de l’Épiphanie… Il dirigeait doucement vers l’Étoile et son mystère ! Non, ils ne sont pas trois rois mages, mais bien huit, hommes et femmes inclus ! Et ils ne viendront pas à la crèche. Impossible. C’est plutôt nous qui allons les voir et leur envoyons des colis. Arriveront-ils pour Noël ou pour l’Épiphanie ? !
Des colis pour des détenus
Ce sont des prisonniers chrétiens que nous visitons à Tamanrasset, Martine et moi. Comme nous ne pouvons leur fournir des effets matériels comme des chandails, ni même des brosses à dents ou du lait en poudre pour améliorer leur cantine ordinaire de l’établissement, la prison, nous leur avons envoyé tout cela par la poste ! Ce sera long mais… espérons que cela arrivera !

Les prisonniers et les migrants vivent pour la plupart au jour le jour avec la certitude que s’ils sont encore là malgré les épreuves, c’est parce que Dieu les tient debout. Ça m’a donné une leçon d’humilité. Dieu ne veut-il pas que l’on se présente en vérité devant lui et que nous nous abandonnions totalement à lui ? Il nous connaît par cœur et nous aime tels que nous sommes.

La lumière de l’étoile du matin

Jésus a dit que le royaume des Cieux est à ceux qui ressemblent aux enfants. Devant la crèche, quels mots simples et vrais allons-nous balbutier ? Qui est lumière pour vous ? Pour qui êtes-vous lumière à votre tour ?

Voici une prière de Jules Beaulac qui vous est dédiée, vous qui portez la Lumière, l’Étoile du matin, dans vos cœurs :
Bougies

Il est minuit, Seigneur.
Il fait nuit, il fait noir, très noir.
Mais, heureusement,
il y a les étoiles, nombreuses,
qui piquent le ciel et qui scintillent
comme des paillettes d’or sur la grande robe du firmament.
S’il n’y avait pas d’étoiles, que la nuit serait triste !
S’il n’y avait pas d’étoiles, que la nuit serait triste !
Mais, s’il n’y avait pas de nuit, on ne verrait pas les étoiles…

Seigneur,
il fait parfois nuit dans ma vie :
problèmes, déceptions, échecs, fautes…
Qu’il y ait toujours des étoiles pour éclairer mes nuits :
amitiés, joies, reconnaissances, pardons…
Et que tu sois la plus grande et la plus brillante de toutes !

Amen.

Joyeux Noël !
Heureuse et Sainte Année 2018 !

Harcèlement sexuel en Afrique

Y a-t-il du harcèlement sexuel en Afrique ? Poser la question, c’est y répondre… J’avoue ne pas être des plus compétents pour oser vous en faire part. Aussi ai-je pensé relayer quelques articles qui m’ont informé et même secoué.

« En Afrique, les Weinstein se ramassent à la pelle ! »

Voici d’abord, dans Jeune Afrique, Clarisse Juompan-Yakam qui décrit l’absence de réactions qu’a suscitées en Afrique noire l’affaire Weinstein. C’est assez démoralisant.
Harvey Weinstein

« Alors que le scandale déclenché par l’affaire du producteur américain se répercute dans le monde entier – via le hastag #MeToo, notamment -, les Africaines n’ont pas encore rejoint le chœur des femmes qui dénoncent leurs agresseurs. Elles ne sont pourtant pas épargnées… Hormis en Afrique du Sud, l’affaire Harvey Weinstein ne déclenche pas sur le continent la même avalanche de dénonciations qu’ailleurs dans le monde. Les deux plaintes pour viol déposées contre l’islamologue et théologien Tariq Ramadan, bien connu au Maghreb, n’y ont rien fait. Comme si les Africains tenaient à rester à l’écart d’un phénomène désormais planétaire.

« Pourtant, en Afrique, les Harvey Weinstein se ramassent à la pelle, dans tous les milieux, dans tous les secteurs, notamment chez moi, au Gabon, où la chosification de la femme est institutionnalisée », soutient l’avocate Paulette Oyane Ondo. Harcelée par un prêtre qui l’avait recrutée comme bibliothécaire dans une structure kinoise, Muriel (le prénom a été changé), 25 ans, a dû démissionner au bout de trois mois. « Mes journées de travail consistaient surtout à inventer des subterfuges pour éviter de me retrouver dans la même pièce que lui ! »

La journaliste relève un autre exemples :

La Congolaise Muriel dit s’être bien gardée de donner à ses collègues le véritable motif de sa démission : « C’était sa parole contre la mienne. Et son honorabilité semblait incontestable. J’aurais même pu passer pour la harceleuse. » Le sujet ne fait quasiment jamais grand bruit, mais tout le monde sait que cela existe. Les femmes « gèrent » le problème discrètement. Elles en parlent entre elles dans les salons de coiffure ou dans les tontines, mais ça ne va jamais plus loin.

Ce sont des pratiques courantes et la dénonciation peut provoquer la stigmatisation :

Pour Paulette Oyane Ondo, les Gabonaises se taisent parce que le harcèlement est une pratique ancrée dans les mœurs. « Dans l’imaginaire populaire, aucune femme n’accède à un emploi ou ne progresse au sein de l’entreprise grâce à ses seules compétences. Le plus triste, c’est que les femmes elles-mêmes en sont persuadées, les plus jeunes encore plus. »
Journaliste sénégalaise installée à Abidjan, Adama N. s’interroge sur la pertinence d’une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Elle ne veut pas prendre le risque d’être stigmatisée ni mettre en péril sa jeune carrière.

« D’ailleurs, qui dénoncerais-je ? Les amis de mon père, les tontons, les cousins, le banquier, le voisin ? Et de quoi les accuserais-je ? De harcèlement ? Les Africains parlent trop librement de sexe, alors la frontière entre grivoiserie et harcèlement est ténue », explique-t-elle.

Il faut du courage pour dénoncer mais les actes libèrent :

« Mais il faut du courage pour oser saisir sa hiérarchie. La Tchadienne Émilie A. s’est entendu répondre : « Débrouille-toi comme une grande : toutes les femmes sont confrontées à ce type de problème. Oser parler est aussi une question d’éducation, souligne Colette Florence Mebada. La femme doit pouvoir s’affranchir de situations inconfortables. Car on a toujours le choix. Être anticonformiste et oser assumer ses choix apparaît alors comme un atout. » Plus prosaïque, Kala Lobè affirme que « ce sont les actes qui libèrent » : « Il faut apprendre à se faire respecter sans passer par un intermédiaire qui serait la loi. La parole dénonciatrice me semble infantilisante. Un homme me met la main aux fesses ? Je saisis ses testicules, égalité oblige. »

« Le harcèlement de rue n’est pas un compliment »

Quand est-il au Maghreb ? Est-ce la même chose ? Djamila Ould Khettab fait un état de la situation sur la drague abusive dans la rue. Pour illustrer le harcèlement sexuel dans la rue, elle relate la diffusion d’un clip produit par « deux jeunes Algériennes, membres d’un collectif de slam, qui dénonce le harcèlement de rue, qui perdure malgré une loi punissant ce type de comportement. »

« L’histoire est simple mais effroyablement banale. Une jeune femme sort de chez elle et retrouve un peu plus loin une amie. Mais le chemin est semé d’embûches : un homme la prend par le bras, un autre tente d’asperger son visage de parfum, plusieurs autres lui jettent des regards obscènes ou des propos salaces. Alors, la jeune femme presse le pas, fait demi-tour, accélère encore, tête baissée et bras croisés. Pour son premier clip vidéo, Awal, un collectif de slam d’Oran, a voulu s’attaquer à ce malaise qui règne dans les rues de la plupart des villes d’Algérie.

Le projet a été mené de bout en bout par deux membres du collectif : Zoulikha Tahar, alias Toute Fine, et Sam MB. Dans la vidéo, les deux amies slameuses se mettent en scène, tandis qu’une voix off déclame les textes qu’elles ont elles-mêmes rédigé. Un témoignage à cœur ouvert dans lequel elles dénoncent tour à tour les comportements déplacés, le sexisme, la pression sociale et un problème d’éducation. Objectif : crier leur ras-le-bol et sensibiliser leurs congénères contre des paroles et des gestes abjectes. Le clip se termine d’ailleurs sur le slogan suivant : « Le harcèlement de rue n’est pas un compliment ».

« On nous fait croire que la situation des femmes a changé ! »

En Tunisie, on pourrait penser que la situation est meilleure qu’ailleurs en Afrique du nord… Le journal La Croix a publié 3 textes de Marie Verdier, envoyée spéciale à Tunis sur la situation de la femme en Tunisie. Or, selon la journaliste, même au travail, les femmes restent soumises :

« On nous fait croire que la situation des femmes a changé ! » persifle Raga Hedhili, directrice d’une usine de confection près de Monastir. « Même quand elles travaillent, les femmes restent soumises, la majorité d’entre elles donnent leur salaire à leur mari sans forcément s’indigner. » Dans son usine, des femmes viennent parfois la supplier de ne pas mentionner la totalité de leur salaire sur la fiche de paie pour pouvoir garder pour elle une petite somme en liquide. Et de conclure : « les filles apprennent à ne pas parler devant leur père, devant leur frère et devant leur professeur, comment deviendraient-elles libres et indépendantes une fois mariées ? »

Et les femmes ont intériorisé cette violence :

La fameuse exception tunisienne et son statut de la femme envié dans le monde arabo-musulman a, en réalité, longtemps occulté le poids du modèle patriarcal et de son corollaire, la violence, « attribut naturel de la supériorité des hommes », selon la juriste et militante féministe Sana Ben Achour, auteure du rapport Violences à l’égard des femmes : lois du genre, en 2016. La violence contre les femmes, explique-t-elle, est plus une atteinte à l’honneur des hommes qu’une agression commise contre une personne.

Le corps de la femme corps est un bien public et, pour préserver la virginité, la sodomie est recommandée :

« Cacher le corps ça commence à l’école, quand les filles portent des tabliers mais pas les garçons », s’offusque Bochra, la trentaine affranchie. Chez elle, son compagnon et ses amitiés tunisoises et cosmopolites se retrouvent le soir autour de bières. Mais dès qu’elle franchit le pas de sa porte, Bochra enfile sa carapace. « Avant de sortir, je dois réfléchir à comment m’habiller et me comporter. J’ai proscrit les robes que j’adore. Je marche d’un pas décidé, quasi militaire, parce que se promener tranquillement, c’est être une fille facile. » Et dans un élan d’indignation, elle tempête : « Mon corps est un bien public. Il ne m’appartient pas ! Il est contrôlé par la famille, mais aussi par les voisins, le quartier et la rue entière. »
« « Ce qui t’inquiète, a crié Bochra à sa mère, ce n’est pas moi mais mon hymen ! » Elle voulait m’envoyer au poste de police vérifier si j’étais toujours vierge ! Les relations sexuelles, c’est la ligne rouge pour tout le monde. » Or une fille sur sept et un garçon sur deux avait eu des relations sexuelles avant 24 ans, selon des données 2009 de l’Office national de la famille et de la population. « On vit tous dans nos contradictions. Celles qui ont des relations sexuelles ne s’autorisent que la sodomie », poursuit Bochra.

Et v’lan ! On est quitte pour y réfléchir à deux fois… Si la parole des jeunes femmes est un peu libérée, ce n’est pas le cas de toutes. Et il y a loin de la coupe aux lèvres. Les textes législatifs sont bien beaux, la réalité se vit autrement. Le journal La Croix relève quelques faits sur la situastion de la femme en Tunisie :

  • Dans la constitution de 2014, l’État tunisien s’engage à protéger les droits acquis de la femme et œuvre à les renforcer et les développer.
  • Dans le code du statut personnel, le mari reste chef de famille et tuteur des enfants.
  • Les femmes représentent 28 % de la population active et 42 % des chômeurs.
  • 67 % des diplômés de l’enseignement supérieur sont des femmes. Mais 41 % d’entre elles sont au chômage contre 21,4 % pour les hommes.
  • L’écart de salaires hommes-femmes est de 40 % dans les très petites entreprises et de 25,4 % dans le privé.
  • La Tunisie est classée au 126e rang (sur 144 pays) dans le rapport Davos 2016 sur l’égalité de genre.
L’Islam n’est pas responsable

Ce qui suit peut surprendre. Léo Pajon, dans Jeune Afrique, tente de cerner la responsabilité de la religion sur le statut de la femme.

L’islam est souvent désigné, au nord de la Méditerranée, comme l’un des responsables de l’asservissement des femmes, voire d’une sexualité troublée. Et s’il était pourtant au moins une partie de la solution ? L’un des problèmes, relevé par le professeur en islamologie à l’université de Strasbourg Éric Geoffroy en préambule de L’Islam et le Couple, est surtout que le Coran souffre « d’une interprétation biaisée, machiste, aujourd’hui considérée comme l’orthodoxie ».

« Or, à l’inverse du catholicisme et d’autres traditions religieuses, l’islam ne commande pas, par exemple, de combattre sa nature charnelle, mais de la satisfaire modérément. Comme le rappelle Sofia Bentounes, le Prophète recommande même à ses fidèles de s’acquitter de leur devoir sexuel envers leurs épouses. »

Quant à la virginité, Mohamed n’a exprimé aucun intérêt pour la question lorsqu’il s’est marié… Pour preuve, parmi ses neuf épouses, une seule était vierge : Sayyida Aïcha. L’auteure va plus loin en précisant que dans le texte coranique aucune mention n’est faite de la masturbation, et qu’il n’y est pas non plus évoqué de peine à l’encontre de l’homosexualité.

Voici enfin tiré d’une chronique, la réaction douloureuse de Fawzia Zouari devant cet état de faits en Afrique. Accrochez bien votre petit cœur sensible s.v.p.

« Bien sûr que je peux balancer moi aussi ! Il faut juste que je cherche dans mes souvenirs, car des harceleurs, j’en ai connu, du petit patron péteux au chef d’État qui vous prend pour sa énième courtisane, sauf que la pudeur m’interdit de parler, c’est mon côté femme du Sud, édifiée sur la chose…

En fait, cette affaire n’a rien d’un scoop. Des types comme Weinstein, il y en a partout, ils nous rappellent que le monde continue à fonctionner comme un gigantesque harem et que la guerre des sexes ne tourne qu’autour d’un seul sujet : le sexe. Mais comme l’affaire nous vient d’Amérique et qu’elle concerne des stars, tout le monde s’époumone, on réveille l’humanité entière, on sonne l’alarme dans le village mondial.

Pour la journaliste, c’est un phénomène courant, mais pleurer le malheur des riches peut alimenter le puritanisme des religieux.

C’est hypocrisie générale que de faire croire que les carrières qui se construisent sur le chantage sexuel – ou plus familièrement sur « la promotion canapé » – sont une rareté. C’est imposture que de nous demander de verser des larmes sur le malheureux destin de vedettes riches et célèbres qui n’auraient sans doute pas fini sous les ponts si elles avaient dénoncé leur magnat. Je comprends qu’une caissière ou une ouvrière n’ait pas le courage ou les moyens de s’en prendre à son agresseur parce qu’il y va de sa survie, mais pas ces nanties de bonne famille qui se sont payé le luxe de se taire.

En plus, j’ai bien peur que cette théorie du soupçon qui pèse sur tous les hommes ne donne raison aux puritains du monde entier. Laisser entendre que l’homme est un prédateur par essence conforte la vue des religieux de tous poils. Prenez les islamistes. Depuis le temps qu’ils claironnent que le désir masculin menace à tous les coins de rue et qu’il faut porter le hidjab et refuser la mixité. Ils nous ont répété mille fois que « chaque fois qu’une femme et un homme se retrouvent seuls, le troisième compagnon est le diable ! »

Enfin, pourquoi tant de bruit autour de femmes issues du monde libre alors qu’on oublie l’existence de millions d’autres dont le législateur, le chef du village ou l’imam a officialisé l’agression sexuelle et légalisé le viol conjugal ? Toutes ces demoiselles mariées de force, obligées d’épouser leur violeur ou subissant la libido masculine au moyen de mille et une fatwas…

Alors, tout ce tapage occidental, pour certaines d’entre nous, ressemble à une menue querelle, pour ne pas dire une coquetterie de Blancs.

Je n’ose offrir de conclusion à ces extraits, si ce n’est que nous ne pouvons ni fermer les yeux, ni agir comme si tout cela n’existait pas. « Le plus long voyage, raconte le proverbe, commence par un premier pas. » À nous de nous mettre en route.