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L’Église, la pédophilie et la sexualité

Unis pour le meilleur et pour le pireDes allégations de pédophilie frappent au cœur même du Vatican. Le cardinal australien est peut-être innocent. Ce ne serait pas la première fois qu’on détruirait une réputation à coup d’accusations fausses et difficilement vérifiables. Mais ce ne serait pas la première fois, non plus, qu’un « homme d’Église » aurait réellement commis des actes incompatibles avec l’Évangile.

Comme bien d’autres catholiques engagés dans nos communautés chrétiennes, nous allons devoir consacrer de l’énergie pour nous défendre d’être associés malgré nous aux errements possibles d’un membre éminent de l’Église. On condamne bien des musulmans par association. On ne va pas se priver de nous condamner, comme chrétiens, par association. Depuis le tout début de l’Église, des chrétiens sont ainsi condamnés par association.

Il serait toutefois dommage que cette nouvelle crise dans l’Église nous empêche de mettre sur la table et d’affronter le problème le plus profond et le plus grave que traverse notre église en matière de sexualité : la compréhension même de la place de la sexualité dans la gouvernance de l’Église. Le tabou des tabous qui, par notre silence, nous rend complices.

Quand je parle d’Église, je parle du magistère. Cette partie très restreinte de l’Église qui se réserve le pouvoir ultime de prise de parole et de gouvernance.

  1. Les femmes diacres

    L’Église tarde à accepter que des femmes deviennent diacres pour le seul fait qu’elles soient des femmes. Il n’y a clairement aucune raison théologique ou rationnelle pour l’empêcher. Mais on le fait sans que cela soulève de tollé. Après tout, ce n’est qu’une question disciplinaire.

    Et puis, est-ce vraiment une question sexuelle ? Mais si la seule et unique raison pour laquelle une femme ne peut devenir diacre est le fait qu’elle soit une femme et si le fait d’être une femme n’est pas une question sexuelle, qu’est-ce que la sexualité ?

    Le problème est abyssal.

    Oubliez toutes les belles choses qu’on dit sur la féminité et sur la sexualité: il faut revenir au B.A. Ba de la nature humaine.

  2. Les femmes prêtres

    L’Église n’accepte pas qu’une femme puisse devenir prêtre. Pire, elle n’accepte même pas qu’on puisse en discuter. C’est Joseph Ratzinger qui l’a affirmé et a fait signer sa prise de position par Jean-Paul II. Ici, il y a un débat théologique. Mais, l’église le répète : ce n’est pas un problème de sexualité. C’est simplement parce que Jésus n’a choisi aucune femme comme apôtre.

    Et si aucune femme ne peut devenir prêtre par le seul fait qu’elle soit une femme et que le fait d’être femme n’est pas une question de sexualité, qu’est-ce vraiment que la sexualité ?

    Le problème est abyssal.

  3. Les prêtres mariés

    L’Église n’accepte pas qu’un homme marié puisse devenir prêtre. Uniquement dans certains cas particuliers: quand un prêtre anglican déjà marié se convertit au catholicisme, quand un homme marié devient veuf ou obtient une déclaration de nullité de mariage. Autrement dit, quand l’administration de l’Église réussit à faire techniquement abstraction du fait qu’un homme ait été marié. On dira que ce n’est pas un problème de sexualité, mais simplement le fait d’être célibataire ou marié.

    Et si le fait d’être célibataire ou marié n’est pas une question de sexualité, qu’est-ce vraiment que la sexualité ?

    Impasse abyssale.

  4. Les homosexuels

    L’Église n’accepte pas que des homosexuels puissent se marier ni que des homosexuels célibataires puissent devenir prêtres. Bien sûr, le problème, ici, est sexuel mais c’est parce qu’on a établi que l’homosexualité est une grave déviation. Ça sème l’incompréhension chez les mères et les pères des enfants qui sont homosexuels. C’est moins un problème de sexualité que de paternité.

    Comment des parents hétérosexuels peuvent-ils engendrer des enfants homo-sexuels ? Problème profond surtout que la qualité première de Dieu qui, pour un Chrétien, c’est d’être père. Mais la procréation n’est-elle pas intimement liée à la sexualité ?

    Il faudrait y réfléchir.

  5. La direction asexuée

    L’église restreint la plupart des postes de direction aux prêtres. Ainsi aucune femme, mariée ou non, aucun homme marié ne peuvent être responsable de paroisse, faire une homélie, être nonce apostolique ou être électeur du pape. Ce n’est pas une question de sexualité. C’est purement la suite logique du fait de réserver certains pouvoirs aux prêtres. Et la nature même de ces pouvoirs n’a rien à voir avec la sexualité : faire une homélie ou diriger une paroisse n’a, en soi, aucune dimension sexuelle. L’exclusion de telle ou telle personne est une pure conséquence administrative.

    Ça, ce n’est pas un problème abyssal mais un simple nœud gordien administratif.

    Sauf que…

  6. Le magistère abstinent

    L’église lorsqu’elle se prononce officiellement sur des questions strictement sexuelles comme, par exemple, la contraception, l’homosexualité, l’avortement, elle le fait par des hommes célibataires et présumés hétérosexuels. Bien sûr, pour pouvoir se prononcer sur un sujet, il n’est pas nécessaire d’avoir soi-même exercé toutes les fonctions relatives à ce débat, que ce soit en matière de sexualité ou non. Sauf que dans ce cas-ci, la (quasi) totalité des personnes qui décident de règles à suivre, qui les rédigent et qui les administrent sont des personnes qui n’exercent pas ces fonctions.

    Là, il y a un problème. Comment un groupe peut-il bien comprendre les dimensions de la sexualité qu’aucune personne du groupe n’exerce ?

    Problème profond.

  7. Les divorcés eunuques

    L’Église permet à tout le monde, une fois le pardon obtenu, de communier. Mais, ce n’est pas le cas pour les divorcés qui se remarient. Deux époux peuvent se divorcer, puis se pardonner l’un l’autre, puis communier. Mais s’ils prennent le risque de l’amour conjugal pour une deuxième fois, ils ne peuvent plus communier. Ici, c’est clairement une question de sexualité. L’église précise même qu’un homme et une femme divorcés qui vivent ensemble « comme frère et sœur » peuvent communier. Ils ne peuvent pas s’ils ont des relations sexuelles. Enfin une question claire : ce n’est pas une question d’amour mais de sexualité.

    Mais si l’amour et la sexualité n’ont rien à voir ensemble, quel est le sens profond de la sexualité ?

    Problème abyssal.

  8. La famille vierge

    L’Église propose comme modèle de famille, celle de Joseph et de Marie. Elle insiste sur le fait qu’ils n’ont jamais eu de relations sexuelles. Marie est « La Sainte Vierge ». Elle serait demeurée vierge avant et après la naissance de Jésus. L’église l’affirme comme si l’intimité la plus profonde d’une femme était de compétence publique. Sans en faire la démonstration théologique, on laisse entendre que Marie aurait été moins pure, moins parfaite, si elle avait eu des relations sexuelles avec Joseph. Moi, je crois que la question est posée de travers : l’affirmation de la virginité de Marie n’est pas un discours sur la sexualité ni sur Marie mais une façon simple (et sans doute symbolique) d’exprimer que Jésus est bel et bien le Fils de Dieu.

    Sinon, on affirme que l’exercice de la sexualité rend quelqu’un moins parfait.

    Dilemme abyssal.

  9. Les saints célibataires

    L’Église a nommé une quantité importante de Saintes et de Saints pour nous les offrir comme modèles. Pourtant, je ne connais aucune personne mariée qui ait été déclarée sainte au cours du dernier siècle. Encore moins un couple marié. Sauf, comme Sainte Marguerite d’Youville (qui m’est, effectivement, une source d’inspiration), une femme devenue sainte malgré son mariage et non à cause de son mariage. Une étude approfondie risque de démontrer que ce n’est pas la sexualité qui est en cause ici mais le processus de canonisation qui favorise les personnes soutenues par des groupes bien organisés comme les communautés religieuses.

    Et là, évidemment, ça n’a rien à voir avec la sexualité.

    Est-ce qu’une évidence m’échappe ?

  10. Les pédophiles solitaires

    L’église condamne les agressions sexuelles commises par les prêtres ou des religieux (surtout des hommes) commis dans l’exercice de leur ministère, notamment les agressions pédophiles. Qu’elle l’ait fait avec moins d’insistance dans le passé ne me scandalise pas quand on sait que l’ensemble de la société gérait tout aussi mal les cas d’inceste, de pédophilie et même de viol. On comprend aussi qu’il y a probablement eu des agression dans les organismes sportifs, sociaux et éducatifs laïcs qui exercent leurs activités dans des contextes comparables à ceux des organismes d’Église. Mais y a-t-il des facteurs particuliers à l’Église qui ont favorisé les errements ? Comme le fait de n’avoir que des célibataires ensemble, ou qu’il n’y ait eu que des hommes ou que des femmes.

    L’église a vite fait d’écarter le contexte sexuel du questionnement sur les errements sexuels.

    Profond malaise.

Quand  je parle du magistère. je ne parle pas des nombreux prêtres, religieux et religieuses que j’ai fréquentés, que je fréquente encore et qui ont vécu leur célibat comme moi j’ai vécu mon mariage. Et aussi mon propre célibat, car je n’ai pas toujours été marié ! Je parle ici d’un véritable célibat et d’un véritable mariage, dépouillé d’une trop grande idéalisation, avec ses limites, ses contraintes mais aussi ses moments de grâce. Si une véritable amitié peut exister entre nous tous, c’est que nous assumons tous notre sexualité selon les circonstances et les engagements que nous avons pris. Évidemment, on pourrait dire qu’une amitié entre un homme marié et une religieuse, ou entre deux femmes mariées (de mariages différents) n’a rien à voir avec la sexualité. Mais alors, quel est le sens profond de la sexualité ?

Tant que l’église n’aura pas tenu un synode ou mieux un concile sur le sens profond de la sexualité chrétienne, avec des hommes et des femmes, célibataires et mariés, et même divorcés, hétérosexuels et homosexuels, jeunes fiancés sans enfant et grands-parents dans une proportion raisonnablement comparable au nombre de baptisés dans les mêmes situations, alors les vraies questions de sexualité ne seront pas abordés. Ce sont les cas de pédophilie qui occuperont les manchettes. Le malaise de la sexualité dans l’Église restera et ce malaise continuera d’éloigner nos enfants et nos petits-enfants de cette institution déconnectée. Désexualisée.

Et tant que nous resterons silencieux et éviterons de confronter les autorités de l’Église sur ces questions de sexualité, le problème demeurera abyssal.

Le scandale de la pédophilie est un Kairos, un moment-clé qui pourrait nous faire avancer. Mais ce sera peut-être un autre boisseau sous lequel nous cacherons la lumière.

Sur la vocation et la mission de la famille dans l’église et dans le monde contemporain

Gilles Lagacé, FAN de Gatineau

(N.D.L.R.) Dans le cadre du Synode romain sur la famille tenu en 2014 et en 2015, le Forum André-Naud a demandé à des auteurs, parmi d’autres, de rédiger une opinion afin d’alimenter la réflexion sur le sort réservé à la famille en 2015. Voici un extrait de la « courtepointe » qui a été publiée dans notre dernier bulletin.Ce texte est une réflexion sur le rapport de la première séance de l’Assemblée Synodale Les défis pastoraux sur la famille dans le contexte de l’évangélisation qui a été publié en octobre 2014.

Le document comprend trois sections bien différentes

Première section: l’état des lieux

C’est un texte factuel qui reflète bien la réalité des gens d’ici et, semble-t-il, la réalité mondiale. Le vocabulaire est simple, compréhensible et la réalité est décrite avec nuances. On pourrait apporter des précisions à plusieurs paragraphes mais l’ensemble est satisfaisant parce qu’il accomplit ce qu’il se propose d’accomplir: décrire la réalité.

Par ailleurs, un thème revient à travers le texte: il faut approfondir en église locale nos perceptions de la réalité. Il ne s’agit pas, pour un groupe d’évêques, de faire un bilan entre eux puis de l’imposer à l’ensemble de l’Église, mais de tracer ce bilan ensemble en Église. On souligne deux raisons:

  1. C’est ainsi que la réalité sera perçue dans toute sa variété et jusque dans ses racines
  2. C’est ainsi que les pratiques pastorales (les solutions au diagnostic établi) seront comprises localement et exécutées efficacement.

Deuxième section: la théologie du mariage

La deuxième partie essaie de définir « l’Évangile de la Famille » et la théologie du mariage. Le vocabulaire y est tout à fait diffèrent, comme si cette partie avait été rédigée par une équipe différente. Le vocabulaire y est principalement symbolique, difficile à rattacher à la réalité vécue par les familles. L’anthropologie qui la sous-tend est désuète. L’exégèse des textes bibliques est contestable. Les multiples références à « saint Jean-Paul II » et aux papes récents, tous mâles et célibataires, sont indécentes. Je le dis franchement et sincèrement: ce texte semble avoir été rédigé entre bureaucrates ecclésiastiques mâles et célibataires. Il doit être entièrement réécrit. À cette fin, je trace plus loin les grandes lignes de ce que pourrait être une théologie du mariage.

Troisième section: les pistes pastorales à approfondir

Comme pour la 1ere partie, les pistes proposées sont variées et adaptées à la réalité. On propose aussi qu’elles soient approfondies par l’ensemble de la communauté chrétienne. C’est là un thème récurrent et essentiel.

Mais c’est aussi ce qui inspire le plus de crainte. Ces propositions sont faites au moment où, dans notre pays (et dans plusieurs autres), les communautés se dissolvent. Il n’y a pas de relève, à la fois chez les pasteurs et chez les membres des communautés. On ne peut jeter un regard réaliste sur la famille d’aujourd’hui sans aussi regarder l’avenir de nos communautés.

Il y a plus. Le déclin de nos communautés peut-il être relié au décalage de l’Église par rapport à la réalité de la famille? Alors que l’église affirme la grande dignité du mariage, celui-ci est, en pratique, facteur de discrimination dans la répartition des responsabilités et des pouvoirs dans cette même église. On ne pourra susciter davantage de participation des couples à la pastorale du mariage si ces mêmes couples continuent d’y être exclus des prises de décisions.

Le mariage chrétien

Le Mariage a une histoire

Au cours des siècles (avant Jésus Christ comme depuis le début du christianisme) les sociétés ont adapté les modes de vie à deux et de vie familiale à leurs besoins spécifiques. Selon leurs besoins, elles ont interdit ou encouragé le mariage endogame ou exogame, elles ont encouragé ou défendu la polygamie ou la polyandrie, elles ont soumis les mariages au contrôle des familles ou les en ont dégagés, elles ont formulé des rites et des codes plus ou moins rigides. Cette évolution se poursuit et il est hasardeux de prévoir comment le mariage et la famille évolueront encore dans le contexte culturel, technologique et juridique des siècles à venir.

Regard sur le Christ

Quoi qu’il en soit, toute réflexion théologique sur le mariage doit partir du regard du Christ. Or il faut, au point de départ, faire un immense acte d’humilité. Jésus est une faible source d’information « directe » sur le sens mariage. Lui-même ne s’est pas marié et n’a donc pas témoigné de sa propre personne sur la vie de conjoint ni sur celle de parent. Sa propre famille est atypique en ce sens qu’il n’a eu ni frère ni soeur, que son propre père est un père « putatif » et qu’on infère que ses parents n’ont jamais eu de relations sexuelles. Ses amis intimes (Marthe, Marie, Lazare, Marie-Madeleine…) ne semblent pas mariés et si nous savons que certains apôtres l’étaient, on ne mentionne rien de leur vie amoureuse ni de la façon dont ils ont dû concilier leur mission et leur vie familiale. Jamais les Évangiles ne citent Jésus discourant sur le sens du mariage, de la vie de famille, et encore moins sur la sexualité, la planification de naissance ou l’homosexualité. Il faut donc aborder avec prudence le seul texte où les ennemis de Jésus tentent de le piéger sur un sujet très particulier: le droit des hommes de répudier leurs femmes. Il ne faudrait pas, à notre tour, tomber dans le piège de ces pharisiens et élargir la portée de ce texte à tous les aspects de la morale conjugale. On étudiera ce texte plus loin.

Par ailleurs, il est clair qu’en accomplissant son premier miracle à Cana, Jésus montre l’importance qu’il accorde au mariage ainsi qu’aux institutions et coutumes qui le soutiennent. Mais, là encore, il n’y fait aucun discours sur le sens du mariage ou sur la morale conjugale.

Le mariage dans l’annonce du Royaume de Dieu

Pour comprendre le sens profond du mariage chrétien, il faut plutôt comprendre le message évangélique sur le Royaume, dans lequel ce mariage s’inscrit et, de là, en approfondir le sens. C’est sans doute pourquoi, il faut le rappeler, les premiers chrétiens n’ont pas établi de rite spécial pour le mariage ni même considéré le mariage comme un sacrement. Pour eux, c’est le baptême qui rendait chrétien le mariage traditionnel, quel que soient les rites ou les traditions familiales dans lesquels il était célébré. Il a fallu 12 siècles avant que la « théologie du mariage » n’atteigne sa pleine formulation et ce n’est qu’au Concile de Trente que la forme actuelle du mariage chrétien est devenue obligatoire (et même là, avec des exceptions jusqu’au début du 20e siècle!) Encore ici, donc, il faut aborder le sujet avec énormément d’humilité !

Par ailleurs, le Sermon sur la Montagne, le Notre Père, l’attitude de Jésus face aux pêcheurs et aux personnes rejetées, y compris les personnes impliquées dans des délits sexuels, parlent tous de la manière de vivre, dès maintenant, le Royaume de Dieu. À cet enseignement sur le Royaume, il faut ajouter la Résurrection de Jésus qui suit sa Passion. Or le défi de vivre à deux est, pour la majorité des gens, le plus important défi de leur vie en société, donc de leur vie en « Royaume de Dieu ». C’est donc dans cet enseignement sur le Royaume qu’il convient, en premier lieu, de chercher le sens de la vie conjugale des disciples du Christ. De fait, plusieurs éléments de l’enseignement sur le Royaume s’appliquent particulièrement bien au mariage:

  • L’égalité parfaite dans le couple, découlant de l’égalité parfaite de tous les enfants de Dieu.
  • L’amour profond et réciproque de l’autre qui est le signe auquel on reconnait les disciples du Christ.
  • Le pardon inconditionnel et sans compter comme Dieu notre père lui-même pardonne.
  • La dimension eschatologique du Royaume qui fait comprendre qu’au-delà des limites de la vie conjugale sur terre, c’est dans la parousie que l’amour atteindra sa pleine perfection.
  • Les vertus reliées aux béatitudes (humilité, miséricorde, douceur…) sont identiques à celles qui permettent au couple de s’épanouir
  • le souci des plus faibles, des plus pauvres à commencer par celui ou celle qui dans le couple et la famille, à chaque étape de croissance, a le plus besoin du soutien des autres.
  • Le besoin de l’aide du Dieu pour dépasser les limites de notre condition humaine.

C’est en constatant comment le Royaume de Dieu se réalise, en premier lieu, dans la famille et le couple, que se dégage le sens profond du mariage, comme le mentionne saint Paul.

Le mariage Sacrement

Il faut d’abord saisir ce qu’est un sacrement. C’est un signe sensible, visible, par lequel Dieu exprime sa grâce. Il relève de la « pédagogie » de Dieu, la manière dont Dieu nous révèle le sens profond de notre vie. Le premier et seul véritable sacrement est Jésus. C’est en lui que se révèle le sens profond de notre vie et l’intention de Dieu sur nous et sur le monde. Les sept autres sacrements ne font que reprendre à leur tour, en l’absence physique de Jésus « retourné au Père », les diverses dimensions du sacrement qu’était Jésus-parmi-nous. Autrement dit, les sept sacrements font mémoire, font revivre (au sens du Zikaron hébraïque) sept dimensions de la pédagogie de Dieu en Jésus.
Le mariage, quant à lui, témoigne de l’amour que Jésus avait (et a encore) pour les hommes et les femmes de « notre temps ». Et l’amour de Jésus pour son Église est lui-même témoignage de l’amour de Dieu pour l’humanité. Exprimé en mots tout simples, le sens du sacrement du mariage est le suivant:

L’amour vécu dans le couple est le reflet de l’amour de Jésus (et de Dieu) pour nous et vice-versa.
Pour comprendre le sens de notre vie, il suffit de mettre en parallèle ce que nous vivons comme couple et ce que Jésus a vécu avec son entourage. On comprend ainsi le sens véritable du pardon, celui de « donner la vie », celui de se soucier de l’autre sans pour autant « faire à sa place », celui de risquer de donner priorité au bonheur de l’autre pour atteindre son propre bonheur. Quand nous cherchons le sens profond de notre vie humaine, de notre naissance, de notre mort, de nos désirs, de nos succès comme de nos échecs, il suffit, comme chrétien, de décoder le sens de notre vie de couple et de parents.

Ainsi, pour comprendre comment Dieu est « Père (ou mère !) » pour nous, rien de mieux que de prendre conscience de notre propre paternité envers nos enfants. La paternité ou la maternité nous permettent de saisir de l’intérieur ce que ressent Dieu pour nous ! Ainsi prend tout son sens le texte de la Genèse, à savoir que Dieu, en nous créant homme et femme, nous a créés à son image.

De plus, le sacrement du mariage agit comme un reflet mutuel: ce que Jésus a vécu avec les siens illustre ce que nous pouvons vivre comme couple. Ce que nous vivons comme couple illustre, pour nous comme pour notre entourage, ce que Dieu éprouve pour nous.

Pour approfondir le sens du mariage

Pour poursuivre cet énoncé, plusieurs remarques peuvent être faites.

  1. La dimension d’égalité fondamentale entre l’homme et la femme dans le mariage risque d’être occultée par l’image débalancée de « l’amour du Christ pour son église ». Depuis le début de l’Église, cette image sert à définir le sens du mariage chrétien. Mais l’enveloppe anthropologique de cette comparaison doit être séparée de son sens théologique. À cette époque, l’homme marié était « le chef » de la femme, comme le Christ était le « chef » de son Église. Ce n’est plus vrai aujourd’hui où le mariage s’inscrit dans une parfaite égalité entre l’homme et la femme. Pourtant, la structure hiérarchique de l’Église maintient encore cette prémisse de l’homme chef en Église. Non seulement le pouvoir y demeure essentiellement masculin mais le mariage lui-même est un empêchement à l’exercice d’autorité en église. Le diaconat accessible à un homme marié mais pas à une femme mariée en est la plus anachronique illustration.
  2. Cette même image de « l’amour du Christ pour son église », et encore plus celle de la « Sainte Trinité » risque de masquer le caractère évolutif du mariage. Jésus aime parfaitement dès le point de départ. Toute l’anthropologie qui sous-tend la théologie traditionnelle du mariage suppose que le mariage commence et est accompli (donc « complet ») dès que les époux se promettent mutuellement fidélité et forme « une seule chair ». En réalité, et aujourd’hui plus que jamais, l’union d’un homme et d’une femme se fait progressivement. L’union financière, émotive, sexuelle, domestique, sociale, légale, psychologique des deux conjoints est un énorme défi qui se produit graduellement, comme le fait de devenir parent se fait également progressivement. Et, parfois, ne se réalise jamais complètement. « Ce que Dieu a uni » devrait peut-être se dire « Ce que Dieu aide progressivement à unir… »
  3. Si Jésus aime parfaitement l’Église, celle-ci est toujours sujette aux faiblesses et aux échecs, sans pour autant disparaître. Les faiblesses ou même l’échec du mariage humain ne rendent pas caduque la comparaison avec l’amour de Jésus pour son église. Ni la valeur du sacrement. Loin d’être un long fleuve tranquille, le mariage est souvent un tortueux apprentissage semé de difficultés, d’errances passagères et de réconciliations. On peut même comprendre que le mariage-sacrement est témoin de l’amour de Jésus autant dans ses déchirements que dans ses moments de pur bonheur. Bien que, légalement, le mariage soit dissous à la mort d’un des conjoints, ce n’est que dans la Parousie que l’union de conjoints atteint sa perfection et que le  mustérion  s’accomplit.
  4. Jésus n’a pas rédigé de Droit canon ni même défini de conditions pour qu’un mariage soit valide. On peut tirer de l’enseignement de Jésus des préceptes pour un mariage heureux: le choix libre de personnes adultes, l’engagement exclusif, la fidélité, la fécondité, la reconnaissance par la communauté ecclésiale et l’appel au soutien de Dieu. Le Droit canon peut en faire des exigences mais cela n’épuise pas l’éventail des situations dans lesquelles vivent les conjoints chrétiens. Il faut donc rappeler au sujet du mariage de ce que Jésus a souligné à plusieurs reprises au sujet de la Loi : l’homme n’est pas fait pour la loi mais la loi pour l’homme. Il est donc possible que plusieurs couples contemporains décident de ne pas contracter de mariage « selon la loi » et forment tout de même de véritables couples chrétiens, comme cela s’est fait fréquemment tout au long de l’histoire de l’Église (comme les « mariages clandestins » reconnus par le Concile de Trente).
  5. La fécondité et la planification des naissances vont de pair. La planification des naissances s’impose comme responsabilité dès qu’un couple a des relations sexuelles. Un dialogue en Église est encore à faire à ce sujet. En tant qu’encyclique papale à ce sujet, Humane vitae mérite respect. Mais elle a été écrite par un homme célibataire, conseillé principalement par des hommes célibataires et demeure, après bientôt un demi-siècle, en dissonance avec la réalité sexuelle des couples. Elle a été publiée sans tenir compte du Sensus Fidei et d’une manière qui excluait un dialogue pastoral sur un sujet qui est pourtant mis en oeuvre par la base. Elle ne doit pas être tenue pour « la position de l’Église » mais uniquement pour l’opinion de Paul VI, frère en Jésus-Christ et évêque de Rome. Continuer à l’inclure dans un chapitre sur « le regard du Christ » sur le mariage ne fait que prolonger la douloureuse maladresse de sa publication.
  6. Aucun couple ne se forme en ayant comme but de devenir « indissoluble ». L’indissolubilité est un concept légal. Ce n’est ni un idéal, ni une vertu, ni un « don ». Ce que le couple vise c’est la fidélité, la persévérance, la ténacité. C’est de se rappeler de la grâce des premiers amours tout en s’adaptant à une réalité constamment changeante. Et qu’arrive-t-il si, après plusieurs difficultés et malgré tous leurs efforts, les conjoints constatent que ces difficultés sont en train de détruire chacun d’eux ? Et s’ils ne voient d’autre solution que de se séparer ? Et qu’arrive-t-il si, après cette séparation et en se rappelant la grâce de leur premier amour, l’un ou l’autre ou les deux décident à nouveau de tenter la vie à deux avec un nouveau partenaire ?
    Certains citent la réponse de Jésus aux pharisiens. Il faut ici, avec toute l’humilité requise, se rappeler trois points:

      • La question qui est posée à Jésus ne concerne pas le divorce par décision mutuelle comme cela se produit de nos jours. Il concerne une réalité d’Israël au temps de Jésus: la répudiation d’une femme par un homme (puis, par extension dans le contexte romain, chez Marc uniquement: la répudiation d’un homme par une femme). Il est donc périlleux de présumer de la réponse que Jésus ferait au sujet du divorce de deux chrétiens d’aujourd’hui, compte tenu de la diversité des situations qui peut les mener au divorce.
      • La référence au « Commencement » n’est pas une référence à un commencement historique mais à un idéal à atteindre. Imaginer (comme le font les Lineamenta) qu’il y ait eu une époque originelle selon la volonté de Dieu puis un temps de compromis dû au péché puis un temps de rachat dans le Christ peut aider à illustrer le sens du mariage ; mais prendre ces trois étapes comme des faits historiques est un incompréhensible anachronisme.
      • Enfin, l’expression « ce que Dieu a uni » doit, lui aussi, être compris avec énormément… d’humilité. On a toujours considéré que ce sont les époux qui s’unissent. Ce sont eux les ministres du mariage. C’est plus vrai que jamais dans la réalité d’aujourd’hui. Diverses cultures se mélangent, les familles ont peu d’influence sur le mariage de leurs enfants, la vie privée est souvent en conflit avec la vie publique et l’avenir comporte d’innombrables incertitudes. La décision de vivre ensemble est un grand risque qu’un couple décide de prendre en étant conscient qu’il peut échouer. Dans ce contexte, que signifie « ce que Dieu a uni  »? Croit-on que c’est Dieu qui choisit, pour chacun des conjoints, la personne qui lui est assortie ? Croit-on plutôt que, dans le sacrement, Dieu endosse l’union des époux, ce qui devrait permettre le succès de leur mariage? Dans ces deux cas, on pourrait dire « Ce que Dieu a uni », mais cette vision de la Providence pose de sérieux problèmes théologiques en regard de la responsabilité humaine. Si, enfin, on croit que Dieu prend le « risque » d’accompagner les époux dans leurs succès comme dans leurs échecs, on devrait plutôt parler « des époux à qui Dieu s’est uni ».
  7. La fidélité et le pardon ont été répétés par Jésus à la femme adultère, à la Samaritaine, à Jachée ; ils font partie intégrante de la réalité sacramentelle du mariage. Il arrive, nous en avons de multiples témoignages, que des couples se séparent (avec ou sans divorce civil), continuent à collaborer étroitement à l’éducation de leurs enfants, puis forment de nouveaux couples tout en continuant à se soucier, mais différemment, de leur conjoint précédent. Ils réalisent ainsi une forme réelle de pardon et de fidélité. Est-ce possible qu’en de tels cas, même après un divorce, ce pardon et cette forme de fidélité soient un témoignage sacramentel, comme le Christ aime son Église très imparfaite ?
  8. Pour aborder la grâce de Dieu dans le mariage, comme pour toute discussion au 21e siècle sur la grâce, alors que les diverses sciences humaines nous ont tant appris sur l’apprentissage, la faiblesse humaine, les maladies mentales, la liberté, les contraintes génétiques et sociales, il faut comprendre le mot grâce avec… beaucoup d’humilité. Il faut distinguer une vision magique de la grâce qui a souvent prévalu dans l’histoire du christianisme et la présence ou absence de Dieu dans nos choix plus ou moins libres et responsables. Les époux prient et demandent à Dieu de les aider. Mais il est difficile de croire autrement que par la pensée magique, que par le mariage chrétien Dieu octroie aux conjoints une grâce effective qui pourrait leur permettre de traverser avec succès tous les périls que la vie leur réserve. Il faut ici rappeler que le défi de vivre à deux est le premier et le plus grand défi auquel font face la majorité des humains. La véritable grâce de Dieu est d’abord celle de la naissance sur terre, celle de la rencontre d’un semblable et celle de la vie éternelle.
  9. L’homosexualité. Jésus n’en a jamais parlé. Le Nouveau Testament n’en a jamais parlé sauf un seul texte de Paul qui ne traite pas spécifiquement d’homosexualité mais énumère une liste de déviations sexuelles. Les Pères de l’Église en parlent peu. Il est donc périlleux de faire appel à une tradition en Église qui n’existe pas et d’ignorer les études des sciences humaines contemporaines. Comment, dans ce contexte, discerner (…en toute humilité) ce qui relève du préjugé de ce qui relève de la réelle intention de Dieu ? Il faut reconnaître que les homosexuels et les hétérosexuels font face à un défi commun: apprendre à aimer et à vivre à deux. Et cela à de multiples niveaux dont la sexualité n’en est qu’un parmi plusieurs. Au lieu d’affirmer qu’il ne peut y avoir aucune comparaison entre le mariage et la vie d’un couple homosexuel, il faut plutôt chercher dans quelle mesure l’expérience sacramentelle des couples mariés peut offrir des points de repères aux homosexuels qui décident de prendre le risque de vivre à deux. La Bible affirme qu’il n’est pas bon que l’homme vive seul ! C’est aussi vrai pour les « personnes homosexuelles ».

Conclusion

Ayant approfondi le sens du mariage chrétien, on peut alors en dégager des propositions éthiques, des conseils pour soutenir les couples et même un cadre légal (dans le Droit canon). Le rôle premier de l’Église ne sera jamais de codifier des règles de mariage mais d’accompagner les couples et de les aimer comme le Christ aime son Église.