Tous les articles par André Gadbois

Tragédie à la grande Mosquée de Québec : Détruire ou Vouloir servir ?

Le credoDimanche, le 29 janvier 2017, dans un lieu de prières, des fidèles musulmans ont été froidement assassinés parce qu’ils ne partageaient pas la religion de la majorité. C’est arrivé à Québec, une ville paisible. C’est arrivé au Québec, une société paisible.

Au tout début du film « Le déclin de l’empire américain », le cinéaste Denys Arcand, par la voix de son personnage Dominique, trace le paramètre normatif du vécu collectif actuel : « La notion de bonheur personnel, l’idée de recevoir de sa vie quotidienne des gratifications immédiates » prennent de plus en plus le pas sur toutes les autres considérations1. »

« Sans valeur transcendante à laquelle se raccrocher, sans modèle de société à poursuivre, sans vie exemplaire à imiter, chacun est réduit à l’étroitesse de sa quotidienneté2. » Et qui dit étroitesse évoque solitude, enfermement, aveuglement, repli sur soi et absence plus ou moins consciente de liens et de canaux. C’est quasiment un « processus général d’effritement de toute l’existence3. » Je fais mienne cette phrase de Jean-Marc Piotte : « Le social, le politique est désinvesti au profit de la sphère intime4. » Je pense aussi à cette autre importante citation d’un autre cinéaste, Bernard Émond, sur le Vouloir servir : « C’est-à-dire reconnaître l’existence de choses qui sont plus grandes que nous, qui sont dignes de foi, qui valent qu’on s’engage pour elles… égalité, justice, indépendance5. »

Nos sociétés sont malades : nous venons de le voir à Québec; nous le voyons sans cesse en constatant le sort souvent réservé aux migrants ou aux premières nations, comment sont traités les enfants en difficulté, les itinérants et les personnes âgées, bref des personnes vulnérables. Et trop souvent, le discours de personnes en autorité blesse profondément la dignité humaine. Comment réagir à cette maladie sociale : se fermer les yeux et se retirer dans son petit cocon, crier fort pour dénoncer, changer de pays, se venger … ?

À une autre époque, un certain Jésus de Nazareth a pris graduellement conscience des maladies de sa société. Il s’est identifié à la décourageante cause de ses semblables. Il s’est attelé à la tâche, a regroupé du monde autour de lui pour améliorer les situations. Déjà, la réaction des puissants et inquiets gardiens de la Loi fut sanglante. Il avait dit : « Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir. » Peut-il en être autrement ? L’important ne serait-il pas de rechercher sans cesse « le bien-être intégral de l’être humain… de tout être humain, quel qu’il soit» et le reste nous sera donné par surcroît ?

Pour ma part, je pense que oui.


1. Denis Arcand, Le Déclin de l’empire américain, Québec, 1986.
2. Jean-Marc Piotte, La communauté perdue: petite histoire des militantismes, VLB Éditeur, p. 127, 1987.
3. Ibid, p. 143.
4. Ibid, p. 131.
5. Bernard Émond, Il y a trop d’images, Lux Éditeur, p. 67, 2013.
6. Hans Küng, Vingt propositions de « Être chrétien » ; traduit de l’allemand par André Metzger, Paris, Éditions du Seuil, 1979.

Une lettre en soutien aux prêtres de Montréal

prêtreAprès plus de 30 ans de gestion déficiente par le Vatican de la question des religieux pédophiles, l’archevêque de Montréal a annoncé la mise en place d’un projet pilote afin de créer un « environnement sécuritaire ». Dans une entrevue exclusive accordée au Journal de Montréal le 23 juin 2016, Monseigneur Marc Lépine affirmait : « Il faut diminuer les risques qu’il y ait une agression. Un adulte ne doit jamais être seul avec un enfant. Je dis peut-être ça naïvement, mais surtout dans le cas d’un prêtre. »

Selon le Journal de Montréal, ce projet « entrera en vigueur dans 10 paroisses à titre de projet-pilote cet automne et pourrait ensuite être étendu aux 184 autres lieux de culte montréalais. Les prêtres et employés recevront des formations pour leur montrer comment agir afin de ne jamais être seuls en présence d’enfants. »

Cette déclaration a suscité plusieurs réactions.  Michel Gagnon, curé à l’église Sainte-Rose-de-Lima, à Laval, a notamment déclaré à La Presse : « Je suis furieux et extrêmement déçu de mon évêque [Mgr Christian Lépine]. N’aurait-il pas pu au moins nous en parler à nous avant de lancer cela sur la place publique ? »

Au nom du Forum André-Naud, la lettre suivante a été adressée  à l’Archevêque de Montréal.
Laval, le 27 juin 2016.

Mgr Christian Lépine,
Archevêque de Montréal,

Monsieur,

Jeudi matin le 23 juin dernier, nous avons été surpris d’abord puis attristés par la suite en lisant à la une du Journal de Montréal que les prêtres de votre diocèse seraient sous surveillance de votre part pour y combattre la pédophilie et l’exploitation des aînés. Vous annonciez ce projet avec un sourire de satisfaction ! À la page 3 de ce même journal, nous apprenions que « ce filet de sûreté entrera en vigueur dans 10 paroisses à titre de projet-pilote cet automne et pourrait être étendu aux 184 autres lieux de culte montréalais »; objectif de ce cours de formation : apprendre à ne jamais être seuls en présence d’enfants.

Ne croyez-vous pas que cette mesure ou position est excessive et blessante pour les membres du presbytérium car elle laisse entendre que tous vos confrères sont dans le même bateau et que tous sont tentés par les petits enfants ou l’argent des aînés ? Avant de diffuser votre projet dans les médias, avez-vous eu la délicatesse et la sagesse de consulter le conseil presbytéral ? Il nous semble qu’il y a démesure dans ce geste qui, pour vous, ne semble que de la simple prudence.

Est-ce que vous avez imaginé un instant comment seront perçus et regardés vos confrères dans la société en général? Avez-vous pesé le poids qui vient d’être déposé sur les épaules de tous les pasteurs ? Pourquoi ce regrettable amalgame que vous avez construit  et qui risque d’encourager la suspicion autant dans l’Église catholique que dans la société. Dans une lettre adressée au cardinal Ouellet le 19 mars 2016, François l’évêque de Rome, pour répondre correctement « aux problématiques actuelles », invitait les pasteurs à discerner avec les gens et « jamais pour eux ou sans eux. Comme dirait saint Ignace : selon les situations et les personnes. C’est-à-dire sans uniformiser. »

Nous sommes mal à l’aise devant cet amalgame que vous avez créé et nous sommes convaincus que d’autres pédagogies existent pour atteindre ce même but que vous poursuivez.

André Gadbois
pour le Forum André-Naud de Montréal

Claude Lefebvre : Cinquième anniversaire du décès d’un miséricordieux

Claude LefebvreLa surprise fut grande, la douleur immense, quand nous avons appris le 9 juin 2011 le décès d’une sorte de colosse « bâti comme une armoire à glace ». Un pasteur qui discernait et accueillait sans cesse « l’odeur de ses brebis » écrirait l’évêque de Rome. Claude Lefebvre, membre de la communauté des Fils de la Charité, a toujours bûché fort dans les quartiers appauvris, spécialement de Montréal, pour déchiffrer les souffrances du monde et voir leurs besoins. « En même temps qu’il proposait un idéal exigeant, il ne renonçait jamais à une proximité compatissante avec les personnes fragiles. » J’oserais dire que pour lui le salut était laïc et collé aux Béatitudes proclamées par Jésus, au partage du pain, au rassemblement des forces pour bâtir un autre monde, miséricordieux, dans lequel les pieds des pauvres seraient lavés en premier.

Avec une quinzaine de collègues pasteurs en 2006, Claude a fait naître le Forum André-Naud devenu par la suite le Réseau des Forums André-Naud; appuyé par sa grande collaboratrice Hélène Bournival, il a mis sur pied le Bulletin du RFAN pour favoriser la diffusion de bonnes nouvelles, la formulation de questions à se poser et la dissidence devant des prises de position des autorités ecclésiastiques.

« Bâti comme une armoire à glace! » ai-je écrit plus haut. C’était vrai quand on regardait son physique; c’était vrai aussi quand on le regardait agir et quand en réunion on réfléchissait avec lui. Un gars d’équipe qui savait passer le ballon pour remporter la victoire. Un rieur ensoleillé.

Jeudi le 9 juin 2016 est le cinquième anniversaire de son départ vers cet autre monde dans lequel les pieds des pauvres sont lavés en premier. Salutations à toi, Claude! Aussi aux membres de ta communauté des Fils… dont Ugo et Michel.

Bruxelles : parler aux canons

Avec mon amoureuse tôt mardi matin le 22, je roulais sur l’autoroute des Laurentides pour nous rendre en raquettes à notre tout petit chalet familial perdu dans les bois de Saint-Faustin-Lac Carré et profiter du ciel bleu, se détendre, rêver…
Raquettes
Nous roulions et soudainement à la radio nous avons ressenti l’horreur pénétrer en nous et atteindre notre cœur. L’horreur à Bruxelles, le carnage et l’inhumanité.

Des paroles et une musique ont surgi de ma mémoire :

Quand on n’a que l’amour
À offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour
Quand on n’a que l’amour
Pour tracer un chemin
Et forcer le destin
À chaque carrefour
Quand on n’a que l’amour
Pour parler aux canons
Et rien qu’une chanson
Pour convaincre un tambour

Quand on n’a que l’amour
Pour unique raison
Pour unique chanson
Et unique secours…

Parler aux canons quand nous n’avons que la force d’aimer est un défi… décourageant en partant : pas de taille ! Les gros écrasent les petits depuis toujours… et c’est encore la réalité.

Parler aux canons durant la Semaine sainte en plus, c’est se souvenir qu’à une autre époque Quelqu’un l’a fait dans sa ville et a perdu la guerre : crucifié! Cela veut dire : « Ta gueule ! Pas de taille ! Tu vois bien ! » Alors qu’est-ce qui est « de taille »? Il faut miser sur quoi pour assurer à nos frères et sœurs un avenir qui a de l’allure ?

La veille de sa condamnation, on rapporte que ce Quelqu’un avait posé quelques gestes dérangeants comme le pain partagé, le vin versé et le lavement des pieds et que lors de l’exécution de sa sentence sur la colline il aurait dit quelque chose comme « sans avoir rien que la force d’aimer, nous aurons dans nos mains, Père, amis, le monde entier. »

Suite à ces horribles nouvelles à la radio, nous roulions toujours sur l’autoroute, arrive l’émission radiophonique de Catherine Perrin à la SRC dont l’un des invités est Pierre Gingras, un scientifique spécialiste de la botanique.

Il nous renseigne sur la résurrection de certaines plantes… des plantes, peu nombreuses, capables de « forcer le destin » et de « ressusciter »  après avoir demeurer enterrées et revenir entièrement vivantes après des millions d’années d’horreurs sous terre. L’intervention du botaniste a soulagé mon cœur excité et découragé et j’ai entendu Jacques Brel de nouveau :

Alors sans avoir rien
Que la force d’aimer
Nous aurons dans nos mains,
Amis, le monde entier.

Assis au soleil sur la galerie enneigée du chalet, une coupe de rouge à la main, nous regardions nos raquettes appuyées sur la corde de bois, nos merveilleux conifères, les mésanges, le lac blanc qui deviendra bleu bientôt, et j’ai dit à ma bien-aimée : « Un scientifique et un artiste viennent de secouer et de ranimer mon espérance. C’est une bonne nouvelle. Santé ! »