André Naud et l’intelligence de la foi

Texte paru dans Le Devoir  du 9 juillet 2002
et écrit par 
Guy Durand, professeur émérite
à la Faculté
de théologie de l’Université de Montréal
et ex-collègue d’André Naud.

Le Québec vient de perdre un de ses grands théologiens, à l’âge de 76 ans, André Naud, prêtre de la Société de Saint-Sulpice. L’essentiel de son œuvre porte sur l’intelligence de la foi, la liberté de croire, la liberté de penser dans l’Église. Il y a quelques années, il a publié un livre remarquable sur l’autorité dans l’Église, intitulé Le Magistère incertain (Fides, 1987).

Une anecdote attribuée au pape Jean XXIII illustre bien le centre de son propos. À quelqu’un qui lui rappelait son autorité infaillible, le pape réplique: «Infaillible, moi! Mais je suis faillible comme tout le monde, sauf lorsque j’engage toute l’autorité de l’Église. Ce qui est très rare.» Naud y dénonce la tendance à élargir démesurément l’infaillibilité du pape – notamment aux dilemmes de morale purement naturelle, humaine – et la tentation constante du catholicisme à être fondamentaliste. Quelques années plus tard, il a fait paraître un second livre intitulé Un aggiornamento et son éclipse (Fides, 1996). Comme son titre l’indique, le livre porte sur l’évolution de la pensée opérée au concile romain Vatican_II durant les années 1960 et la tendance, de plus en plus forte depuis, des autorités romaines à revenir en arrière, à revenir à droite, à récupérer le concile Vatican II à la lumière de Vatican I que le dernier concile voulait explicitement dépasser.

Naud a publié plus récemment une conférence faite l’année précédente sous le titre Pour une éthique de la parole épiscopale (Fides, 2001), où il demande précisément aux évêques d’avoir plus de courage pour exprimer leurs pensées dans la communauté chrétienne et notamment face à Rome, afin de favoriser les débats publics et mieux acculturer l’Évangile. Si on veut une évolution dans l’Église, il faut d’abord permettre et favoriser une grande liberté de réflexion et d’expression.

À la fin de l’été sortira son dernier livre, posthume, sur l’intelligence de la foi ou, plus précisément, sur les rapports de l’intelligence humaine avec les dogmes. Le livre s’inspire de la réflexion d’une philosophe et mystique juive, Simone Weil, qui a vécu dans la première partie du XXe siècle et qui, attirée par le catholicisme, a longtemps, sinon toujours refusé de se convertir justement à cause des dogmes qui lui semblaient faire injure à l’intelligence.  André Naud tente de concilier l’adhésion aux mystères de la foi chrétienne avec le respect de l’intelligence humaine. Le titre parle par lui-même: Les dogmes et le respect de l’intelligence (Fides).

De quelques conversations avec l’auteur, je dégage le thème central suivant: le mystère est quelque chose qu’on n’a jamais fini de comprendre; c’est pourquoi les formulations dogmatiques ne sont pas des ukases, mais des guides ou des repères – essentiels, quoique toujours acculturés – pour faire avancer la réflexion et parfaire la compréhension, la foi chrétienne n’étant liée à aucune philosophie.

Quelques mois avant sa mort, Naud disait que ce livre constituait son livre clé, le livre de sa vie. Livre qui marque l’aboutissement de sa pensée, la pointe de son évolution intellectuelle, le raffinement de sa foi. Atteint d’un cancer qui l’affaiblissait depuis des années, il disait il y a quelques temps: «Si je puis finir ce livre, je pourrai mourir en paix.»

Le livre plaira sûrement aux intellectuels chrétiens en recherche d’intelligence. Il pourra toucher aussi les incroyants intéressés à voir une autre image de la foi chrétienne, l’image d’un croyant soucieux d’harmoniser sa foi avec son intelligence. Il ne plaira sans doute pas aux fondamentalistes pour qui la «vérité» est sclérosée dans un livre sacré, interprétée par une autorité doctrinaire qui, même lorsqu’elle admet une évolution doctrinale, refuse de le reconnaître, sous prétexte que la parole de Dieu ne peut changer. Tout autre est la perspective d’André Naud. En dehors de ces grandes questions dogmatiques, André Naud ne dédaignait pas de s’intéresser à des questions plus concrètes: la régulation des naissances, l’absolution collective, la place des femmes dans l’Église, l’enseignement religieux dans les écoles, l’Évangile et l’argent. Pensée progressiste, critique, argumentée, constructive, mais jamais désinvolte.

Avant d’enseigner à la faculté de théologie de l’Université de Montréal, André Naud a enseigné la philosophie au Séminaire de Fukuoka au Japon. Sa santé l’a obligé à revenir au Québec. Concurremment à son enseignement, il a été un des théologiens du cardinal Paul-Émile Léger au concile Vatican II, il a été président du comité catholique du Conseil supérieur de l’éducation du Québec, membre ou responsable de plusieurs associations.

André Naud fut souvent incompris, contesté, rejeté même. Il restera toujours pour moi et plusieurs d’entre nous le modèle du théologien libre, l’image d’un homme de foi, la figure d’un croyant soucieux d’intelligence, un homme d’Église, un homme d’institution sachant que les institutions sont là pour servir les femmes et les hommes réels et non le contraire.

Son respect de l’intelligence se traduit par un respect tout aussi grand des consciences. Révélatrice à tous égards cette prière imprimée sur un carton jauni trouvé sur sa table de travail:  «Seigneur, donnez-moi de respecter votre mystère, ceux pour qui j’écris, ceux que je suis obligé de critiquer, aidez-moi enfin à me respecter moi-même.»