Le parcours d’une vie

Tiré du livre: André Naud,  Les dogmes et le respect de l’intelligence. Plaidoyer inspiré par Simone Weil. Montréal, Fides, 2002, p.27-30

Je pourrais dire que la question des relations entre la foi et l’intelligence me préoccupe et m’occupe depuis près de cinquante ans. La première fois que j’avais abordé ce thème avec un peu de sérieux, c’était par le biais de la question des rapports entre la philosophie et la foi, alors que je préparais une thèse de doctorat sur le thème de la philosophie chrétienne. C’était dans les années 1950, alors que la grande question de la philosophie chrétienne était à l’ordre du jour, parti­culièrement chez les thomistes, dont j’étais. Plus tard, je devais aborder les rapports entre foi et raison par des biais très différents, concernant cette fois la théologie chrétienne et plus particulièrement la théologie catholique. Que d’efforts j’ai faits, à l’occasion du dernier concile, pour essayer de démêler la grande question des rapports entre Écriture et Tradition ou Écriture et traditions! Après le Concile, un bon nombre de problèmes relatifs au Magistère officiel de l’Église devaient me hanter : les rapports que le Magistère doit avoir avec l’Écriture et la Tradition ou les traditions, avec la loi naturelle, avec les théologiens, avec l’intelligence et la conscience des croyants et avec la vérité, tout simplement; sans oublier les importantes questions impliquées par la collégialité épiscopale, par ce qu’on appelle le sensus fidelium (le sens de la foi des fidèles), ou par telle ou telle décision particulière émanant de Rome. Sur tout cela, mes livres et mes articles témoignent des nombreux malaises qui m’habitaient.

Peut-être puis-je dire que ces malaises étaient de deux sortes. Les uns portaient principalement sur la manière dont le Magistère concevait son rôle et s’imposait aux croyants. Les autres portaient sur la manière dont je vivais moi-même, au quotidien, les relations entre foi et raison en rapport avec les questions les plus variées. J’expérimentais donc personnellement des problèmes et des malaises analogues à ceux qu’avait connus Simone Weil.

Depuis longtemps, j’avais le sentiment profond que la manière dont le magistère concevait son rôle comportait des abus de pouvoir et des excès nombreux. Cela, je le voyais et je l’ai écrit de bien des façons, mais je n’étais jamais allé au fond des choses et à la racine de ces insatisfactions et de ces insuffisances. Celles-ci me frappaient durement, pourtant. Je constate aujourd’hui que je ne voyais pas ce qu’il faudrait proposer à l’Église pour transformer en profondeur son enseignement et sa manière de gérer l’héritage, si important mais en même temps si lourd, dont elle est dépositaire. J’éprouvais une sorte d’inaptitude semblable dans la manière de gérer les questions et les doutes qui surgissaient chez moi dans ma propre vie de foi et, en conséquence, dans l’enseignement à donner. Ici encore, je n’arrivais surtout pas à aller au fond des choses et à établir une pensée qui vaudrait dans tous les cas. Pour toutes ces raisons, il ne serait pas exagéré de dire que j’étais malheureux dans l’Église que je connaissais, avec la panoplie des dogmes que je n’arrivais pas à gérer convenablement, ni pour l’enseignement à donner aux autres, ni pour moi-même. Quelqu’un qui lirait mes écrits des trente dernières années pourrait déceler avec grande facilité maints signes de l’existence de ce double malheur.

Il faut que je le dise ici, c’est à Simone Weil que je dois d’avoir trouvé enfin une sorte de bonheur dans ma propre foi et dans l’Église que je ne puis servir qu’en lui proposant de se réformer. Il faut que je le dise précisément avant de clore ce chapitre, car s’il est vrai que ce bonheur vient de ce que je me sens en consonance avec l’ensemble de la pensée de Simone Weil sur la question qui nous occupe dans ce livre, ce bonheur vient en tout premier lieu et d’abord parce que j’ai enfin compris, grâce à elle, que les dogmes ne sont pas faits pour qu’on se voie obligé d’y adhérer. Ce bonheur vient de ce que j’ai compris que la liberté de l’intelligence doit être totale et doit pouvoir s’exercer non seulement sur l’ensemble des dogmes mais sur chacun d’entre eux. Pour le dire autrement, c’est grâce à Simone Weil que j’ai appris à savourer tout ce qu’implique le fait que l’intelligence puisse être ce qu’elle est, même dans la foi.

Comment dire ce bonheur que j’éprouvais? C’était le bonheur de pouvoir vivre sereinement dans la foi, malgré toutes les questions qui demeurent; malgré tous les errements ou les tâtonnements que l’Église a connus au cours des âges; malgré ceux qu’elle connaît encore; malgré toutes les mises en question et tous les doutes qui pourront venir, ou qui viendront. Devant les question et les doutes, une nouvelle manière d’être émergeait. Elle était faite de simplicité et de confiance. Elle n’était plus encombrée de tant d’interrogations qui n’avaient cessé depuis toujours de m’embarrasser, comme simple croyant et plus particulièrement comme théologien, comme elle en embarrasse tant d’autres, théologiens ou pas. Qu’est-ce qui est de foi stricte? Qu’est-ce qui est vraiment « défini »? Le point de doctrine pour lequel j’éprouve de la difficulté est-il vraiment essentiel? Ai-je le droit de penser ce que je pense? Ce que l’Église affirme maintenant est-il vraiment en consonance avec les enseignements antérieurs de tel ou tel concile? L’Écriture est-elle tout entière inspirée? Tel anathème du concile de Trente engageait-il l’infaillibilité de l’Église? Ces questions, sans parler de beaucoup d’autres, cessaient de requérir toute mon attention. Je pouvais enfin parvenir à une manière heureuse de vivre dans la foi et dans mes rapports avec l’Église et, éventuellement, avec son Magistère. Je comprenais tout particulièrement que je pourrais comprendre dans une perspective complètement nouvelle ce qu’on appelle l’infaillibilité de l’Église et de son Magistère, point de doctrine qui m’intriguait, comme il intrigue tant de chrétiens et tant d’autres croyants de foi catholique. Bref, je respirais et je pouvais enfin respirer dans la foi. Et je savais pourquoi.

L’élément déclencheur de ce bonheur, c’est certainement la pensée globale de Simone Weil sur les dogmes, mais c’est d’abord ce que savait dire Simone Weil quand elle réclamait une liberté totale pour l’intelligence dans la foi. Si elle réclamait pour l’intelligence le droit d’être ce qu’elle est, cela ne faisait pas de la jeune philosophe une « rationaliste » pour autant, bien au contraire. Car elle le réclamait pour qu’on respecte les Mystères, leur caractère inaccessible, surnaturel même. Simone Weil n’avait pas peur d’employer ce dernier mot, qu’elle aimait et qu’elle dépouillait magnifiquement de sens trop subtils ou trop reliés à des écoles de pensée relativement traditionnelles mais incertaines. Peut-être la jeune philosophe a-t-elle enfin redonné au mot surnaturel sa vraie noblesse.

Il y avait plus encore, car au fond de tout cela se cachait l’affirmation claire et lumineuse du caractère strictement personnel de l’intelligence, du moins quand elle s’adonne aux réalités qui concernent la Transcendance. Par ce biais, c’était le « Je » qui était rétabli dans son inaliénable souveraineté. Ce dernier aspect des choses me rendait particulièrement heureux. D’abord, parce qu’il reste une part de philosophe en moi et parce que je sais que l’existence du « Je » est vraiment inéluctable, étant l’une de nos expériences les plus fondamentales. Ensuite, parce qu’en tenant mieux compte de la souveraineté du « Je » on en viendrait à répondre enfin dans l’Église à une prise de conscience contemporaine largement répandue, ardemment défendue par chacun comme légitime, reconnue comme signe des temps par beaucoup de ceux qui réfléchissent sur l’âme contemporaine. Enfin, parce qu’il y a un bon moment que je pense et sais que le chemin parcouru par chacun vers Dieu et vers la foi chrétienne est toujours unique et ne saurait être remplacé par celui d’aucune autre personne : c’est le parcours d’un « Je ». La réclamation de la souveraine liberté de l’intelligence me paraît être une manière de réhabiliter enfin le « Je » tel qu’il se présente dans la foi, avec ses interrogations si multiples, avec ses doutes nombreux, avec son scepticisme normal en face de bien des enseignements de l’Église. Quand on a le droit de se questionner sur tout, quand on a le droit de douter de tout, du moins dans les affaires qui concernent les grands Mystères, n’est-ce pas le « Je » qui est réhabilité en même temps que l’intelligence?