De Jérusalem à Jéricho, du Québec à l’Église algérienne

Je n’ai pas passé 40 jours et 40 nuits à traverser le désert, mais parcourir 1 400 km dans le Sahara, du sud au nord ramène à l’essentiel.

Le désert algérien
Le désert algérien

Nous avons voyagé à 3 conducteurs et 4 participants. Durant les 500 derniers kilomètres du parcours initial, il y eut beaucoup de vent charriant du sable, de sorte que la route disparaissait à l’occasion… un peu comme lorsque le vent balaie la neige sur nos routes d’hiver. Ce n’est pas bon pour le filtre à air du moteur, il va sans dire.

Le désert ? Ce sont des paysages changeants : du sable blanc, orange ou même noir, des monticules ou des plateaux, des roches et quelquefois, grâce au miracle de l’eau pompée du sous-sol, des terres cultivées !

Nous avons été « escortés » tout au long du chemin, ou presque, par des jeeps de gendarmes. Ils ont l’avantage de bien connaître le bout de chemin où ils nous accompagnent, et ils ne se contentent pas des « limites » de vitesse habituelles; avec eux, nous avons dû réaliser à l’occasion du 120 à 140 km/h !

La jeep des gendarmes
Le jeep des gendarmes
La vie de tous les jours offre bien des rencontres

Dans sa première intervention, notre théologien accompagnateur, le jésuite Christophe Ravanel, commentait les révisions de notre vie locale les reliant avec la rencontre de Jésus avec Zachée (Lc 19). S’il y a bien des personnes anonymes dans les récits évangéliques, quelques personnages sont mis en relief. La rencontre de Jésus avec Zachée est le symbole de nos rencontres avec les gens de nos milieux de vie. Pour l’Église d’Algérie, la rencontre avec l’autre est essentielle. Par rapport à la foule, dans la rencontre, chacun ou chacune est appelé par son nom.

Tisser des liens
Tisser des liens

Lorsque la rencontre s’approfondit, que les liens se tissent, nous entrons dans une relation où on peut entrer dans le mystère de la personne, avec le partage de son histoire qui est toujours une « histoire sacrée ». Cette histoire nous rappelle que nous n’en sommes pas, pour la plupart, les initiateurs, mais les héritiers. Nous poursuivons du mieux possible une présence déjà amorcée.

Nous n’avons pas souvent la chance de « nommer » la présence de Jésus de façon explicite. Mais les fruits de l’Esprit qui germent de nos rencontres nous la manifestent : la confiance qui nous est donnée à travers les confidences reçues, l’amitié et l’amour ressentis mutuellement, la joie et la paix qui émergent à la fin de nos échanges.

Dans la précarité de nos situations de vie, notre engagement personnel peut devenir un signe d’espérance, un espoir qu’un changement est possible. Nos paroles sont moins fortes que nos actions. Cela exige de nous continuité, ouverture du coeur, apprentissages de toutes sortes. De plus, la durée dans l’engagement transforme peu à peu la perception de l’autre.

Des rencontres en vue d’un dialogue islamo-chrétien

Il peut nous arriver que certaines personnes ou associations nous invitent à un dialogue entre chrétiens et musulmans. Comme l’islam est plus que majoritaire en Algérie, et qu’il est plutôt conservateur et traditionaliste, plusieurs de ces échanges tournent court.

Si on se rend compte que le sujet de la religion est abordé de façon bien souvent stérile, il est plus satisfaisant lorsqu’il permet un échange sur l’expérience personnelle de Dieu, sur les valeurs communes et celles qui nous différencient. Il faut donc savoir faire la différence entre les personnes. Pour tous, en fin de compte, il nous est proposé de maintenir le dialogue au plan de la vie quotidienne, dans le partage de nos expériences et de nos prières pour la paix par exemple.

Vivre dans la société algérienne est une expérience contrastée

L’Algérie est constituée de multiples communautés différenciées : au plan culturel, linguistique, religieux, au sein même de la nation musulmane. Cela peut donner l’impression de silos communautaires posés côte à côte. On a tendance à rester entre soi. Et la loi du groupe, de notre communauté d’appartenance, s’impose encore souvent aux nouvelles générations.

Femmes mozabites
Femmes mozabites à Ghardaïa

Par ailleurs, si le premier accueil en Algérie est globalement favorable, on ressent aussi que des gens n’acceptent pas facilement notre présence chez eux : une certaine indifférence sinon du mépris, et pour des missionnaires venus d’Afrique noire, du racisme latent.

C’est souvent un choc de se sentir « bizarre » au milieu de la foule, comme si quelque chose d’important nous manquait (comme la liberté d’expression, une relation plus égalitaire entre hommes et femmes, un regard positif sur le progrès social, …). Peut-être sommes-nous un peu, dans nos lieux de vie, comme des oasis ou encore des passerelles entre les gens du pays et le monde ?

Cela représente un défi à affronter et nous ramène à la source de notre présence en ce pays : être des témoins vivants de Jésus et de son Évangile. Il ne sera jamais aisé d’accueillir chacun tel qu’il est, avec ses différences. Il n’y a qu’à penser à l’accueil des migrants et réfugiés un peu partout…

Ces réalités de la vie et ces rejets n’ont pas épargné Jésus et ne devraient pas trop nous étonner. C’est plutôt les moments bénis d’hospitalité mutuelle que nous devrions souligner et chérir.

L’Église du Sahara algérien où tout est à construire

Notre Église diocésaine est comme une famille qui s’est récemment renouvelée : il y a plus de jeunes missionnaires présents depuis quelques années, et ils sont davantage de l’Afrique noire. Ces nouvelles arrivées provoquent beaucoup de dynamisme, mais aussi des limites dans l’intégration, et donc des insatisfactions dans le travail pastoral réalisé.

La famille diocésaine de Ghardaïa en avril 2018
La famille diocésaine de Ghardaïa en avril 2018

Rappelons-nous que nous avons avantage à tenter de les dépasser ensemble, et non pas chacun de son côté. N’hésitons pas à demander de l’aide, et profitons de la présence actuelle de l’équipe diocésaine étoffée qui nous anime.

Cette Église compte peu de baptisés, des structures légères où tout est à construire en acceptant que cela prendra du temps, de la patience et de la confiance.

Célébrant la messe chrismale après Pâques afin de profiter de la présence d’une grande partie des agents de pastorale présents à l’assemblée diocésaine, nous constatons que notre vie d’Église connaît peu de repères institutionnels, qu’elle se vit plutôt dans la foi nue, les Eucharisties occasionnelles, en donnant sans compter, sachant que l’Esprit de Dieu fera le reste. Cela nourrit notre rattachement à la grande Église universelle.

Pour durer, nous nous aidons de quelques convictions :

  • accepter d’être soi-même, différent, éviter les critiques faciles ou blessantes, mais toujours chercher à accueillir la culture locale;
  • puisque Jésus n’a pas voulu rester seul, mais il s’est choisi un groupe de disciples, chercher à nous joindre les personnes de bonne volonté que nous côtoyons;
  • prendre le temps de se connaître, de se visiter même, et de connaître l’histoire des lieux où nous vivons;
  • pratiquer le discernement en commun sur un sujet important, en réfléchissant sur le problème soulevé, tenter d’y apporter sa part de solution, et trouver qui pourrait nous aider à avancer;
  • rester proche des pauvres, car ils n’ont rien à perdre mais sont si souvent prêts à donner un coup de main.
Je suis descendu de Jérusalem à Jéricho

Jérusalem, c’est le Québec avec ses temples, ses structures bien huilées, son économie dynamique et sa vie culturelle épanouie. Jéricho, c’est l’Église algérienne, plus souple et légère, plus désertique aussi. Jésus n’y a été que de passage, entre une guérison d’un aveugle qui ne l’a plus lâché jusqu’à reprendre la route vers la ville sainte, et un publicain plutôt méprisé mais habité d’un grand désir de retrouver ses racines en se convertissant radicalement. Je crois me retrouver un peu dans ces deux personnages…

Et vous, où en êtes-vous ? Comment vos rencontres vous habitent-elles ?

Cours d’éthique et de culture religieuse, on abolit ou on améliore ?

Au cours du dernier mois, des pédagogues se sont manifestés pour réclamer une refonte du cours d’Éthique et de culture religieuse qui se donne au début du primaire et à la fin du secondaire dans les écoles québécoises. Ce cours avait été introduit dans le cursus à l’occasion de la déconfessionnalisation des commissions scolaires qui a été réalisée durant les années 2000. Certains profitent de l’occasion pour demander son abolition. Hors ce cours doit être maintenu et amélioré.

Une écoleLe cursus scolaire des niveaux primaire et secondaire aborde des apprentissages importants : français, anglais, chimie, physique, science et technologie, mathématiques, arts plastiques, danse, musique, art dramatique, histoire, géographie, administration, éducation physique, et aussi un cours contesté, dont la disparition est parfois demandée par certains : l’Éthique et la culture religieuse (ECR).

Quelle est la caractéristique fondamentale du cours d’ECR ? C’est le seul qui fait appel au dialogue et à la mise en commun des expériences de vie des étudiants d’un groupe. Tous les autres cours font appel aux connaissances générales ou précises et ne nécessitent pas ses deux caractéristiques essentielles au cours d’ECR. Ce cours demande la compréhension de l’autre; qu’il soit un étudiant ou le professeur de la classe. L’écoute de l’autre s’appuie sur sa culture dont la religion est un élément moteur.

La religion est un élément culturel, courant, des différentes civilisations. Qu’on le veuille ou non, pour dialoguer dans notre monde, il faut avoir une connaissance minimale de la religion; cette connaissance permet, outre un dialogue intergénérationnel, un second, l’interculturel, de plus en plus présent dans le monde d’aujourd’hui.

Le cours d’ECR permet de mieux comprendre les enjeux contemporains de l’égalité homme/femme, aucun autre cours n’est mieux placé pour permettre le dialogue sur cet enjeu.

Devant les débats sur l’aide médicale à mourir, celui des soins en fin de vie, le cours d’ECR est le seul qui permet aussi de saisir les enjeux de l’humanité sur le sens de la vie, de la mort. Ces notions fondamentales ne se retrouvent pas dans les cours de français, anglais, mathématique, gestion administration, histoire, géographie, arts. Même si des cours de sexualité sont offerts sous peu; aucun cours n’offre un moment de réflexion sur la vie, c’est le côté fondamental de ce cours.

Retirer du cursus, le cours d’ECR serait un recul, il doit faire partie de l’enseignement, sûrement avec des améliorations pour donner aux élèves des outils pour mieux comprendre le monde, car c’est de ce dont il s’agit.

 

Des cardinaux de François pro-syndicaux

Les nominations de cardinaux faites par le pape François commencent à avoir des effets sur l’orientation de l’Église catholique. Aux États-Unis, l’appui de la conférence des évêques à une cause syndicale devant la cour suprême n’est pas passé inaperçu. Peut-on s’attendre à ce que l’assemblée des évêques du Québec adhèrent éventuellement à cette nouvelle évangélisation  ?

Centrale des syndicats nationauxLe pape François a nommé, en 2016, un trio de cardinaux américains, Blase Cupich, Kevin Farrell et Joseph Tobin qui influencent l’Église américaine, en la ramenant sur des territoires jadis occupés par l’Église. Le 26 févier 2018, le cardinal Tobin a indiqué que la conférence des évêques américains allait appuyer une demande syndicale devant la Cour Suprême des États-Unis d’Amérique. Les évêques américains évoquent l’encyclique Caritas in veritae de Benoît XIV pour justifier leur appui à Mark Janus, un syndiqué du secteur public de l’Illinois.

Dans un dossier porté devant le plus haut tribunal américain, les évêques américains ont décidé d’appuyer une revendication syndicale que l’on désigne au Québec comme la formule Rand. Elle consiste à retenir des cotisations syndicales de tous les travailleurs d’une entreprise qui font partie d’une unité de négociation, y compris de ceux ne faisant pas partie du syndicat. Un employé n’est jamais obligé d’être membre du syndicat accrédité de son entreprise, il peut adhérer à un autre; toutefois, il doit payer ses cotisations à celui qui est reconnu. Plusieurs, même au Québec, contestent cette formule de cotisation en invoquant la liberté d’association des travailleurs.

L’Église a toujours eu comme mission d’appuyer les plus faibles, souvent les travailleurs. Depuis la grève à Asbestos, cet appui a décliné au fils des années et on voit peu l’Église s’impliquer dans les questions concernant les travailleurs. Dans le récent dossier du salaire minimum à 15 $/heure, l’Église est restée sur les lignes de touche.  Si l’Église prenait une part active à ce débat, elle profiterait notamment d’un appui populaire.

Aux États-Unis, le cardinal Tobin ravive cette prise de position pro-travailleur, une fonction de l’Église. Il est le symbole de la germination de l’action de François en faveur des plus faibles, entre autres des humbles travailleurs. Pouvons-nous espérer voir les assemblées d’évêques québécois et canadien, se lever et appuyer des revendications de travailleurs au salaire minimum, en assumant un leadership. Après tout, donner suite aux encycliques, n’est pas la mission des évêques ?

 

Réflexions sur Dieu : qui est-il ?

I- Histoire des dieux

Depuis les débuts de l’humanité, les êtres humains ont essayé de comprendre l’origine et le nature de l’univers, le pourquoi du mal, le sens de la vie, etc., en les attribuant souvent à des êtres supérieurs ou des divinités. Certaines de ces visions du monde sont restées sommaires, d’autres ont donné lieu à des doctrines philosophiques et théologiques raffinées. On peut distinguer à cet effet quatre grandes lignes de pensée.

Le polythéisme

Neptune
Les uns ont personnifié et divinisé les forces de la nature (tonnerre, soleil, lumière, pluie, moisson, etc.) ou les passions humaines (amour, haine, force, ambition). On les a appelés polythéistes (du grec poly : beaucoup et théos : dieu) : croyance en plusieurs dieux. Tout le monde connaît le panthéon des dieux grecs, repris en bonne partie par les Romains : Apollon le dieu de la lumière, Poséidon le dieu de la mer, Cronos le dieu du temps, surtout Zeus le père des dieux; et dans un autre registre Aphrodite (Vénus) la déesse de la beauté et de de l’amour, Cupidon (Éros) le dieu de l’amour, etc.

Le panthéisme

Ce système diffère du panthéisme (du grec ancien pan : tout et théos : dieu) affirmant l’identité substantielle de Dieu et du monde. Dieu est une substance infinie dont tous les êtres sont des modalités. L’univers entier est le seul Dieu. D’après cette vision du monde, l’univers, la nature et Dieu sont une même chose. On retrouve cette vision dans l’Indouisme, chez des stoïciens anciens et des philosophes plus récents comme Spinoza au XVIIe siècle.

L’animisme

Pour l’animisme (du latin animus : âme, esprit), Dieu est l’âme du monde. L’animisme est la croyance en un esprit, une force vitale, qui anime les êtres vivants (humains et animaux), mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu’en des génies protecteurs. C’est une conception fréquente chez les Autochtones nord-amérindiens.

Le monothéisme

Le monothéisme (du grec monos : un, et théos : dieu) désigne la croyance en un seul Dieu ou une théorie philosophique analogue. Il a été développé dans le mazdéisme, au temps du prophète Zarathoustra en Perse au VIIe siècle avant notre ère. Il correspond à la vision des philosophes grecs Platon et Aristote. Il est professé par trois grandes religions encore florissantes : le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Voyons maintenant l’évolution de la croyance du peuple juif qui a culminé dans le monothéisme, après des détours par des positions intermédiaires.

II – L’évolution chez les Juifs

Les lointains ancêtres des Juifs étaient polythéistes. Ils deviennent ensuite monolâtres : ne reconnaissant et n’adorant qu’un seul dieu (tout en reconnaissant qu’il en existe plusieurs), celui de leur peuple, celui qui les protégeait. Quand Abraham quitte la Mésopotamie, c’est le Dieu de sa tribu qui l’appelle et lui promet terre et descendance. Sa femme apporte, d’ailleurs, avec elle, en cachette, plein d’amulettes d’autres dieux. Moïse était probablement lui-même monolâtre. Le premier commandement du Décalogue dit bien : « Tu n’adoreras qu’un seul Dieu » (Exode 20, 3) et non : « il n’y a qu’un seul Dieu ».

Ce n’est vraisemblablement que pendant l’exil en Babylonie, au VIe siècle avant notre ère, que le peuple devient monothéiste, sous l’influence possible du mazdéisme. La monolâtrie et le monothéisme étaient d’ailleurs surtout le fait des élites et des prêtres. De retour d’exil, le prêtre et haut fonctionnaire Esdras essaie de l’imposer à tous : la réforme sera lente. La prédication des prophètes témoigne, par la négative, des pratiques polythéistes du peuple : Yahvé porte d’autres noms à consonance païenne (Élohim, Adonaï); il y a même dans le Temple une statue de la déesse Ashera, épouse de Yahvé. Reconnaissant ces pratiques polythéistes comme courantes, voire justifiées, certains historiens ont inventé le terme d’hénothéisme pour désigner la croyance en un Dieu principal qui n’exclut pas le culte rendu à des dieux subalternes ou des avatars du Dieu majeur.

L’après-exil est probablement la période où le peuple juif invente ou commence à rédiger son histoire, avec le récit de la création, du paradis terrestre, du déluge, des voyages d’Abraham, voire de l’histoire de Moïse, puis de la conquête du pays de Canaan… en transposant à l’origine de l’histoire sa conception nouvelle de Dieu. Dieu, Yahvé, est unique; et il est un Dieu personnalisé qui régit le monde, un Dieu qui fait alliance avec un peuple, le peuple élu auquel tous les hommes et femmes sont invités à s’intégrer. C’est un Dieu jaloux qui n’apprécie pas le culte aux autres divinités; un Dieu vengeur, qui condamne les Juifs à errer au désert pendant 40 ans parce qu’ils ont manqué de foi; un Dieu cruel qui ordonne de tuer les ennemis, selon les mœurs du temps; un Dieu qui punit :  l’exil et les défaites militaires sont des punitions pour les péchés du peuple ou du roi. Mais, Yahvé est aussi un Dieu qui se repent, qui pardonne et se reprend. N’a-t-il pas facilité le passage de son peuple dans la « mer des Joncs » grâce à son souffle puissant (Exode 14, 21). Puis ne l’a-t-il pas nourri de la manne au désert (Exode16, 21). Et des prophètes, comme Ézéchiel et le Deutéro-Isaïe, parlent d’un Dieu plein de tendresse, lent à la colère, agissant comme un bon berger.

Au temps de Jésus, les Juifs sont explicitement monothéistes, y compris les Samaritains (les frères mal-aimés), quoique les premiers adorent Dieu dans le Temple de Jérusalem et les seconds dans un autre construit sur le mont Gerizim (ou Garizim), près de Samarie. Le monothéisme juif s’approfondira théologiquement aux Ve et VIe siècles, puis au XIIe grâce à Maïmonide par exemple.

Puis, il y a eu le Dieu de Jésus.

III – Le Dieu de Jésus

Tout en s’inscrivant dans la tradition juive, Jésus présente un Dieu très différent. C’est un Dieu universel, Dieu de tous les hommes et femmes, quels que soient leur race ou peuple (et non celui du seul peuple élu). Il est surtout un Dieu père, bon, aimant et miséricordieux, prenant soin de tous les êtres humains, appelant tout un chacun à l’amour, amour concret, agissant, artisan de justice et de paix.

Le Dieu révélé par Jésus est, en effet, un Dieu Père, un Dieu bon, miséricordieux (malgré quelques affirmations difficiles à comprendre, comme Matthieu 25, 14-30), un Dieu qui a confié le monde à la responsabilité des hommes et des femmes. Plusieurs affirmations de Jésus le présentent comme père : « mon père » et « votre père ». Révélatrice à cet effet la prière qu’il a enseignée à ses disciples : « Quand vous priez, dites : Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel… » (Matthieu 6, 9-15).
La croix
Ce trait apparaît dans de nombreuses paraboles. Comme celle de l’enfant prodigue où le père se réjouit du retour de son fils cadet qui a dilapidé son héritage. Celle de la brebis perdue où le maître laisse tout de côté pour aller à sa recherche. La scène du Jugement dernier, si on y regarde bien, est elle-aussi révélatrice. Tout se joue sur l’attitude que les hommes ont eu envers leurs semblables. Les bons (les bénis de Dieu) sont ceux qui ont nourri les affamés, vêtu les pauvres, consolé les affligés, fait œuvre de justice et de paix. Car, conclut Jésus, « Quand vous l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matthieu 25, 31-46).

S’inspirant de certains textes de l’Ancien Testament comme le psaume 26, 19-20, Jésus, dans certaines paraboles, présente parfois Dieu sous les traits d’une mère. Par exemple, la parabole de la pièce de monnaie perdue que la femme cherche avec une lampe jusqu’à ce qu’elle la retrouve (Luc 15, 8-10). Ou celle du levain que la femme met dans sa farine pour faire lever le pain (Luc, 13, 33).

Le sommet est cependant chez saint Jean. « Dieu est amour, proclame-t-il, et partout où il y a amour, il y a Dieu » (Jean 4, 8). Puis, « Dieu a tant aimé les hommes qu’il leur a envoyé son fils unique » (Jean 3, 16). Et le premier commandement est conséquent : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jean 15, 12). Il y a dans les épîtres, en particulier de Paul et de Jean plusieurs éloges touchants de l’amour.

Les religions parlent beaucoup de Dieu et prennent donc pour acquis son existence. La philosophie peut-elle le confirmer ?

IV – Les preuves de l’existence de Dieu

Au-delà des croyances religieuses, existe-t-il des preuves de l’existence de Dieu ? Si oui, pourquoi tous les hommes ne croient-ils pas ? De tout temps, philosophes et théologiens se sont penchés sur la question.

Déjà Socrate, au Ve siècle avant J.-C., a été condamné parce qu’il refusait le polythéisme de ses contemporains pour ne retenir que l’existence d’un Dieu unique, transcendant. Le philosophe Aristote, réfléchissant sur le mouvement et le changement dans le monde, concluait que s’il y a un tel mouvement perpétuel, il faut présupposer l’existence d’un premier moteur, immobile, Dieu. Mais c’était un principe bien abstrait.

Au XIe siècle, le théologien saint Anselme développait l’idée que si on peut imaginer un être parfait, celui-ci existe effectivement parce que l’existence fait partie de la notion de perfection. Au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin a développé cinq preuves de l’existence de Dieu, qui ont eu une influence énorme dans la chrétienté : à partir du mouvement et de l’immobile, du rapport effet-cause, du rapport entre le contingent et le nécessaire, du rapport entre le contingent et la transcendance, de l’ordre du monde. Beaucoup plus tard, Pascal a élaboré sa théorie du pari : Dieu existe ou pas. Ne pas y croire nous range parmi les mécréants éternellement; aussi bien donc y croire.

Avec le développement des sciences, on a compris qu’il n’y avait pas de preuves physiques de l’existence de Dieu. La science se tient par elle-même. Elle élabore diverses théories pour expliquer le monde, comme celle de l’évolution des espèces, ou celle du Big bang originel, ou encore des multiples Big bang. En sorte que l’on distingue de plus en plus les deux champs de connaissance : la science et la foi. Ainsi certains auteurs récents peuvent-ils conclure : « On peut être agnostique et croyant » : agnostique au point de vue scientifique (je ne sais pas si Dieu existe) et croyant sur le plan existentiel. La foi est d’un autre ordre de connaissance, comme la connaissance philosophique, l’intuition, l’amour, l’amitié, la confiance que l’on fait à quelqu’un (encore que certains scientifiques pensent que tout se passe préalablement dans le cerveau neurologique !).
L'univers
Mais avant d’aborder la question de la foi, réfléchissons sur la connaissance philosophique ou sur le rapport entre connaissance scientifique et philosophique.

V – Retour sur les divers modes de connaissance

Notre monde moderne magnifie la connaissance scientifique. Celle-ci pourtant change régulièrement. Et elle ne détrône pas la connaissance philosophique. Cette dernière, en effet, quoique d’un autre ordre, est tout aussi ferme, nécessaire, essentielle.

Jean-Paul Sartres, par exemple, le philosophe phare du milieu du XXe siècle, écrivait ceci sur les fondements de la morale centrée pourtant sur l’autonomie pratiquement absolue de l’homme : « Ma liberté est l’unique fondement des valeurs et […] rien, absolument rien ne justifie d’adopter telle ou telle valeur, telle ou telle échelle de valeurs. En tant qu’être par qui les valeurs existent, je suis injustifiable, [mais l’homme] en se choisissant choisit tous les hommes [et] ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut être bon pour nous sans l’être pour tous ». (L’existentialisme est un humanisme)

Cela rejoint le philosophe actuel André Comte-Sponville, qui ne cache pas du tout son athéisme : « Philosopher [de même que croire ou théologiser, c’est moi Guy Durand qui ajoute cette incise], c’est penser sans preuves (s’il y avait des preuves, ce ne serait plus de la philosophie), mais point penser n’importe quoi (penser n’importe quoi, d’ailleurs, ce ne serait plus penser), ni n’importe comment ». La raison commande, comme dans les sciences, mais sans vérification ni réfutation possibles. Pourquoi ne pas se contenter alors des sciences ? Parce qu’on ne le peut : elles ne répondent à aucune des questions essentielles que nous nous posons, ni même à celles qu’elles nous posent. La question « Faut-il faire des mathématiques ? » n’est pas susceptible d’une réponse mathématique. La question « Les sciences sont-elles vraies ? » n’est pas susceptible d’une réponse scientifique. Et pas davantage, cela va de soi, les questions portant sur le sens de la vie, l’existence de Dieu ou la valeur de nos valeurs… Or comment y renoncer ? « Il s’agit de penser aussi loin qu’on vit, donc le plus loin qu’on peut, donc plus loin qu’on ne sait. […] La chose est plus difficile, et plus nécessaire qu’on ne le croit ». (Petit traité des grandes vertus, PUF, 1995, p. 236)

En réalité, écrit de son côté le théologien Xavier Thévenot, la vie morale n’existe que basée sur un acte de foi, un acte de foi en soi, en l’homme et en la vie. Elle intègre toujours une forme de pari sur l’avenir, malgré les démentis que apportent la souffrance et le mal; et par-delà les démentis apportés par les excès de la liberté humaine quand celle-ci cherche à dominer ou à exploiter l’autre. (Une éthique au risque de l’Évangile, p. 17-18).

Connaissance scientifique, connaissance philosophique, foi : trois modes de connaissance, valables, complémentaires. Qu’est-ce donc que la foi, la foi religieuse ?

VI – La foi en Dieu

Le mot foi peut avoir une sens large : avoir foi en la technologie, par exemple. Le mot vient du latin fides, c’est-à-dire confiance. Comme dans l’expression « avoir foi en quelqu’un », c’est-à-dire avoir confiance en lui, lui faire confiance. Le plus souvent, le mot est d’ordre religieux : avoir la foi, la foi en Dieu, croire en Dieu. Qu’en est-il alors ?

Il n’y a pas de preuves formelles de l’existence de Dieu, ai-écrit précédemment. Mais il existe d’autres modes de connaissance que la connaissance scientifique, comme la connaissance philosophique, l’intuition, la connaissance esthétique, l’amour, l’amitié. La foi relève d’une connaissance de ce genre, fondée sur une décision (un acte de volonté) qui n’est cependant pas dénuée d’intelligence parce que appuyée sur des raisonnements valables sans être concluants, sur le témoignage de multiples générations, sur des miracles, sur des expériences mystiques de certains contemporains, comme l’écrivain très connu Éric-Emmanuel Schmidt (voir son livre Ma nuit de feu), quand ce n’est pas sur nos propres expériences spirituelles.

Dans le film documentaire québécois de Guillaume Tremblay Heureux naufrage, le même Éric-Emmanuel Schmidt dit : « Il n’y a pas de preuve que Dieu existe. Certains font le choix qu’il n’existe pas, je fais le choix contraire : je suis croyant ». (Dans le même documentaire, son contemporain le philosophe André Comte-Sponville fait le même raisonnement et conclut par l’athéisme). La foi est un choix.

La foi est donc un choix, un choix raisonné, un acte d’adhésion personnelle. Croire en Dieu, c’est reconnaître qu’il existe, reconnaître qu’il est présent dans nos vies et dans le monde, et qu’il y donne sens. Qu’on l’appelle Père comme Jésus, ou autrement : l’Absolu, le Transcendant, la Plénitude, Lumière et Paix (la différence est alors bien minime entre cette vision et le panthéisme, mais elle existe). Ça reste des mots humains qu’il s’agit de comprendre.

La foi n’exclut pas le doute, les heures sombres. Bien des saints l’ont avoué, y compris Thérèse de l’Enfant-Jésus, Mère Teresa et évidemment saint Jean-de-la-Croix, au XVIe siècle, qui a écrit un livre marquant sur les Nuits de la foi.

On dit souvent que la foi est un don de Dieu. L’expression peut surprendre. Car ce don est offert à tous. Pourquoi certains l’acceptent-ils, d’autres non ? On est renvoyé à la question principale, celle de la nature de la foi : un choix, une confiance, une adhésion.

Oui pour la foi. Mais les dogmes eux ne viennent-ils pas tout compromettre ?

VII – Les dogmes

Et les dogmes ? La Trinité, la divinité de Jésus, la Résurrection des corps, l’Immaculé conception, l’Assomption de Marie, le péché originel, etc. ? Dans un livre exceptionnel, écrit à la fin de sa vie en s’inspirant de la grande philosophe et mystique Simone Weil, le théologien québécois André Naud répond à la question en faisant état de son propre cheminement intellectuel et spirituel. L’Église a raison de proposer des dogmes, explique-t-il. Ceux-ci sont nécessaires, mais l’Église devrait changer sa manière de les dire, et le fidèle doit de son côté changer sa manière de les recevoir. (Les dogmes et le respect de l’intelligence, Fides, 2002).
La Bible
Les dogmes sont nécessaires, précieux comme des diamants, explique André Naud, pour amener à réfléchir, pour échanger entre humains, et pour prier et méditer; mais l’Église doit davantage proposer qu’imposer. Et le chrétien doit y prêter une attention respectueuse : se laisser interpeller par la précision des formules dogmatiques et même des condamnations, tout en faisant œuvre d’intelligence. Et cela au nom de la vérité de l’intelligence humaine et de la conscience individuelle (dont le respect doit être absolu) de même que de la vérité des dogmes (qui ont aussi quelque chose de repères absolus).

D’où les quatre repères herméneutiques suivants :

  1. Il y a une hiérarchie des vérités … et des dogmes. La divinité du Christ, par exemple, est plus importante que l’Assomption de Marie, absente des Évangiles.
  2. La vérité ne porte jamais sur la formulation. Les mots sont forcément liés à la culture d’une époque et à une philosophie : la foi n’est liée à aucune culture; et aucune philosophie n’est révélée.
  3. En théologie, on parle depuis des siècles de l’analogie de la foi : Dieu est comme un père, comme un roi, etc. De telle sorte qu’on peut aussi bien dire : Dieu n’est pas un père (sous-entendu, comme nous l’imaginons), il n’est pas tout-puissant (comme nous percevons la puissance), il n’est pas bon (comme nous percevons la bonté), etc. parce qu’il n’est jamais comme nous le disons, ni comme nous le pensons. Nos mots humains sont impuissants à dire correctement Dieu, le mystère, la transcendance.
  4. D’où tout le courant traditionnel de la théologie négative, exprimé par de nombreux mystiques et théologiens chrétiens : De Dieu on ne peut rien dire.

Les dogmes sont des indicateurs, des repères, des flèches vers la transcendance, le mystère : ceux-ci sont toujours au-delà des mots et des formulations. À vouloir trop en préciser le contenu, les enfermer dans une formule, on trahit ce pourquoi ils existent. Si le dogme pointe la transcendance, il ne peut l’enfermer. Un dogme n’est pas donné comme étant la vérité, mais comme étant quelque chose derrière quoi se trouve la vérité. Le mystère ne correspond pas à ce que nous ne connaissons pas ou pas encore, mais à ce qu’on n’a jamais fini de questionner et méditer. Il n’est pas de l’ordre des faits ; il n’en est pas moins réel. Il ne s’adresse pas à l’intelligence de la même manière que les faits, mais à celle des valeurs.

La difficulté du sujet rend-elle impossible de parler de Dieu aux enfants ?

VIII – Dieu expliqué aux enfants

D’où vient l’univers avec toute sa diversité et sa beauté ? – Du Big bang ?  Du hasard? – Mais, au-delà de Big bang et du hasard, comment ne pas pressentir une Intelligence qui a présidé à cet élan initial et mystérieux ? Comme il y a un artiste derrière un tableau, un architecte derrière un édifice, un musicien derrière une partition musicale, un inventeur derrière une technologie. Intelligence infinie, sans commencement – car il faudrait alors l’expliquer elle-aussi – ni fin, pour la même raison, donc un Être ou un Esprit qui préside encore à cette évolution du monde, en somme Dieu. On ne peut le représenter, ni l’imaginer. Il est au-delà de toute représentation et compréhension.
Les fleurs

Plutôt que de le voir comme une Intelligence froide, indifférente à son œuvre – donc à nous –, on peut se fier à Jésus et voir Dieu comme un Être ou un Esprit généreux, plein de sollicitude, même s’il y a des cataclysmes naturels et des comportements haineux. Un Être qui espère que les hommes s’entraideront et découvriront comment s’en prémunir ou préserver. Un Être paternel, maternel – pourquoi pas cette comparaison avec nos expériences. C’est, en partie, ce que les chrétiens veulent dire quand ils affirment que Dieu est Père, Fils et Esprit. Il est à la foi comme un père qui aime, comme un fils solidaire avec nous, comme un esprit qui nous inspire et dynamise.

La physique nous apprend qu’il y a une communication entre toutes choses. « Le froissement d’aile d’un papillon à l’Équateur peut être ressenti au Québec ». À plus forte raison, l’interrelation entre les humains doit-elle exister. C’est proche de ce que les chrétiens appellent la communion des saints. « Une âme qui s’élève, élève le monde », traduit un slogan populaire. La prière n’est peut-être pas une façon de changer matériellement quelque chose, mais une façon de me situer moi-même, voire de me changer moi-même pour que je change quelque chose dans le monde ?  Question de circulation d’énergie spirituelle.