Un Enfant Jésus prématuré et 8 rois mages

L’Enfant Jésus de 2017 est un prématuré

Eh ! Oui, je sais que je vais vous surprendre un peu. Mais l’Enfant est déjà né, le mardi 14 novembre dernier. Après 8 mois de grossesse, sa maman Abigaëlle a subi une césarienne et elle a accouché d’un petit garçon minuscule. Oh ! J’oubliais de préciser : l’Enfant est noir comme du charbon, il est bien le fils de ses parents ! Il s’appelle Martin, et sera baptisé la nuit de Noël. Ce sera vraiment une crèche vivante !
Petit Martin
Abigaëlle avait été opérée pour le cœur il y a 3 ans, et sa grossesse était à risques. J’ai demandé de l’aide financière à ma famille pour lui procurer la dose de médicament journalière qui, à la fois, ménageait son cœur et lui permettait de porter son enfant. C’est déjà un « miracle » que la mère et l’enfant soient vivants! Mais n’est-ce pas toujours un miracle ? !

Martine, petite sœur du Sacré-Coeur de Charles de Foucauld, a veillé l’enfant une nuit pendant que sa mère restait à l’hôpital pour mieux se remettre de son opération césarienne. Il fallait aider le bébé à boire aux 3 heures, jour… et nuit. Moi, il m’est arrivé de le garder en après-midi, comme un bon (hum) grand-père.

Devant cette vie à la fois si mystérieuse, fragile et exigeante, voilà une jolie parabole de l’espérance qui renaît chaque fois que nous nous mettons du côté de la vie plutôt que de nos aises, de nos soucis ou de nos bobos. C’est le souhait que je vous transmets, avec la joie de vous rejoindre avec cette lettre !

De bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois…

Ce chant populaire était chanté jadis à l’église au jour de l’Épiphanie… Il dirigeait doucement vers l’Étoile et son mystère ! Non, ils ne sont pas trois rois mages, mais bien huit, hommes et femmes inclus ! Et ils ne viendront pas à la crèche. Impossible. C’est plutôt nous qui allons les voir et leur envoyons des colis. Arriveront-ils pour Noël ou pour l’Épiphanie ? !
Des colis pour des détenus
Ce sont des prisonniers chrétiens que nous visitons à Tamanrasset, Martine et moi. Comme nous ne pouvons leur fournir des effets matériels comme des chandails, ni même des brosses à dents ou du lait en poudre pour améliorer leur cantine ordinaire de l’établissement, la prison, nous leur avons envoyé tout cela par la poste ! Ce sera long mais… espérons que cela arrivera !

Les prisonniers et les migrants vivent pour la plupart au jour le jour avec la certitude que s’ils sont encore là malgré les épreuves, c’est parce que Dieu les tient debout. Ça m’a donné une leçon d’humilité. Dieu ne veut-il pas que l’on se présente en vérité devant lui et que nous nous abandonnions totalement à lui ? Il nous connaît par cœur et nous aime tels que nous sommes.

La lumière de l’étoile du matin

Jésus a dit que le royaume des Cieux est à ceux qui ressemblent aux enfants. Devant la crèche, quels mots simples et vrais allons-nous balbutier ? Qui est lumière pour vous ? Pour qui êtes-vous lumière à votre tour ?

Voici une prière de Jules Beaulac qui vous est dédiée, vous qui portez la Lumière, l’Étoile du matin, dans vos cœurs :
Bougies

Il est minuit, Seigneur.
Il fait nuit, il fait noir, très noir.
Mais, heureusement,
il y a les étoiles, nombreuses,
qui piquent le ciel et qui scintillent
comme des paillettes d’or sur la grande robe du firmament.
S’il n’y avait pas d’étoiles, que la nuit serait triste !
S’il n’y avait pas d’étoiles, que la nuit serait triste !
Mais, s’il n’y avait pas de nuit, on ne verrait pas les étoiles…

Seigneur,
il fait parfois nuit dans ma vie :
problèmes, déceptions, échecs, fautes…
Qu’il y ait toujours des étoiles pour éclairer mes nuits :
amitiés, joies, reconnaissances, pardons…
Et que tu sois la plus grande et la plus brillante de toutes !

Amen.

Joyeux Noël !
Heureuse et Sainte Année 2018 !

Harcèlement sexuel en Afrique

Y a-t-il du harcèlement sexuel en Afrique ? Poser la question, c’est y répondre… J’avoue ne pas être des plus compétents pour oser vous en faire part. Aussi ai-je pensé relayer quelques articles qui m’ont informé et même secoué.

« En Afrique, les Weinstein se ramassent à la pelle ! »

Voici d’abord, dans Jeune Afrique, Clarisse Juompan-Yakam qui décrit l’absence de réactions qu’a suscitées en Afrique noire l’affaire Weinstein. C’est assez démoralisant.
Harvey Weinstein

« Alors que le scandale déclenché par l’affaire du producteur américain se répercute dans le monde entier – via le hastag #MeToo, notamment -, les Africaines n’ont pas encore rejoint le chœur des femmes qui dénoncent leurs agresseurs. Elles ne sont pourtant pas épargnées… Hormis en Afrique du Sud, l’affaire Harvey Weinstein ne déclenche pas sur le continent la même avalanche de dénonciations qu’ailleurs dans le monde. Les deux plaintes pour viol déposées contre l’islamologue et théologien Tariq Ramadan, bien connu au Maghreb, n’y ont rien fait. Comme si les Africains tenaient à rester à l’écart d’un phénomène désormais planétaire.

« Pourtant, en Afrique, les Harvey Weinstein se ramassent à la pelle, dans tous les milieux, dans tous les secteurs, notamment chez moi, au Gabon, où la chosification de la femme est institutionnalisée », soutient l’avocate Paulette Oyane Ondo. Harcelée par un prêtre qui l’avait recrutée comme bibliothécaire dans une structure kinoise, Muriel (le prénom a été changé), 25 ans, a dû démissionner au bout de trois mois. « Mes journées de travail consistaient surtout à inventer des subterfuges pour éviter de me retrouver dans la même pièce que lui ! »

La journaliste relève un autre exemples :

La Congolaise Muriel dit s’être bien gardée de donner à ses collègues le véritable motif de sa démission : « C’était sa parole contre la mienne. Et son honorabilité semblait incontestable. J’aurais même pu passer pour la harceleuse. » Le sujet ne fait quasiment jamais grand bruit, mais tout le monde sait que cela existe. Les femmes « gèrent » le problème discrètement. Elles en parlent entre elles dans les salons de coiffure ou dans les tontines, mais ça ne va jamais plus loin.

Ce sont des pratiques courantes et la dénonciation peut provoquer la stigmatisation :

Pour Paulette Oyane Ondo, les Gabonaises se taisent parce que le harcèlement est une pratique ancrée dans les mœurs. « Dans l’imaginaire populaire, aucune femme n’accède à un emploi ou ne progresse au sein de l’entreprise grâce à ses seules compétences. Le plus triste, c’est que les femmes elles-mêmes en sont persuadées, les plus jeunes encore plus. »
Journaliste sénégalaise installée à Abidjan, Adama N. s’interroge sur la pertinence d’une campagne de dénonciation sur les réseaux sociaux. Elle ne veut pas prendre le risque d’être stigmatisée ni mettre en péril sa jeune carrière.

« D’ailleurs, qui dénoncerais-je ? Les amis de mon père, les tontons, les cousins, le banquier, le voisin ? Et de quoi les accuserais-je ? De harcèlement ? Les Africains parlent trop librement de sexe, alors la frontière entre grivoiserie et harcèlement est ténue », explique-t-elle.

Il faut du courage pour dénoncer mais les actes libèrent :

« Mais il faut du courage pour oser saisir sa hiérarchie. La Tchadienne Émilie A. s’est entendu répondre : « Débrouille-toi comme une grande : toutes les femmes sont confrontées à ce type de problème. Oser parler est aussi une question d’éducation, souligne Colette Florence Mebada. La femme doit pouvoir s’affranchir de situations inconfortables. Car on a toujours le choix. Être anticonformiste et oser assumer ses choix apparaît alors comme un atout. » Plus prosaïque, Kala Lobè affirme que « ce sont les actes qui libèrent » : « Il faut apprendre à se faire respecter sans passer par un intermédiaire qui serait la loi. La parole dénonciatrice me semble infantilisante. Un homme me met la main aux fesses ? Je saisis ses testicules, égalité oblige. »

« Le harcèlement de rue n’est pas un compliment »

Quand est-il au Maghreb ? Est-ce la même chose ? Djamila Ould Khettab fait un état de la situation sur la drague abusive dans la rue. Pour illustrer le harcèlement sexuel dans la rue, elle relate la diffusion d’un clip produit par « deux jeunes Algériennes, membres d’un collectif de slam, qui dénonce le harcèlement de rue, qui perdure malgré une loi punissant ce type de comportement. »

« L’histoire est simple mais effroyablement banale. Une jeune femme sort de chez elle et retrouve un peu plus loin une amie. Mais le chemin est semé d’embûches : un homme la prend par le bras, un autre tente d’asperger son visage de parfum, plusieurs autres lui jettent des regards obscènes ou des propos salaces. Alors, la jeune femme presse le pas, fait demi-tour, accélère encore, tête baissée et bras croisés. Pour son premier clip vidéo, Awal, un collectif de slam d’Oran, a voulu s’attaquer à ce malaise qui règne dans les rues de la plupart des villes d’Algérie.

Le projet a été mené de bout en bout par deux membres du collectif : Zoulikha Tahar, alias Toute Fine, et Sam MB. Dans la vidéo, les deux amies slameuses se mettent en scène, tandis qu’une voix off déclame les textes qu’elles ont elles-mêmes rédigé. Un témoignage à cœur ouvert dans lequel elles dénoncent tour à tour les comportements déplacés, le sexisme, la pression sociale et un problème d’éducation. Objectif : crier leur ras-le-bol et sensibiliser leurs congénères contre des paroles et des gestes abjectes. Le clip se termine d’ailleurs sur le slogan suivant : « Le harcèlement de rue n’est pas un compliment ».

« On nous fait croire que la situation des femmes a changé ! »

En Tunisie, on pourrait penser que la situation est meilleure qu’ailleurs en Afrique du nord… Le journal La Croix a publié 3 textes de Marie Verdier, envoyée spéciale à Tunis sur la situation de la femme en Tunisie. Or, selon la journaliste, même au travail, les femmes restent soumises :

« On nous fait croire que la situation des femmes a changé ! » persifle Raga Hedhili, directrice d’une usine de confection près de Monastir. « Même quand elles travaillent, les femmes restent soumises, la majorité d’entre elles donnent leur salaire à leur mari sans forcément s’indigner. » Dans son usine, des femmes viennent parfois la supplier de ne pas mentionner la totalité de leur salaire sur la fiche de paie pour pouvoir garder pour elle une petite somme en liquide. Et de conclure : « les filles apprennent à ne pas parler devant leur père, devant leur frère et devant leur professeur, comment deviendraient-elles libres et indépendantes une fois mariées ? »

Et les femmes ont intériorisé cette violence :

La fameuse exception tunisienne et son statut de la femme envié dans le monde arabo-musulman a, en réalité, longtemps occulté le poids du modèle patriarcal et de son corollaire, la violence, « attribut naturel de la supériorité des hommes », selon la juriste et militante féministe Sana Ben Achour, auteure du rapport Violences à l’égard des femmes : lois du genre, en 2016. La violence contre les femmes, explique-t-elle, est plus une atteinte à l’honneur des hommes qu’une agression commise contre une personne.

Le corps de la femme corps est un bien public et, pour préserver la virginité, la sodomie est recommandée :

« Cacher le corps ça commence à l’école, quand les filles portent des tabliers mais pas les garçons », s’offusque Bochra, la trentaine affranchie. Chez elle, son compagnon et ses amitiés tunisoises et cosmopolites se retrouvent le soir autour de bières. Mais dès qu’elle franchit le pas de sa porte, Bochra enfile sa carapace. « Avant de sortir, je dois réfléchir à comment m’habiller et me comporter. J’ai proscrit les robes que j’adore. Je marche d’un pas décidé, quasi militaire, parce que se promener tranquillement, c’est être une fille facile. » Et dans un élan d’indignation, elle tempête : « Mon corps est un bien public. Il ne m’appartient pas ! Il est contrôlé par la famille, mais aussi par les voisins, le quartier et la rue entière. »
« « Ce qui t’inquiète, a crié Bochra à sa mère, ce n’est pas moi mais mon hymen ! » Elle voulait m’envoyer au poste de police vérifier si j’étais toujours vierge ! Les relations sexuelles, c’est la ligne rouge pour tout le monde. » Or une fille sur sept et un garçon sur deux avait eu des relations sexuelles avant 24 ans, selon des données 2009 de l’Office national de la famille et de la population. « On vit tous dans nos contradictions. Celles qui ont des relations sexuelles ne s’autorisent que la sodomie », poursuit Bochra.

Et v’lan ! On est quitte pour y réfléchir à deux fois… Si la parole des jeunes femmes est un peu libérée, ce n’est pas le cas de toutes. Et il y a loin de la coupe aux lèvres. Les textes législatifs sont bien beaux, la réalité se vit autrement. Le journal La Croix relève quelques faits sur la situastion de la femme en Tunisie :

  • Dans la constitution de 2014, l’État tunisien s’engage à protéger les droits acquis de la femme et œuvre à les renforcer et les développer.
  • Dans le code du statut personnel, le mari reste chef de famille et tuteur des enfants.
  • Les femmes représentent 28 % de la population active et 42 % des chômeurs.
  • 67 % des diplômés de l’enseignement supérieur sont des femmes. Mais 41 % d’entre elles sont au chômage contre 21,4 % pour les hommes.
  • L’écart de salaires hommes-femmes est de 40 % dans les très petites entreprises et de 25,4 % dans le privé.
  • La Tunisie est classée au 126e rang (sur 144 pays) dans le rapport Davos 2016 sur l’égalité de genre.
L’Islam n’est pas responsable

Ce qui suit peut surprendre. Léo Pajon, dans Jeune Afrique, tente de cerner la responsabilité de la religion sur le statut de la femme.

L’islam est souvent désigné, au nord de la Méditerranée, comme l’un des responsables de l’asservissement des femmes, voire d’une sexualité troublée. Et s’il était pourtant au moins une partie de la solution ? L’un des problèmes, relevé par le professeur en islamologie à l’université de Strasbourg Éric Geoffroy en préambule de L’Islam et le Couple, est surtout que le Coran souffre « d’une interprétation biaisée, machiste, aujourd’hui considérée comme l’orthodoxie ».

« Or, à l’inverse du catholicisme et d’autres traditions religieuses, l’islam ne commande pas, par exemple, de combattre sa nature charnelle, mais de la satisfaire modérément. Comme le rappelle Sofia Bentounes, le Prophète recommande même à ses fidèles de s’acquitter de leur devoir sexuel envers leurs épouses. »

Quant à la virginité, Mohamed n’a exprimé aucun intérêt pour la question lorsqu’il s’est marié… Pour preuve, parmi ses neuf épouses, une seule était vierge : Sayyida Aïcha. L’auteure va plus loin en précisant que dans le texte coranique aucune mention n’est faite de la masturbation, et qu’il n’y est pas non plus évoqué de peine à l’encontre de l’homosexualité.

Voici enfin tiré d’une chronique, la réaction douloureuse de Fawzia Zouari devant cet état de faits en Afrique. Accrochez bien votre petit cœur sensible s.v.p.

« Bien sûr que je peux balancer moi aussi ! Il faut juste que je cherche dans mes souvenirs, car des harceleurs, j’en ai connu, du petit patron péteux au chef d’État qui vous prend pour sa énième courtisane, sauf que la pudeur m’interdit de parler, c’est mon côté femme du Sud, édifiée sur la chose…

En fait, cette affaire n’a rien d’un scoop. Des types comme Weinstein, il y en a partout, ils nous rappellent que le monde continue à fonctionner comme un gigantesque harem et que la guerre des sexes ne tourne qu’autour d’un seul sujet : le sexe. Mais comme l’affaire nous vient d’Amérique et qu’elle concerne des stars, tout le monde s’époumone, on réveille l’humanité entière, on sonne l’alarme dans le village mondial.

Pour la journaliste, c’est un phénomène courant, mais pleurer le malheur des riches peut alimenter le puritanisme des religieux.

C’est hypocrisie générale que de faire croire que les carrières qui se construisent sur le chantage sexuel – ou plus familièrement sur « la promotion canapé » – sont une rareté. C’est imposture que de nous demander de verser des larmes sur le malheureux destin de vedettes riches et célèbres qui n’auraient sans doute pas fini sous les ponts si elles avaient dénoncé leur magnat. Je comprends qu’une caissière ou une ouvrière n’ait pas le courage ou les moyens de s’en prendre à son agresseur parce qu’il y va de sa survie, mais pas ces nanties de bonne famille qui se sont payé le luxe de se taire.

En plus, j’ai bien peur que cette théorie du soupçon qui pèse sur tous les hommes ne donne raison aux puritains du monde entier. Laisser entendre que l’homme est un prédateur par essence conforte la vue des religieux de tous poils. Prenez les islamistes. Depuis le temps qu’ils claironnent que le désir masculin menace à tous les coins de rue et qu’il faut porter le hidjab et refuser la mixité. Ils nous ont répété mille fois que « chaque fois qu’une femme et un homme se retrouvent seuls, le troisième compagnon est le diable ! »

Enfin, pourquoi tant de bruit autour de femmes issues du monde libre alors qu’on oublie l’existence de millions d’autres dont le législateur, le chef du village ou l’imam a officialisé l’agression sexuelle et légalisé le viol conjugal ? Toutes ces demoiselles mariées de force, obligées d’épouser leur violeur ou subissant la libido masculine au moyen de mille et une fatwas…

Alors, tout ce tapage occidental, pour certaines d’entre nous, ressemble à une menue querelle, pour ne pas dire une coquetterie de Blancs.

Je n’ose offrir de conclusion à ces extraits, si ce n’est que nous ne pouvons ni fermer les yeux, ni agir comme si tout cela n’existait pas. « Le plus long voyage, raconte le proverbe, commence par un premier pas. » À nous de nous mettre en route.

Œcuménisme : Les temps ont changé

N.D.L.R. À l’occasion de la fin de l’année jubilaire du 500e de la Réforme, voici un texte rédigé par le rédacteur en chef de la revue Notre-Dame-du-Cap. Le texte a été lu le 31 octobre 2017 lors d’une veillée de prière œcuménique au Sanctuaire Notre-Dame-du-Cap soulignant cet anniversaire de la Réforme protestante.
OecumenismeBeaucoup de catholiques ici au Québec m’ont confié avoir connu une époque où il ne fallait pas parler aux protestants et où il était préférable de traverser la rue plutôt que de passer près de l’église protestante ou anglicane de leur quartier. Une fois, une vieille dame protestante d’origine suisse s’étonnait qu’une catholique d’ici ne cesse de lui dire :

« Finalement, vous êtes gentille. »
« Pourquoi me dit-elle toujours ça ? »

C’est plus tard qu’elle a compris que cette dame catholique avait appris que les protestants étaient du méchant monde, d’où sa surprise de faire connaissance avec une protestante qui soit gentille.

Jusqu’au Concile de Vatican II, il était interdit à des prêtres et à des théologiens catholiques de participer à des rencontres avec des pasteurs et des théologiens protestants. Et s’ils devaient absolument être présents à une cérémonie religieuse non catholique, les prêtres devaient y assister de façon passive, sans participer.

Le pape Pie XI avait même condamné l’œcuménisme dans une encyclique en 1928 ; comme le résume dans son dernier livre le théologien catholique québécois Gregory Baum, décédé récemment : « si les non-catholiques voulaient vraiment l’unité des chrétiens, ils n’avaient qu’à réintégrer l’Église de Rome et à commencer à obéir au Pape ».

Du côté protestant, l’anti-catholicisme a existé pendant longtemps et il existe encore dans certaines Églises, il faut le reconnaître. On se rappelle Charles Chiniquy, un prêtre devenu pasteur protestant après avoir quitté l’Église catholique avec fracas au XIXe siècle ; anticatholique virulent, il a écrit deux livres aux titres très évocateurs : « Cinquante ans dans l’Église de Rome » et « Quarante ans dans l’Église du Christ ».

À Lisbonne où j’étais en vacances il y a quelques jours, je visitais une église anglicane, et sur les murs, j’ai vu des plaques de pierre dans lesquelles étaient gravés les noms de membres illustres de cette paroisse qui avaient « abjuré le romanisme » pour embrasser la vraie foi. Le catholicisme ou le romanisme, ce n’était pas du christianisme, les catholiques n’étaient pas vus comme de vrais chrétiens. Ici même, des journaux franco-protestants se faisaient reprocher couramment de ne pas dénoncer avec assez de vigueur les erreurs catholiques. Bref, on le sait : à une époque pas si lointaine, les catholiques et les protestants se voyaient bien souvent comme des concurrents, des rivaux, voire des adversaires.

Arrive le Concile Vatican II. Par le décret Unitatis redintegratio (restauration de l’unité) de 1964, l’Église catholique décide de participer désormais au mouvement œcuménique, dans lequel elle reconnaît l’œuvre de l’Esprit Saint. Les non-catholiques sont maintenant vus comme des frères et des sœurs dans le Christ.

Ici au Canada, une entente signée en 1975 par les Églises anglicane, unie, presbytérienne, luthérienne et catholique romaine reconnaît la validité des baptêmes célébrés dans chacune de ces Églises. Car, contrairement à ce qu’on pense souvent, on n’est jamais baptisés catholiques, ou anglicans, ou protestants. On est baptisés en Christ, point.

En 1999, l’Église catholique et les luthériens signent une Déclaration commune sur la doctrine de la justification ; c’est cette question de la justification, du salut, qui avait été à l’origine de la Réforme protestante. Par la suite, les méthodistes ont signé cette Déclaration commune en 2006, les réformés en 2017 (l’été dernier à Wittenberg), et, le 31 octobre 2017, l’archevêque de Canterbury a annoncé que la Communion anglicane y adhère aussi. Les confessions chrétiennes signataires reconnaissent que les condamnations réciproques du XVIe siècle à ce sujet n’ont plus lieu d’être.

Et quand est venu le temps, en octobre 2016, de lancer l’année de commémoration des 500 ans de la Réforme, c’est sans hésiter que le pape François s’est rendu en Suède, à l’invitation de l’Église luthérienne de ce pays, pour faire en sorte que la commémoration soit commune et non pas une fête entre protestants. Le pape y a vu « l’occasion de réparer un moment crucial de notre histoire, en surmontant les controverses et les malentendus qui souvent nous ont empêchés de nous comprendre les uns les autres. » Quelques mois plus tard, en mars 2017, le Vatican organisait à Rome un colloque d’historiens sur Martin Luther, chose impensable il y a quelques années à peine. À cette occasion, le pape a déclaré :

« Aujourd’hui, en tant que chrétiens, nous sommes tous appelés à nous libérer de préjugés envers la foi que les autres professent avec un accent et un langage différents, à nous échanger mutuellement le pardon pour les fautes commises par nos pères et à invoquer ensemble de Dieu le don de la réconciliation et de l’unité. »

Je crois qu’il nous faut cesser de parler de « religion » catholique et de « religion » protestante, ou anglicane, comme s’il s’agissait là de religions différentes. Nous appartenons à des Églises différentes, mais sommes de la même religion : nous sommes tous chrétiens. Notre identité chrétienne est première, elle doit passer avant nos appartenances confessionnelles. Nos différences, parfois grandes, doivent néanmoins peser moins lourd dans la balance que notre foi commune en Jésus Christ. « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême », peut-on lire dans la lettre aux Éphésiens.
Nous avons aussi un but commun : nous sommes tous appelés à être des disciples missionnaires pour faire connaître Christ et son Évangile libérateur. Dans l’état où se trouve le christianisme chez nous, nos Églises ont tout intérêt à travailler ensemble plutôt qu’à être en concurrence les unes avec les autres. Travailler ensemble, elles le font déjà au sein d’organismes comme l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), Kairos Canada, le Réseau œcuménique justice et paix (ROJeP), le réseau des Églises vertes, le Conseil canadien des Églises, et j’en passe.

Quand on se bat entre chrétiens, nous sommes tous plus faibles.

Mais je ne crois pas qu’il faille penser l’unité des Chrétiens en termes de structure. Ça me semble très hypothétique de penser que tous les chrétiens seront un jour regroupés au sein d’une seule et même Église-institution. Voyons plutôt l’unité des Chrétiens comme une communion dans la différence.

500 ans après la publication des 95 thèses de Martin Luther, événement qui a changé le cours de l’histoire, nous ne fêtons pas un divorce ou un schisme. Nous célébrons la fin des antagonismes, le fait que nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur tout pour être ensemble, pour travailler ensemble à rendre ce monde meilleur, ce monde si beau que Dieu nous a confié.

Nous célébrons le fait que c’est un protestant, l’architecte Henri-Jacques Espérandieu, qui a réalisé sous l’épiscopat de Mgr Eugène de Mazenod les deux grandes basiliques de Marseille consacrées à Marie, soit la cathédrale de La Major et Notre-Dame-de-la Garde, la « Bonne Mère » qui veille sur la ville et sur son port du haut de sa colline. Nous célébrons le fait que la responsable des relations avec les médias d’une grande Église protestante canadienne est catholique et qu’un magazine catholique (revue Notre-Dame-du-Cap) peut avoir un rédacteur en chef protestant.

Nous célébrons le fait que l’évêque anglican de Québec et l’archevêque catholique de Québec logent sous le même toit, à l’invitation de ce dernier. Nous célébrons le fait que le grand concert de musique protestante du 500e de la Réforme qui a eu lieu cet automne au Palais Montcalm à Québec a été commandité par le Diocèse catholique de Québec. Nous célébrons le fait qu’un sanctuaire catholique et marial souligne, dans une veillée de prière, les 500 ans de la Réforme protestante.

Nous célébrons le fait que nos Églises sont en dialogue et nous demandons pardon à Dieu pour nos fautes, nos querelles, nos divisions qui nous empêchent encore trop souvent d’être UN dans le Christ. Car l’unité n’est pas un choix, c’est un impératif :

« Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jean 17,21)

Oui, les temps ont bien changé. Heureusement. Et nous t’en rendons grâce, Seigneur.

Comment bâtir une nouvelle Église ?

N.D.L.R. Le Forum André-Naud de Trois-Rivières-Nicolet a demandé à Normand Provencher la permission de publier le texte d’une conférence prononcée le 15 octobre 2017. Voici le texte de cet exposé.
La place Sait-Pierre-de-Rome
Suis-je naïf ou encore téméraire pour vous entretenir sur l’avenir de l’Église d’ici et surtout pour suggérer comment en bâtir une nouvelle ? En raison de mon âge, la question de l’avenir ne m’appartient plus et il revient à d’autres, plus jeunes, de s’en occuper. Mais j’ose me situer parmi les « guetteurs d’aurore » et les artisans de demain avec la conviction que le présent l’avenir des sociétés et de l’Église est, pour une large part, entre nos mains
Dans plusieurs pays d’Europe et chez nous, dans les milieux francophones et, de plus en plus, dans les milieux anglophones, l’Église se montre fatiguée, à bout de souffle, un peu triste comme si elle était en train de vivre ses dernières heures. On ressent davantage le besoin d’en faire le deuil et de planifier les derniers moments, au lieu de mettre en œuvre des changements requis et d’investir dans de nouvelles voies d’avenir.

En 2002, j’ai alerté les autorités et aussi les gens sur le présent et l’avenir de l’Église d’ici en publiant : Trop tard ? L’avenir de l’Église d’ici. L’ouvrage a été bien reçu et plusieurs lecteurs m’ont fait savoir que je donnais des mots à ce qu’ils constataient et à leurs rêves. Certains, par contre, se demandaient si je n’étais pas en train de traverser une période dépressive ou encore ils me reprochaient de me limiter à des approches de la sociologie, laissant entendre un manque de foi et d’espérance.

En 2014, Novalis m’a demandé de publier un petit livre qui exprimerait mes idées à la suite de cette publication sur l’avenir de l’Église. Il aurait été possible de faire paraître une nouvelle édition, revue et augmentée, de Trop tard ?, puisque que bien des données présentées étaient encore très actuelles, même qu’elles s’étaient aggravées. Le seul changement se serait limité à mettre sur la page titre un point d’exclamation au lieu de celui d’interrogation. En 2002 je pensais qu’il était trop tard ; en 2015 j’affirme qu’il n’est pas trop tard, et sans le point d’interrogation. Suis-je devenu moins alarmiste, plus sage et plus confiant aux promesses du Seigneur Jésus qui a voulu l’Église ?

Ce bref exposé vise à dégager de la situation présente les implications pour l’avenir de l’Église et à exprimer mes convictions qui appuient mon regard de foi et d’espérance sur le présent et l’avenir de l’Église.

I. Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ?

Tout d’abord, jetons un regard lucide sur la réalité de l’Église d’ici et que personne ne peut contester : la baisse toujours grandissante de la pratique liturgique et sacramentelle (baptême, eucharistie, pardon), une pratique dominicale réduite de 4 % à 8 %; des communautés chrétiennes sans jeunes ; la rareté et le manque de prêtres et de religieux, de religieuses et presque l’absence d’une relève ; une coresponsabilité prêtres-laïcs timide et souvent maladroite ; une pastorale qui n’arrive plus à communiquer la foi chrétienne et l’hésitation à mettre en œuvre pour de bon le tournant de l’évangélisation. Mais au lieu de nous plaindre et de gémir sur les difficultés, de jeter le blâme sur les autorités de l’Église et sur la société devenue de plus en plus sécularisée, matérialiste, relativiste, éprise de liberté et d’autonomie, pourquoi ne pas chercher à y discerner et à y entendre des appels de la part des baptisés et de la société à s’engager dans une profonde transformation des structures ecclésiales et aussi à une herméneutique, une réinterprétation des données de la foi chrétienne.

« Qu’est-ce que Dieu est en train de nous dire ? » Voilà la question qui m’habite, m’inspirant de l’exhortation La joie de l’Évangile du pape François. Ce dernier exhorte les communautés chrétiennes à avoir « l’attention constamment éveillée aux signes des temps », dans la ligne d’un «discernement évangélique » qui est « le regard du disciple missionnaire » (nos 50 et 51). « Nous sommes, poursuit le pape François, à l’ère de la connaissance et de l’information, sources de nouvelles formes d’un pouvoir très souvent anonyme. » (no 52) Ce projet de mieux connaître notre monde afin « de clarifier ce qui est un fruit du Royaume et aussi ce qui nuit au projet de Dieu », (no 51) n’est pas nouveau. Car telle était l’approche théologique et pastorale, promue par le pape Jean XXXIII, qui a convoqué un concile œcuménique, Vatican II (1962-1965). Ce concile avait pour objectif, non pas de répéter la doctrine traditionnelle de l’Église, mais bien de discerner les besoins et les aspirations de l’humanité présente. Ces besoins et aspirations étaient considérés comme des signes et des appels de Dieu toujours à l’œuvre dans notre monde et dans l’Église par son Esprit. En conséquence, Jean XXIII a promu un aggiornamento, une mise à jour de l’Église. À l’époque, il donnait quelques exemples de signes de temps : la promotion de la classe ouvrière, la libération des peuples colonisés, la promotion de la femme, le souci de la liberté religieuse. Or, de nos jours d’autres signes des temps nous interpellent.

Sans faire intervenir Dieu trop facilement dans les événements et les mouvements de la société et de l’Église, il est nécessaire et urgent d’apprendre à écouter, à nous laisser remettre en question, à nous laisser interpeller et surtout à ne pas prétendre avoir toujours raison sur tout. Dieu nous parle souvent par des questions et nous invite à chercher les réponses dans l’événement Jésus Christ, attesté dans les écrits de la Nouvelle Alliance. Notre responsabilité consiste à déployer dans notre temps et nos espaces culturels les richesses et les virtualités de l’Évangile encore trop souvent prisonnier de nos traditions et de nos façons de penser et d’agir.

  • Qu’est-ce que les gens d’aujourd’hui tiennent à nous dire dans le fait que le message chrétien tel que présenté ne passe plus et qu’il ne rejoint plus les jeunes générations, et, de plus en plus, les générations plus âgées ?
  • Comment interpréter la situation évidente et alarmante de la rareté et de l’absence de candidats au ministère presbytéral et à la vie consacrée ?
  • Qu’est-ce que les baptisés tiennent à faire savoir à l’Église lorsqu’ils abandonnent la pratique dominicale et sacramentelle, même si on peut discerner un certain intérêt pour la spiritualité, souvent une spiritualité en marge de l’Église et non inspirée de la foi chrétienne ?
  • Pourquoi l’Église n’engendre plus ?
  • Pourquoi l’Église, si mal à l’aise à l’égard de la modernité, n’est plus tellement crédible notamment dans le domaine de l’éthique et même du religieux et qu’elle n’est plus inspiratrice de la culture, des arts, de la littérature, de la musique ?
  • Depuis quelques décennies, on ne cesse de promouvoir la nouvelle évangélisation. Mais que signifie ce retard de l’Église à mettre en œuvre ce qui est sa raison d’être et le cœur de sa mission ?

C’est à ces questions, que le petit livre « Il n’est pas trop tard ! » tente de répondre. Les réponses sont certes trop brèves et peu développées. Il est important de lire avec attention les encadrés qui terminent chacun des chapitres. C’est là que je trace des chemins d’avenir souvent en pointillés. Il ne faut pas s’attendre à ce que j’apporte des solutions concrètes pour bâtir une Église nouvelle, car il revient ni aux autorités ni aux penseurs mais bien aux ouvriers sur place de se familiariser avec la culture moderne et d’y discerner ce qui est à faire pour proposer l’Évangile, en tenant compte de l’Esprit qui est déjà à l’œuvre et qui nous devance.

II. Les convictions qui m’habitent pour pour jaillir un nouveau « type » d’Église

Mes réflexions sur le présent et l’avenir de l’Église s’appuient sur des convictions acquises tout au long de mes années d’enseignement, de recherche et de ministère pastoral. Voici les principales :

  1. Nous vivons dans un monde nouveau. Les responsables dans l’Église et tous ceux et celles qui sont impliqués dans la pastorale sont appelés à prendre conscience qu’ils sont en présence d’un nouveau monde, le monde moderne et postmoderne. Depuis un siècle, la société a beaucoup changé, grâce aux sciences, aux technologies transformatrices et à la communication. Le savoir est dominé non pas tant par une sagesse et une contemplation, mais par la raison, l’idéal du progrès continu, l’efficacité mesurable et rentable et par un certain refus de la gratuité. Ces réalités ont engendré la modernité à laquelle personne ne peut échapper, même le pape, et même les moines et moniales.L’Église d’ici ne vit plus en chrétienté où elle était agissante, notamment par les paroisses et les instituts religieux, présents dans toutes les sphères de la société : l’enseignement, la santé, les services sociaux, même dans les syndicats et les caisses populaires. Non seulement la place de l’Église était reconnue, mais elle était à l’aise dans la société qu’elle façonnait avec son emprise sur la grande majorité des gens qu’elle encadrait de la naissance à la mort, de la chambre à coucher aux engagements dans la société. Ce monde n’existe maintenant que dans nos souvenirs pour les plus âgés et il est devenu presque inconnu des jeunes générations. Or l’Église, dans sa doctrine, sa morale et sa pastorale, s’adresse à ce monde nouveau presque de la même manière qu’autrefois et dans les mêmes cadres et institutions qu’à l’ère de la chrétienté. D’où la nécessité pour l’Église d’être consciente de ce monde nouveau et de bien le connaître, ce monde marqué par une nouvelle manière d’être homme et femme ou même de choisir son genre, une nouvelle manière de réagir, de penser et d’aimer, de vivre en société, qui, pour une large part, est le fruit du christianisme selon le penseur Marcel Gauchet. Il est donc temps que l’Église accueille la modernité, qu’elle s’y insère, qu’elle dialogue avec elle, qu’elle accepte non pas seulement de donner mais de recevoir d’elle… avec discernement toutefois.
  2. Le regard de Dieu sur notre monde. Le regard de l’Église sur la société, sur la famille, sur les nouvelles manières de vivre et de penser, de mettre au monde des enfants et de planifier les derniers moments de l’existence humaine ici-bas, est trop souvent pessimiste et loin des réalités humaines vécues concrètement. L’Église ne semble pas convaincue qu’elle s’adresse à un monde que Dieu aime : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, pour que toute personne qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jean 3. 16). Tous les humains, même ceux d’aujourd’hui, sont créés à son image et sont des reflets de son identité, tous sont appelés à vivre de sa vie. L’Église doit tenir compte de l’action de l’Esprit qui la précède dans toutes ses activités. Ce regard sur le monde, on ne l’avait pas autrefois et on considérait la mission de l’Église comme celle de sauver à tout prix le monde païen, perverti, et de l’arracher à l’emprise de Satan. La pastorale et l’activité missionnaire, si intense au XIXe siècle jusqu’aux années 1960, s’appuyaient sur la nécessité de tout mettre en oeuvre pour « sauver les âmes », car en dehors de l’Église il n’y avait pas de salut. La mission ou la raison d’être de l’Église est en train de se donner d’autres expressions qu’il nous faut approfondir et prolonger, car, ne l’oublions pas, il y plus de sauvés que de baptisés. Dieu veut le salut de tous les humains et qu’ils parviennent à la connaissance de la vérité (I Timothée 2, 4). Dieu sait rejoindre le cœur de tous les humains, au-delà de nos plans, de nos planifications et de nos comités.
  3. Vers une nouvelle manière d’être Église. L’Église a vécu des périodes sombres et d’autres plus lumineuses. Sans trop le reconnaître, elle a beaucoup changé et elle changera encore. En effet, peut-elle se reconnaître dans l’Église des origines où il n’y avait pas de missel et ni de lectionnaire, pas de code de droit canonique, pas de curie romaine, pas de laïcs ni de clergé. Il n’y avait que des disciples de Jésus, des frères et des sœurs, qui formaient de petites communauté qui se rassemblaient autour d’une table dans les maisons, en mémoire du Seigneur Jésus. L’Église tire son origine de très petits groupes de personnes devenues des disciples d’un nommé Jésus qui n’avait pas prévu l’organisation concrète d’une religion qui deviendra, avec Constantin au IVe siècle, et ses successeurs par la suite, la religion officielle de l’empire romain. Pour assurer la fidélité à ses origines, donc à son identité, l’Église est appelée à changer, à prendre un autre visage, à adopter d’autres langages, d’autres façons de célébrer ou d’autres organisations des ministères. On constate que les institutions de nos sociétés arrivent à changer dans les moments de crise profonde. Il en est ainsi pour l’Église. Serions-nous alors en train de vivre un moment de grâce, une refondation, un nouveau départ ? Il y a donc de l’avenir à la condition d’investir nos énergies dans des projets nouveaux en cherchant à être toujours fidèles à l’Évangile avec l’aide de l’Esprit Saint.
  4. Libérer l’Évangile de tout ce qui l’écrase. Depuis quatre décennies, on a promu la nécessité et l’urgence de l’évangélisation. On constatait que la pastorale d’entretien qui est surtout sacramentelle et qui concerne ceux et celles qui viennent encore à l’église, n’est pas adaptée au monde d’aujourd’hui de plus en plus éloigné de l’Évangile et du religieux, du moins selon nos critères traditionnels. Le mot Évangile, il ne faut pas le réduire à un message, et la doctrine de l’Église, à son catéchisme. L’Évangile exprime la personne même de Jésus Christ qui constitue la joyeuse nouvelle que Dieu adresse à toute l’humanité. Concrètement, pour beaucoup de gens, l’Évangile n’est plus Évangile, la joyeuse nouvelle de la part de Dieu, adressée à tous les humains. En conséquence, il devient urgent de « libérer l’Évangile ». Avec les siècles, l’Évangile est comme écrasé par des dogmes, des théologies, des dévotions, des manières de faire et de célébrer. Il est écrasé par la domination de la hiérarchie et la discrimination à l’égard des femmes. L’Évangile est prisonnier de son passé de chrétienté. C’est pourquoi, l’une des tâches de l’Église est de retrouver l’Évangile dans toute la fraîcheur de ses commencements. C’est à cette condition que l’Église prendra un visage d’Évangile. C’est le projet du pontificat du pape François qu’il exprime clairement dans son exhortation apostolique La joie de l’Évangile et aussi par ses paroles, ses attitudes et ses gestes qui ont une saveur évangélique et qui interpellent les catholiques et, de plus en plus, de gens en marge de l’Église. Cette exhortation, encore trop peu lue et étudiés dans nos milieux, est certainement la charte du renouveau de l’Église.
  5. Le vaste chantier de l’évangélisation. Pour que l’Église prenne un visage avec des traits d’Évangile, elle doit accepter de vivre un profond retour, une conversion, un changement d’orientation, moins centrée sur cette fameuse doctrine à maintenir à tout prix que sur la miséricorde et la compassion inspirées par Jésus. C’était l’enjeu du dernier synode, celui sur la famille, qui montre que des cardinaux et des évêques sont encore hésitants à mettre en œuvre une nouvelle manière d’être Église. On préfère encore s’en tenir à la doctrine, aux lois et aux manières de faire de la tradition que de se laisser façonner par l’Évangile et d’accepter de répondre aux nouvelles questions : l’accès des divorcés remariés aux sacrements, les couples non mariés sacramentellement, les personnes homosexuelles et transgenres ou l’aide médicale à mourir.On a beaucoup parlé de l’évangélisation depuis quelques décennies, mais sa mise en œuvre est encore frileuse et hésitante. La réflexion théologique ne va pas assez en profondeur sur le sujet et elle ne fait pas ressortir ce qui constitue le cœur de l’Évangile. Les autorités ont mis un frein à diverses expériences d’évangélisation, comme :
    • les mouvements de l’Action catholiques,
    • les prêtres ouvriers,
    • la théologie et de la pastorale de la libération en Amérique latine,
    • les expériences des petits groupes de partage ou des communautés de foi,
    • l’expérience concrètes des laïcs agents et agentes de pastorale.

    À deux évêques qui revenaient du synode d’octobre 2012 sur l’évangélisation avec un grand enthousiasme, je leur ai demandé si on avait discuté et suggéré quel serait concrètement ce ministère de la nouvelle évangélisation et surtout qui l’exercerait concrètement avec la diminution du personnel et un personnel non préparé à cette tâche. Leur réponse a été négative. Ce fait illustre que nous sommes encore loin d’une mise en œuvre sérieuse de ce projet missionnaire. Le document final du dernier synode sur la famille, à plusieurs reprises, mentionne le ministère des prêtres et aussi celui des laïcs dans l’accompagnement des fiancés et des couples, mais il n’aborde pas les questions suivantes : « Où trouver ces prêtres et ces laïcs ? Comment les former ? Qui va les former ? » L’élaboration de nos projets de pastorale et d’évangélisation demeure trop souvent de « pieuse abstraction », sans développer une véritable stratégie apte à susciter l’audace et la créativité.

    Dans cette perspective, il est urgent que les femmes prennent la place qui leur revient et que l’on tienne compte des études faites sur elles et par elles. Nous n’avons pas à leur dire comment prendre leur place. Ce serait encore une manière pour les hommes de les dominer. Au synode sur la famille, quelques femmes ont été invitées comme auditrices et à témoigner, mais elles n’ont pas été autorisées à élaborer les orientations et les propositions, ni à voter. Comment le synode sur la famille peut-il être crédible aux yeux de l’ensemble de l’Église et de la société sans la contribution des femmes, car ce sont elles qui permettent concrètement à l’Église et à la société d’exister. Sans les femmes, il n’y aurait pas de pape, ni d’évêques, ni de prêtres. Il n’y a pas de vie sans les femmes, pas de nouveauté, pas de renouvellement sans elles. Dans la réalisation du dessein de salut, elles sont les premières dans la venue du Fils de Dieu en Jésus, de sa conception jusqu’à la résurrection et au début de l’Église. Une société sans les femmes s’éteint, de même l’Église. Un éminent théologien jésuite, le père Joseph Moingt affirme que les femmes sauveront l’Église. Centenaire, ne lui reprochons pas de tenir des propos en l’air.

Pour conclure

Devons-nous conclure que l’Église a fait son temps et qu’elle est sans avenir ? Nous sommes les témoins et aussi les responsables de la fin d’une manière d’être Église que nous aimons et dans laquelle nous avons travaillé. Son avenir n’est certes pas dans un retour au passé, à l’époque d’avant Vatican II, dont certains entretiennent une nostalgie, souvent sans le connaître. Pour ces derniers, la tradition est celle du XIXe et du début du XXe siècle. Des groupes, des mouvements et des jeunes prêtres, même des évêques et des cardinaux sont de cette tendance et ils sont très actifs et même influents. Sans exagération et sans pessimisme, nous pouvons affirmer que nous sommes les témoins de la fin d’une réalisation d’Église mais non de la fin de l’Église, encore moins de la fin de l’Évangile qui n’a pas encore porté tous ses fruits et qui est toujours une source loin d’être tarie. Or, à l’invitation du pape François, pourquoi ne pas favoriser une Église de l’écoute et de la sortie vers les périphéries ? Là, Dieu nous attend et le terreau semble favorable à l’éclosion d’une nouvelle manière d’être l’Église du Christ, à la condition de s’y engager concrètement.

En acceptant de faire du nouveau pour la cause de l’Évangile, l’Église prend des risques et on peut s’attendre à des égarements. Le pape François est conscient que les changements qu’il promeut ne se réaliseront pas sans bouleversements. «Je préfère, affirme-t-il, une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie sur les chemins, plutôt qu’une Église malade de son enfermement et qui s’accroche confortablement à ses propres sécurités… Plus que la peur de se tromper, j’espère que nous anime la peur de nous renfermer dans les structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que dehors, il y a une multitude d’affamés, et Jésus qui nous répète sans arrêt : ‘Donnez-leur vous- mêmes à manger (Mc 6, 37).» (La joie de l’Évangile, 49) Les pistes d’avenir surgiront des expériences sur le terrain, non pas en se limitant à déplacer nos vieux meubles avec une nouvelle couche de verni. D’où l’urgence de créer des «laboratoires», de promouvoir des expériences, de les partager et de les évaluer. Même si nous sommes moins nombreux que jadis et surtout plus pauvres qu’autrefois, il n’est pas trop tard, – mais ne tardon pas, -, à nous engager dans de nouveaux sentiers, à tâtons et même dans la nuit, en se soutenant mutuellement mais toujours dans la joie, celle de l’Évangile.