La conscience chrétienne adulte

Extrait du livre:  André Naud, Le magistère incertain, Montréal, Fides, 1987, pp. 248-254

Le thème que nous abordons s’impose. Essentiellement, l’Église s’adresse à des adultes. Certes, il est vrai, pour elle comme pour quiconque, qu’on ne peut traiter les enfants comme des adultes. Mais le langage utilisé avec les enfants et les attitudes prises devant eux visent à les amener progressivement à se conduire en adultes et à être capables d’entendre des propos et des motivations d’adultes. D’un autre côté, la notion de conscience chrétienne adulte est loin d’être aussi claire qu’on peut penser de prime abord. Rien n’est plus facile que d’en caricaturer ou d’en fausser les traits. Enfin réfléchir sur la conscience adulte nous permettra de sortir de la problématique imposée par un langage ecclésiastique passablement empêtré et compromis dans les notions de conscience « droite » et de conscience « éclairée ».

Le mot « conscience chrétienne » n’est pas là pour signifier que les catholiques seraient toujours en train de prendre des décisions de conscience typiquement chrétiennes. II veut indiquer simplement que nous examinerons ici comment une conscience adulte établit ses rapports à la foi chrétienne et plus particulièrement à l’Église et à son Magistère.

1. Le premier trait de la conscience chrétienne adulte, c’est qu’elle garde jalousement pour elle le dernier jugement à poser. Une telle conscience refuse d’aliéner ce jugement de quelque façon que ce soit. C’est sa manière de se prendre elle-même en charge. Et c’est d’ailleurs pour cela qu’elle est responsable en bien ou en mal, pour le meilleur ou pour le pire. C’est un peu ce qu’on veut sans doute signifier quand on dit qu’en dernière analyse la conscience et seule devant Dieu. Et cela est vrai: la maturité suppose une certaine solitude devant Dieu. Ajoutons-le tout de suite, c’est parce que la conscience croyante se sait ainsi seule devant Dieu qu’elle sent le besoin de le prier et de solliciter son aide, au moment des grandes décisions, à la fois pour bien discerner le chemin qu’elle devra suivre et pour s’y engager généreusement.

Une conscience qui consentirait à aliéner son droit à l’intelligence tout particulièrement quand il s’agit d’actions à poser, ne serait pas une conscience adulte. Elle ne serait pas une conscience humaine. Elle ne serait même pas une conscience. Aussi la conscience chrétienne n’aliène-t-elle ce droit, ni dans la foi, ni par la foi. Le contraire d’une conscience adulte est me conscience démissionnaire. Elle est démissionnaire la conscience qui s’en remet purement et simplement, sans examen, à un jugement extérieur à soi. On fustige avec raison ceux qui s’en remettent aveuglément à des ordres, qu’ils viennent des autorités étatiques ou des autorités militaires. Il faudrait dire: de quelque autorité qu ‘ils viennent. Parce que le dernier jugement de conscience est inaliénable, il est vrai de dire que, même lorsque l’Église lie les consciences – pour employer un langage qui est assez contestable – , elle n’en est pas moins obligée de leur laisser cette ultime prérogative de poser elles-mêmes, devant Dieu, le denier jugement précédant l’action à poser.

Ce premier trait d’une conscience chrétienne adulte est d’une importance extrême. Rien de ce qu’on sent le besoin d’ajouter ne devrait venir le voiler. C’est même sur ce premier trait que toutes les autres caractéristiques de la conscience chrétienne adulte peuvent venir s’appuyer et se greffer.

2. Parce qu’elle est une conscience de croyant chrétien, la conscience chrétienne adulte tient à poser ce dernier jugement selon le meilleur de l’inspiration chrétienne. Cette conscience ne s’enferme pas en elle-même elle est essentiellement une conscience de disciple. Elle n’est chrétienne que parce qu’elle est déterminée à suivre la personne du Christ et à s’inspirer de l’esprit qui l’animait.

C’est la lecture de l’Évangile qui permet de découvrir l’esprit de Jésus. II est fait de confiance en Dieu et de cette forme d’attitude filiale si caractéristique de tous les rapports de Jésus avec son Père. Il est fait d’une générosité du cœur pour le service de Dieu et pour le service désintéressé des autres. Il accorde une place tout à fait privilégiée au précepte de l’amour, au point qu’il devienne le résumé de toute la loi et qu’il en mesure constamment l’application concrète. En parfaite cohérence avec cette attitude de base, il repousse vigoureusement tout juridisme étroit et mesquin qui perdrait de vue le primat de l’amour généreux sur les règles concrètes d’action, surtout si elles sont de type pharisaïque. II est profondément marqué enfin par le désir de faire en toutes choses la volonté du Père. Aussi cet esprit pourrait-il s’exprimer dans la grande loi de conscience suivante: rechercher ce que peut être la volonté de Dieu en tenant compte du primat de l’amour, afin d’y répondre avec confiance et générosité.

Bergson a bien fait voir ce qui caractérise cette approche lorsqu’il présentait la morale de l’Évangile comme étant essentiellement celle de l’âme ouverte:

L’acte par lequel l’âme s’ouvre a pour effet d’élargir et d’élever à la pure spiritualité une morale emprisonnée et matérialisée dans des formules: celle-ci devient alors, par rapport à l’autre quelque chose comme un instantané pris sur un mouvement. Tel est le sens profond des oppositions qui se succèdent dans le Sermon sur la montagne: «On vous a dit que… Et moi je vous dis que …»  D’un côté le clos, de l’autre l’ouvert. 1

3. Parce qu’elle se sait et se veut responsable, la conscience chrétienne adulte est soucieuse de s’informer autant qu’il faut, chaque fois qu’il y a matière à débat pour elle. C’est là, pour elle, une autre manière de n’être pas close mais ouverte. La qualité de son information importe pour elle. De même son étendue. Elle tient à une information large, dans toute la mesure où elle peut y accéder. Elle est avide de profiter de la sagesse du passé, souvent intégrée dans les coutumes les plus vénérables et les mieux établies. Mais elle interroge aussi la pensée nouvelle. Si donc elle est ultimement seule devant Dieu au moment de prendre la décision derrière, elle est loin d’être solitaire dons toutes les démarches qui précèdent ce moment ultime.

Dans cet esprit, elle tient à profiter de la sagesse de l’Église et de l’héritage sans pareil dont celle-ci est dépositaire. Elle recherche avec avidité le meilleur de cette sagesse et de cet héritage. Mais d’un autre côté, elle ne croit pas pouvoir s’en remettre purement et simplement à toute la tradition morale de l’Église. D’abord sans doute parce que chaque situation est particulière et parce que chaque geste à poser doit tenir compte des exigences et des circonstances propres à chaque situation. Mais aussi parce que l’intelligence adulte est informée de l’histoire et formée par elle. Elle a appris par l’histoire que le Magistère de l’Église a ses limites et qu’il n’est pas exempt de toute possibilité d’errer. Elle en tire les conséquences, qu’elle tient à formuler dune façon judicieuse.

La conscience chrétienne adulte est donc tout le contraire dune conscience naïve. Elle serait naïve la conscience qui accueillerait les enseignements du Magistère ou même de l’Église en les mettant tous sur le même pied, en leur accordant systématiquement le même degré de certitude. Elle serait naïve la conscience qui négligerait de se rappeler que si, dans le passé, une autorité enseignante a pu se tromper, elle peut se tromper encore. Ou celle qui ignorerait que le Magistère de l’Église, par fausse prudence peut-être ou par manque d’information, peut malheureusement tarder à tenir assez compte des nouveaux savoirs ou de conditions culturelles profondément changées. La conscience chrétienne adulte estime, pour sa part, que c’est son devoir aussi bien que son droit de se rappeler, emmêlés dans une histoire où la sagesse ne manque pas, les avatars de l’enseignement magistériel. Elle le fait dans la sérénité, sans dépouiller systématiquement de toute autorité l’enseignement présent.

Elle est d’ailleurs très avertie du fait qu’il y a, dans l’Église et dans l’enseignement de son Magistère, une hiérarchie de vérités comme le rappelait Vatican II. Pour elle, un catholique ne se distingue pas par son option sur la question de la limitation des naissances ou encore par la perception qu’il peut avoir de ce que devrait être le rôle précis de l’État sur une question comme l’avortement. Elle comprend qu’il serait ridicule de considérer comme exclus de l’Église ceux qui ont des avis personnels dissidents sur de pareilles questions.

Il existe aussi une hiérarchie de certitudes et la conscience chrétienne adulte le sait. Si le magistère n’aide pas beaucoup à découvrir le degré de certitude avec lequel il s’exprime parce qu’il parle trop souvent sur le même ton impérieux, elle cherche à découvrir par elle-même la certitude avec laquelle une doctrine doit être accueillie, en tenant compte de ce qui se dit et des études les meilleures. Un principe général peut toujours la guider: lorsqu’il s’agit de la moralité des actes, la certitude est habituellement moins grande quand on aborde des dilemmes moraux dépendant de situations humaines très concrètes et parfois très complexes.

Beaucoup de situations sont en effet uniques. La conscience chrétienne adulte en est convaincue. Pour elle, les règles générales de conduite sont importantes, nécessaires même pour guider les choix à faire. Mais la situation particulière peut exiger parfois un examen supplémentaire et demander qu’on tienne compte de données que la règle n’avait pas prévues. La conscience chrétienne adulte a donc le sens de l’exception à la règle, ce sens de l’exception que Jésus a manifesté si souvent, tout au long de son existence. Dans les conflits de valeurs ou dans les conflits qui opposent entre elles certaines règles morales, elle trouve normal de trancher en remontant à la règle suprême de l’amour généreux, de Dieu et de la personne de l’autre.

Pour toutes ces raisons, la conscience chrétienne adulte tient donc à consulter divers points de vue et diverses approches de la vérité, mais en mesurant le mieux possible la crédibilité de chacun. Elle écoutera d’un esprit bienveillant l’enseignement du Magistère, en présumant même que la vérité se trouve de son côté. Mais elle tiendra compte également des réactions suscitées par cet enseignement chez les personnes les plus crédibles, pour leur esprit chrétien, pour leur prudence, pour l’ampleur de leur information. Elle n’aura pas peur des théologiens. Elle accordera l’importance qu’elle mérite à la pensée des frères chrétiens des autres Églises. Bref, elle accueillera la vérité, d’où qu’elle vienne.

Parce qu’elle est adulte, la conscience dont nous parlons est prudente et ne tranche pas trop vite, surtout quand elle est amenée à le faire d’une manière absolue ou d’une manière toute nouvelle par rapport à la tradition reconnue. Elle se méfie des passions: de celles des autres, des siennes propres, et même des passions magistérielles. Les réactions viscérales, les préjugés, les jugements sommaires et simples sur ce qu’est ou devrait être la pensée morale de l’Église, tout cela lui répugne profondément. Son idéal est précisément de discerner. Et de discerner notamment, dans l’enseignement de l’Église, si précieux et si important pour elle, la part de la vérité et la part inévitable des limites.

Le mot « obéissance » a un sens pour elle. Mais toutes ses décisions ne se ramènent pas à ce mot, à moins qu’il ne signifie: faire la volonté de Dieu. Découvrir celle-ci n’est pas toujours simple et elle le sait. Car s’il y a la loi ou la règle générale de conduite, il y a aussi la situation concrète, qui est singulière et souvent très particulière. On ne peut établir une équation automatique entre la loi générale et la volonté de Dieu sur soi dans telle situation, qui peut être unique. Le mot « obéir » ne résume tout que lorsqu’il concerne la volonté, souvent cachée, de Dieu lui-même. La conscience chrétienne adulte se méfie donc de ceux qui n’ont que ce mot à la bouche ou qui identifient trop vite volonté de Dieu et pensée humaine.

1. Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Paris, P.U.F., pp. 57-58.